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Le ministre de l’Éducation rétablit la punition collective à l’école

De la discipline avant toute chose

Article de Claire Thévenoux publié dans Ouest-France des 30 et 31 octobre 2004, page Informations Générales

Nouvelle étape dans la volonté ministérielle de « rétablir l’autorité » de l’école : dans une circulaire, François Fillon redonne aux enseignants la possibilité de donner des punitions collectives. Sauf que l’autorité à l’école, ce n’est pas si simple...

L’autorité des enseignants « doit être respectée partout où elle s’exerce ». C’est bien simple, chaque fois qu’elle est « remise en cause », l’enseignant pourra même infliger une punition « pour sanctionner le comportement d’un groupe d’élèves identifiés qui, par exemple, perturbe le fonctionnement de la classe ». Mieux encore, « dans le cadre de l’autonomie pédagogique du professeur, quand les circonstances l’exigent, celui-ci peut donner un travail supplémentaire ».

La circulaire n° 2004-176, publiée jeudi au Bulletin officiel (« bible » de l’Éducation nationale), revient clairement sur l’un des principes-clé d’un texte du 11 juillet 2000, où Claude Allègre avait décidé que les punitions seraient « individuelles et, en aucun cas, collectives ». C’est une mesure qui s’inscrit dans l’action de François Fillon qui, depuis la rentrée, met l’accent sur l’autorité et sur les méthodes « qui ont fait leurs preuves » pour renforcer l’école.

Bon sens ?

Le problème, c’est que le bon sens ministériel échappe à bien des parents d’élèves et des professeurs. Non consultés sur ce changement les parents de la Peep trouvent la circulaire « inacceptable », ceux de la FCPE regrettent « l’amalgame entre sanction du travail et sanction du comportenient » et voient dans la punition collective « un chantage injuste ». Les enseignants du Sgen-CFDT dénoncent des méthodes « répressives ».

« Ce n’est certainement pas avec de telles pratiques que l’on instaure l’autorité qui repose bien souvent sur la nécessaire confiance entre les personnels et les élèves », conclut le syndicat.

Et, surtout, l’autorité ne va pas de soi. La preuve : en début de semaine, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), une centaine de professeurs, chefs d’établissement, conseillers principaux d’éducation, sont venus s’interroger (pendant leurs congés) sur la question, demandant conseil, cherchant des solutions aux situations difficiles où ils s’embourbent parfois. Ce colloque de deux jours, organisé par l’association des Cahiers pédagogiques a montré que l’autorité, cela ne se décrète pas. Cela se travaille, collectivement si possible. Et non pas à la manière de certains profs qui ferment les yeux sur les crachats dans les couloirs sous prétexte que ce n’est pas dans leur classe

S’il existe des enseignants dotés d’une « autorité naturelle », il apparaît qu’en fait, ils la cultivent soigneusement. S’il est certain que les profs tirent leur autorité de leur savoir, il est indéniable que compte aussi leur connaissance des élèves (par leur prénom) et de leurs réactions.

La plupart des participants sont tombés d’accord sur l’importance qu’il y a à « élaborer les règles avec les élèves », pour qu’ils les intègrent. Lorsqu’elles sont transgressées, il faut sanctionner bien sûr. Mais « que faire quand un prof utilise des punitions interdites ou qu’un autre se fait chahuter ? », demande un chef d’établissement. « Comment renouer le lien avec l’élève après la sanction ? » Et aussi : « Que faire quand l’élève en est à sa 15e heure de « colle » et n’en a plus rien à faire ? » Réponse des participants : parler, expliquer, notifier. Sans laisser-faire, ni autoritarisme.


La grille d’évaluation

C., professeur d’EPS (de sport) en collège, est venue au colloque parce que, « depuis 7ans, un collègue, avec lequel je partage mes cours, a imposé aux élèves de remplir une grille où ils évaluent eux-mêmes leur comportement en cours. Moi, je trouvais que c’était du « flicage » et j’ai refusé de l’appliquer. C’était juste un constat, on ne cherchait pas à comprendre pourquoi l’élève agissait de telle manière. Cela évitait à l’enseignant de se poser des questions sur sa propre autorité. De plus, c’était compliqué pour des 6e. » Ce professeur doit céder quand l’inspecteur donne raison à son collègue.

À 50 ans, après 26 ans d’enseignement, elle dit qu’on est « constamment confrontés à des difficultés de pratique de l’autorité dans la classe ». Exemple : cet élève qui trouve toutes ses sanctions « injustes ». La prof : « Moi, ça me déstabilise. » Ou bien cette petite qu’un garçon embête en cours : « Elle me reprochait de ne pas réagir, alors que moi, je faisais exprès d’attendre un peu pour ne pas sanctionner dans l’énervement. » Depuis, elle a affiché un règlement établi avec toute la classe. La petite, « sécurisée » lui a dit récemment : « Madame, j’aime mieux la gym comme ça. »


Alain ne hausse jamais la voix

À 34 ans, il est principal adjoint à Dreux (Eure et-Loir), dans un collège de Zep, classé « sensible ». Alain Vallory, autrefois chirurgien dentiste, puis prof deux ans, en sciences médicosociales, a l’autorité « naturelle ». « Je suis écouté par les élèves », constate-t-il sobrement. Un don ? Pas vraiment.

D’abord, dans son collège, les règles sont strictes. Les élèves se mettent en rang dans la cour avant de monter en classe. Leur professeur les attend au seuil de la classe, les salue : « comme ça, ils ont l’impression d’entrer chez lui, et non le contraire ». Ils se lèvent quand un adulte arrive. Pendant la récréation, Alain ou son principal sont présents dans la cour.

Alain dit ne jamais hausser la voix. « J’ai appris à jouer des intonations, du silence, à glacer l’atmosphère quand il faut. J’ai enseigné la communication. L’expression non verbale, je connais. » Il sait aussi avoir « des exigences limitées en nombre, mais très fortes. Je veux que les élèves aient leur carnet de correspondance sur leur table, par exemple : les parents sont ainsi symboliquement présents dans la classe ». Il sait aussi « l’importance de la parole donnée » : pas question de hurler non, pour dire oui après.


Jeanne-Claude aime les débats

Pour « gérer les conflits entre élèves », Jeanne-Claude Mori, 34 ans, organise dans sa classe de CM1, à l’école Nordfeld de Mulhouse, des débats hebdomadaires entre élèves. Il y a un président de séance, un secrétaire, un lecteur, et on discute des problèmes entre élèves. « On a tout un système de parole et même moi, je dois lever le doigt pour parler. Forcément, cela modifie ma propre pratique, car je partage mes pouvoirs. J’avais peur de perdre mon autorité, au début. En fait, les élèves me respectent encore plus parce que je suis plus à l’écoute, parce que nous partageons de bons moments ensemble. » Et lorsque les enfants s’emparent d’un problème ( par exemple, où ranger les sacs
qui gênent le passage dans la classe ? ), ils le résolvent « sans mon intervention » et trouvent un consensus. Jeanne-Claude, lorsqu’elle punit, « culpabilise » parce que « pour moi, quand on arrive à la punition c’est la fin des débats. Comme un échec. »


Interview
Obéir ne suffit plus
François de Singly, sociologue, enseignant à l’université Paris V [1], revient sur la notion d’obéissance.

François Fillon veut « rétablir l’autorité » à l’école : les élèves n’écouteraient donc plus des profs ?

On a l’impression que l’école a perdu de l’autorité parce qu’on compare l’école d’aujourd’hui à celle d’hier, Jusqu’aux années 60, la valeur centrale d’éducation dans les pays européens était l’obéissance. Or, dans tous les pays - avec ou sans mai 68 - une autre valeur a monté : l’autonomie de l’enfant, sa capacité à prendre des décisions. Il faut donc réinventer un rapport profs/élèves dans lequel l’autorité ne se limite pas à l’obéissance.

S’agit-il d’une évolution générale de la société ?

Oui. Elle a eu lieu dans les familles, aussi, et dans l’entreprise. Dans les années 1920-1960, l’ouvrier à la chaîne n’avait pas droit à une minute d’autonomie. Aujourd’hui, il obéit à des objectifs (monter un certain nombre de voitures dans sa journée) mais peut décider du moyen de les atteindre. La religion aussi a changé.

Quand l’étais petit dans l’Ouest (à Cholet, puis à Rennes), le catéchisme, c’était une question/une réponse apprise par cœur Aujourd’hui, on livre à l’enfant des histoires pleines de valeurs qu’il suivra ou non.

Pourquoi est-on passé de l’obéissance à l’autonomie ?

Parce qu’on est passé à l’individualisme

Chacun est traité de manière différenciée. Donc, les élèves attendent aussi cela de leurs professeurs ! De plus en plus, mes étudiants viennent me voir un par un, après les cours, demander un traitement individualisé. C’est beaucoup plus de travail car le prof ne peut plus se contenter de dérouler son savoir devant des élèves sur le mode : « Je sais, tu te tais ». Aujourd’hui, même quand il ne sait pas encore, l’élève, doit pouvoir dire qu’il ne comprend pas ou qu’il trouve curieux ce qu’on lui expose. Pour beaucoup d’enseignants, c’est une remise en question de leur autorité.

Désormais, sur quoi repose l’autorité du prof ?

Il est celui qui apprend à se repérer dans le savoir, qui donne une technique pour hiérarchiser la masse d’informations qui circule. Si je demande à mes élèves de faire un résumé de Durkheim, il leur suffit, pour m’obéir, d’aller sur Internet. Sauf que là, ils trouvent aussi des charlatans. C’est au prof de leur faire prendre conscience que toutes les informations ne se valent pas. D’armer les élèves pour s’orienter dans le monde. De leur apprendre le sens critique.


Claire Thévenoux, article publié dans l’édition du quotidien Ouest-France des 30 et 31 octobre 2004 et reproduit ici avec l’aimable autorisation du journal.


[1Auteur de Les uns et les autres, chez Armand Colin, 271 pages, 24 €