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N°452 - Dossier "L’esprit d’équipe"

De l’harmonisation du bac au sens du collectif

Par Jacques Sardières

Les chemins du collectif ne sont pas des lignes droites. L’institution impose des lieux de travail collectif. Chaque réunion semble être un commencement. Récit ethnographique d’une réunion d’harmonisation de correction du bac vu par un débutant.

J’ai corrigé mes premières copies de bac en juin 2004. Premières copies et première réunion d’harmonisation. Chacun avait une centaine de copies à corriger, ainsi que des copies-tests identiques à propos desquelles nous avons discuté.
L’initiation s’est faite par immersion et par adaptation, plus que par une transmission formalisée de procédures. Des réunions d’harmonisation, mes collègues expérimentés en avaient vu d’autres ! En salle des profs, certains m’avaient mis au parfum, mais de façon allusive. Moi, c’était la première fois que je vivais une... cérémonie de ce genre.
Petit aperçu de la façon dont, cette année-là, dans ma matière, l’institution a accouché des résultats du bac, en salle de travail...

Un constat : le sujet a conduit à de nombreux hors sujet, chez les candidats.
Après une brève séance plénière, nous nous sommes répartis en plusieurs ateliers. L’atmosphère était houleuse.
Une collègue explose : « Toute l’année, on leur dit : il faut une problématique. C’est un scandale. Ils ont tous fait des efforts pour en trouver une ».
Un professeur : « Ce qui est en cause, ce n’est pas la conception du sujet. Mais la commission de barème. »
Un professeur : « Certains élèves ont compris le mot « comment », comme : « à quelles conditions », « dans quelle mesure ». Ils ont fait un plan de type « Oui... mais ». Ces copies-là sont les plus intéressantes ! Mais elles ne correspondent pas tout à fait au plan qu’il fallait faire, vu le libellé du sujet. »
L’animateur : « Oui, le paradoxe est : va-t-on pénaliser les élèves qui ont respecté le plan suggéré par le libellé du sujet... ? et qui de ce fait, on produit des copies moins intéressantes en général, car sans vrai débat !
Quelqu’un tente d’organiser tout ça, en « proposant sa vision des choses » ; il expose son barème : « Structure du devoir : ... points. Problématique : 0... car l’élève ne répond pas, dans la copie-test. »
Objections immédiates : « Mais il n’y a pas de problématique dans le sujet ! »
Il continue tout de même. « Connaissances : 3 / 6, car imprécises. Documents : 2 / ... ». Dans le bruit, il poursuit, sûr de lui : « Il y a tout dans les docs. L’élève ne peut pratiquement pas amener des connaissances personnelles. » Il a mis 4 / 20 à la première lecture ; puis il « a cherché des points » et a réussi à mettre 8 / 20. Une collègue a enchaîné : « C’est bien la preuve qu’avec la même grille, on peut avoir des notes différentes ! »
Un autre enseignant intervient, suscitant un bref intérêt ; puis rapidement la houle a reprend, à mesure qu’il présente sa propre grille d’évaluation.
J’entends : « Les bons élèves sont habitués à réfléchir... Ils vont se trouver pénalisés » ou encore « On les prend au piège. On s’auto-évalue, là, non ? »

Au fil des échanges, je repère des courants. Un collègue qui parle haut, a des idées très arrêtées sur les barèmes de correction, qu’il tente de faire adopter. Une autre collègue défend une conception de notre discipline, dont je devine les contours : elle ne souhaite pas que les bons élèves, qui ont cherché à faire une problématique et cité des auteurs soient pénalisés, par rapport aux élèves qui sont restés très scolaires et ont produit des copies sans relief.
Je note la forte implication d’une bonne proportion des enseignants présents ; ils discutent entre eux, soliloquent parfois, prennent la parole volontiers (en général, en levant la main d’ailleurs, on ne se refait pas).

Quelques points d’accord apparaissent. Par exemple, le plan : « I/. Oui... et II/. Mais... » vaudrait 16 / 20 maximum. Il y a parfois des retours en arrière, de nouvelles discussions sur des points déjà évoqués. Un collègue qui réaffirme sa position : « Il faut mettre au point un barème : Plan / Connaissance / Documents... » s’attire cette réponse : « Moi je suis contre ce saucissonnage. » Un autre encore revient sur une question évoquée au tout début : « Problème : le hors sujet peut concerner des copies de niveau très différent. »
L’animateur cherche constamment à recentrer le débat : « Il faut une grille simple... » Quand il a fallu s’arrêter pour rendre compte de nos travaux en réunion plénière, nous n’étions pas encore d’accord sur tout...

En réunion plénière : Magie. Le travail du groupe est résumé sobrement : « Ce qu’a décidé la Commission se résume en cinq points. La copie-test vaut 10-11 : une partie hors sujet ; des connaissances ; une année qui n’est pas perdue pour le candidat en question. (...) Le problème du hors sujet ; il y en a deux sortes ; le plan : « oui... mais » vaut 16 / 20 au maximum ; le plan : « oui... les déterminants de l’investissement » vaut 14 / 20 maximum. »

Tant bien que mal, nous avons essayé de construire des règles communes d’évaluation. Nous avons assumé collectivement la situation : les élèves avaient suivi un an de cours et nous avaient rendu leurs copies ; le sujet était ce qu’il était, le document de la commission de barème était là et il a fallu faire avec. Ensuite, chacun de nous est reparti, ses copies sous le bras, et a dû faire au mieux !
Ce constat est-il celui de la résignation ? non ! pas du tout. D’abord parce que j’ai participé à des débats passionnés ! Ce n’était pas de la résignation, l’intérêt des élèves, ce qu’ils avaient réellement appris, leur avenir, notre mission : voila ce dont il était question ce jour-là !
Chaque jour, en salle des profs, dans les couloirs ou chez soi en rentrant, on peut « vider son sac ». La « commission d’harmonisation » a quelque chose de cela, c’est un peu l’« AG », l’exutoire où les incompréhensions, les frustrations, les malaises s’expriment. Mais aussi les conceptions du métier ! Voila un moment, rare finalement, où les enseignants se retrouvent ensemble pour parler du travail des élèves ! Alors, bien sûr, les aspects techniques du débat sont quelque peu noyés sous les affirmations des choix de chacun ! A travers le brouhaha du débat passionné c’est la recherche d’une conception collective de l’évaluation, de l’apprentissage qui se met en marche... D’aucun penseront que ce n’est pas le moment... mais pour la plupart des enseignants c’est le seul moment !
Ce jour-là ma discipline scolaire m’est apparue clairement comme un construit social que les enseignants eux-mêmes peinent à « dompter ». La diversité des conceptions de l’enseignement dans notre discipline ; les contradictions entre les instructions officielles ; la nécessité de gérer collectivement une situation à la construction de laquelle nous avons contribué, mais qui nous échappe en partie.

À l’issue d’une telle réunion, le roi est nu : les non-dits de l’évaluation, les non-avoués de la relation aux élèves et au savoir ont été exposés. Ce n’est pas le grand soir, ce n’est pas toujours très reluisant... mais c’est digne. Les emportements des uns et des autres disent la passion pour le métier, la volonté d’équité, le dépit parfois de ne pas faire réussir tous nos élèves et la volonté de faire mieux et finalement au-delà de la frustration de l’immédiat (je ne sais pas vraiment mieux comment corriger et noter ces copies), j’ai vécu là quelque chose qui m’a réconcilié avec mes collègues ! C’est sans doute cela l’initiation.

Jacques Sardières


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