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Colloque

De l’engagement à la radicalisation

Monique Royer

17 mars 2016

Pour son colloque sur le thème « Adolescents en quête de sens : parents et professionnels face aux engagements radicaux », le réseau des Écoles de parents et d’éducateurs avait convié, le 11 mars à Toulouse, l’éclairage de psychiatres, sociologues, philosophes et praticiens. L’amphithéâtre était comble tant le sujet complexe interroge, préoccupe. Et la qualité des débats a offert un peu de hauteur sur un sujet qui cristallise idées reçues et solutions à l’emporte-pièces.


L’engagement lorsqu’il ne conduit pas à des dérives radicales et violentes est considéré comme une excellente chose. Jean-Philippe Raynaud, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, nuance le regard sur la notion d’engagement en rappelant ce qu’elle a d’essentiel dans la construction de l’individu. Dans cette construction, dans la quête de l’autonomie, le travail des adultes et des politiques est de les accompagner au mieux, de les protéger tout en leur permettant d’être acteurs de leur vie. La radicalisation attire des jeunes désaffiliés, désintégrés, selon le rappeur Akhenaton, petits frères de Lacombe Lucien, avec la volonté de rompre avec la société au nom d’une présumée guerre sainte. D’autres, issus de classes moyennes, sont animés par un romantisme naïf, par l’idée de venir en aide, auprès de frères de religion. La complexité du phénomène amène à s’abriter derrière l’incompréhension, à invoquer la folie, la paranoïa. Or, la stigmatisation est contre-productive, accentue la difficulté d’accès aux soins. A travers les témoignages de soignants, on trouve pourtant des pistes d’accompagnement propres à éloigner d’une voie violente et sans issue.

Eric Deschavanne, philosophe, rappelle que l’engagement s’exprime dans toutes les sphères de la vie, politique, intime, privée, professionnelle. Il a évolué au fil de l’histoire. L’époque moderne, théorisée par Tocqueville, a vu l’émergence de l’individuation, la communauté devient un moyen et non plus une fin. L’engagement se fait dans la durée avec une nature irréversible, dans le mariage comme dans la politique avec les partis de masse. L’époque contemporaine voit l’avènement de l’engagement-disponibilité, infidèle et fluctuant, dont le vote par indignation est une illustration. La nouvelle norme pour les jeunes est celle d’une entrée dans la vie adulte plus tardive avec une socialisation progressive sous la protection des adultes mais beaucoup moins par identification aux parents. Il l’appelle «  moratoire de la jeunesse  ». Pour lui, les mobilisations sont éphémères avec un caractère hédoniste et protestataire. La radicalisation islamiste, elle, s’inscrit comme une idéologie révolutionnaire en rupture avec la société et avec l’Islam traditionnel. Elle est un phénomène inédit qui tient plus aux caractéristiques de l’ère moderne que contemporaine, sans relation réelle avec la foi.

L’engagement des jeunes

Il nous faut donc regarder de plus près les formes d’engagement des jeunes pour, en creux, mieux comprendre ce qu’est la radicalisation. Laurent Lardeux de l’Injep propose une lecture de l’engagement sous le prisme du passage d’une dimension idéologique à une dimension pragmatique, avec un militantisme distancié, ponctuel et réversible. Le constat peut être nuancé par l’implication totale de certains mouvements altermondialistes. L’enquête EVS (enquête européenne sur les valeurs), menée tous les neuf ans, montre que la participation aux activités de la Cité est en augmentation constante depuis les années 90, de façon polymorphe, dans des cadres élargis. Entre injonction à la responsabilisation et subordination à une offre politique proposée, les jeunes se frayent un chemin pour s’investir concrètement, continuent à s’engager au sein d’une démocratie vieillissante.

Pour Isabelle Sommier, sociologue, l’engagement des jeunes n’est pas un fait nouveau. La rébellion est une posture de sécession par rapport au monde adulte, possède une dimension normative, résonne comme un rite de passage. La radicalisation est le fruit d’une conjonction entre les effets de l’âge, de la génération et de l’époque. Comment expliquer qu’une minorité envisage de prendre les armes au nom d’une idéologie ? Dans les 3 000 cas recensés avant les attentats de novembre 2015, les deux tiers avaient entre 15 et 25 ans. Le djihadisme tire sa force de la crise des vecteurs traditionnels de socialisation. Le premier vivier de recrutement concerne des jeunes de banlieues populaires en proie à la relégation spatiale et économique avec un vécu d’injustice, une expérience de petite délinquance conclue par un séjour en prison et suivi d’un voyage initiatique.
Illustration utilisée par Jean-Philippe Reynaud dans son intervention

Venger sa vie

La radicalisation est alors perçue comme un moyen de venger sa vie. Le deuxième vivier est constitué de jeunes mus par un sentiment de frustration, d’incomplétude, une quête de sens. S’engager dans le Djihad, c’est vouloir aller là où les choses se passent, participer à un moment historique, reprendre son destin en main, sortir de l’individualisme. L’engagement radical est rarement un acte isolé, décidé seul face à un écran. Le poids et le rôle du groupe sont primordiaux avec une importance toute particulière de la famille, de la fratrie. L’idéologie se consolide par un apprentissage au sein de ce groupe. Ensuite agissent les effets cognitifs et psychologiques de la vie en communauté jusque parfois l’émergence d’une appétence pour la mort, l’oubli de soi, l’attrait pour le suicide altruiste par excès d’intégration dans le groupe.

Le mécanisme serait-il celui d’une secte ? Philippe-Jean Parquet, professeur de psychiatrie et membre de la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) relie la question à la notion d’emprise mentale, un état psychique défini par neuf critères précis. Les personnes radicalisées reçues par la Mission sont elles victimes de cette emprise ? Leur hétérogénéité incite à la nuance. Le djihadisme apparaît pour certains, comme une réponse attractive, une offre de sens, qu’ils pensent fondées sur l’Islam. S’agit-il alors d’une dérive religieuse plutôt qu’une dérive sectaire ? Les personnes qui s’adressent à la Miviludes, familles ou proches de la personne radicalisée, expriment plutôt une culpabilité, des inquiétudes liées à une dérive du deuxième type. Nous sommes sans doute face à un détournement de la religion présenté comme la seule manière légitime de penser, de faire. La compréhension de cet engagement extrême incite à déterminer les éléments de vulnérabilité préalables dans un environnement large, de la famille au groupe social, et à dégager ainsi des déterminants. La réponse sociale, institutionnelle, sans nuances, apporte de la confusion là où une approche thérapeutique serait nécessaire face à des personnes oscillant entre le statut de victime et d’agresseur. Les accompagner pour un retour vers la réalité et l’humanisme appelle à construire une politique d’accueil diversifiée.
Table ronde "Représentations, pratiques et expériences des jeunes en matière d'engagement" avec Laurent Lardeux et Isabelle Sommier

Mondialisation et logique identitaire

Pourquoi ce choix ? Qu’ont à fuir les jeunes radicalisés ? Jean-Eric Douce, philosophe, rappelle que l’engagement radical, dans son sens premier, est une façon de prendre congé de nous-mêmes pour participer à une aventure collective. Il va de pair avec l’espérance, la quête de sens. Le choix de la radicalisation tient sans doute à une corrélation tendue entre mondialisation et logique identitaire, dans une dialectique entre global et local, entre déracinement et enracinement. La désaffiliation, le manque de symbolique, de loi, la recherche d’une certaine esthétique rencontrent le retour des ethnies, le retour des apostats et des hérésies. L’interrogation se porte sur le comment vivre ensemble dans une situation de marchandisation du monde. Pour lui, la solution réside dans l’aptitude d’une société à se reformer pour retrouver une légitimité, une autorité suffisantes, à construire et reconstruire des logiques d’appartenance citoyennes, à retrouver une république incarnée, chaude, avec des lieux de socialisation. Il faut, nous dit-il, réenchanter le monde républicain.

Les acteurs de terrain font face à l’émergence de ce phénomène multiforme, aux visages différents, aux causes multiples qui prennent rarement racine dans la religion. A la Protection judiciaire de la jeunesse, des personnels ont été formés pour mieux accueillir et accompagner des jeunes dont les actes sont à 75 % de l’ordre de la provocation, avec des actes d’apologie du terrorisme. Ils sont issus de toutes les classes sociales avec une perception fantasmée du djihadisme. Dans les raisons invoquées se mêlent la recherche d’une violence légitimée, la quête de sens sans intention violente, le modèle d’un membre de l’entourage, les carences affectives voire psychiques. Leur diversité réclame une individualisation de la prise en charge et des méthodes variées, une interdisciplinarité et le maintien du lien familial. La prise en charge vise à éviter le repli sur soi, à construite une conscience citoyenne et une pensée critique.

Éviter le passage de l’intention à l’acte

Jean-Marc Alazet, adjudant-chef de gendarmerie à la Brigade prévention délinquance juvénile de la Haute-Garonne, témoigne de cette confiance nécessaire pour éviter le passage de l’intention à l’engagement définitif dans la radicalisation. Les parents rencontrés expriment la crainte de ce basculement, eux qui viennent le rencontrer suite à des témoignages dans les établissements scolaires, le bouche à oreille, les contacts via la plateforme stop djihadisme. L’accueil, l’écoute, l’orientation vers des structures adaptées, les principes sont simples pour répondre aux inquiétudes. Les liens se tissent aussi avec les jeunes qui dans leur halte ont trouvé un référent. Les écoles des parents et des éducateurs se mobilisent aussi pour apporter une réponse sur le terrain, en partenariat souvent avec d’autres structures. Et dans ces trois témoignages, l’accent est mis sur l’indispensable distinction entre crise d’adolescence aiguë et voie de radicalisation.

Tout au long de la journée, la nuance était de mise, une nuance invoquant l’histoire, la sociologie, la philosophie, la psychologie des adolescents pour raison garder et regarder dans les causes de la radicalisation à la fois l’individu et la société dans laquelle il est appelé à devenir adulte. Valoriser l’engagement pour mieux lutter contre la radicalisation, l’invitation est faite au citoyen d’investir ou de réinvestir la sphère publique pour dessiner un sens partagé et attractif pour tous. Elle s’adresse aussi aux politiques pour que la nuance permette de prévenir la radicalisation dans une approche pluridisciplinaire.

Monique Royer

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier