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N°486 - Dossier "Culture de l’école, cultures des jeunes"

D’une culture d’opposition à une culture contrainte

Par Michel Fize

Pour l’auteur, il n’y a pas des, mais une culture adolescente qui est « une manière d’être au monde et avec les autres » spécifique à cet âge. L’adolescent des années 2010 ne se définit pas « contre » la génération des adultes comme c’était le cas dans les années 60, mais par rapport à la communauté de pairs dont il cherche avant tout à ne pas s’exclure.

On dit que les adolescents, cette nouvelle classe d’âge née dans la seconde moitié du XIXe siècle, ont une culture propre, et même des cultures selon leur origine sociale, leur âge, leur sexe, leur niveau d’instruction... Et les spécialistes de cette culture d’énumérer la palette des pratiques musicales, sportives, artistiques, récréatives, dans lesquelles se retrouvent aujourd’hui des garçons et filles, de plus en plus jeunes (8-9 ans marquant aujourd’hui l’entrée en adolescence [1]). Hip-hop, rock, reggae, techno, pour la musique ; roller, skate, surf, pour les sports, sont quelques-unes de ces pratiques, scrutées méticuleusement par les observateurs.

Une culture ou des cultures ?

Voilà bien une façon de parler de la culture adolescente (niée encore, il y a peu, par nombre de sociologues ou, pour le mieux, mise entre guillemets ou qualifiée de « sous-culture ») qui me parait inconvenante, inadaptée. La culture adolescente ne se résume pas à une collection de distractions du temps libre, ne se réduit pas à l’amusement. Elle est autre chose, de plus large, de plus signifiant. Elle est un « mode de vie » particulier, c’est-à-dire une manière d’être au monde et avec les autres, une manière de faire les choses. Elle a ses codes, ses symboles, ses valeurs, ses habitudes, ses projets. Elle a son langage. En somme, elle recouvre totalement l’adolescence avec laquelle elle tend à se confondre. Certains, encore nombreux, qui sont principalement médecins, psychologues, psychanalystes, l’assimilent à la puberté, c’est-à-dire à un phénomène biologique, dont on trouverait l’équivalent dans toutes les sociétés. C’est, selon moi, une erreur.

Sans collégiens, pas d’adolescents

L’adolescence vient moins du corps physique que du corps social ; elle doit son existence au collège, qui se développe fortement à partir de la fin du XIXe siècle et durant l’entre-deux-guerres. La Révolution industrielle, accélérant l’exode des campagnes, provoque un trop-plein de main d’œuvre. Femmes, hommes, enfants se pressent vers les industries pour s’y procurer quelque revenu d’existence. Il faut éliminer une fraction de cette population trop active : les enfants et les adolescents sont tout désignés pour être les boucs émissaires. Cette population juvénile, qui a aussi besoin de se former mieux pour des métiers recourant à de nombreuses machines, est donc versée dans ces nouvelles casernes que sont les écoles (obligatoires) et les collèges. Les adolescents font ainsi leur apparition, avec de rigoureux classements d’âge épousant les classes d’étude, pour être plongés dans cette culture scolaire, qui ne les lâchera plus, et qui vient alors faire concurrence, au moins pour les élèves les plus modestes, à la culture et aux pratiques des familles populaires, paysannes surtout. En somme, et sans aller plus avant dans cette question, nous dirons que sans collégiens, pas d’adolescents ! Ce qui fait globalement de l’adolescence un privilège des temps modernes et des sociétés riches pouvant se permettre de donner l’instruction aux enfants.

Au départ, une culture « contriste »

Il faudra plusieurs décennies pour qu’apparaisse, aux États-Unis, une culture authentiquement adolescente. Cette culture doit beaucoup à deux grandes figures légendaires : Elvis Presley et James Dean. Elle est redevable à cette nouvelle musique rythmée, le rock and roll et à un nouveau cinéma pour adolescents, dans lequel la nouvelle génération peut se projeter et s’identifier. L’une et l’autre se caractérisent par un côté rebelle et antiautoritaire très prononcé. Cette culture nouvelle est en effet, à l’origine, une culture « contriste », une culture d’opposition. Elle s’oppose en effet au monde adulte et à ses valeurs jugées « ringardes ».
Au fil du temps, les adolescents ayant acquis les libertés demandées vont s’installer dans leur monde, au point de manifester à présent une grande indifférence pour l’autre monde, le monde adulte. La culture des ainés ne gêne plus la culture adolescente, elle l’indiffère.
Autre signe des temps. En 2010, l’on peut dire que la culture adolescente est globale, trans-sociale et internationale. Elle concerne chaque adolescent, de chaque milieu, de chaque pays (Occident en tête). Et si, bien entendu, elle n’efface pas totalement les frontières sociales et culturelles, elle les fragilise beaucoup. Les adolescents sont plus semblables que ne l’imaginent les adultes, plus solidaires que le pouvoir politique le voudrait quelquefois.
Dès lors que l’on a défini la culture adolescente comme un mode de vie spécifique (à nul autre pareil), il faut en préciser à la fois le contexte et les ressorts. Le contexte est pluriel. Le mode de vie adolescent fait en effet une large place aux groupes de pairs, garçons et filles, séparés en début d’adolescence, plus mixés ensuite, en milieu de collège. L’esprit adolescent est d’abord un esprit pluriel. Une manière de prendre ses distances, collectivement, d’avec la famille qui reste lieu d’autorité et de contraintes, même relatives, ou adoucies avec le temps, une manière de s’affirmer avec ses pairs contre une société très dure à leur égard.

Une mise en scène de soi

Les ressorts de la culture adolescente sont un langage, une « présentation de soi », des gouts et des pratiques récréatives, tout ceci étant spécifique à la classe d’âge considérée. Les groupes de pairs évoqués plus haut forment ainsi, avec tous ces outils, une véritable société, que nous avons pu nommer naguère le « peuple adolescent ». L’adolescence, c’est en somme une mise en scène (sociale) de soi, avec un langage « pas tout à fait comme les autres » où verlan, mâtiné d’argot ou de mots français inventés ou de mots venus d’ailleurs (gitan par exemple) domine largement. Voilà bien une première et solide empreinte identitaire. La parure, avec la place centrale occupée par le vêtement, en est une seconde, plus distinctive encore. La préoccupation du paraitre, dans une société qui se veut d’abord d’apparences, est en effet essentielle. Le vêtement permet d’affirmer la virilité pour les uns, la féminité pour les autres. Aujourd’hui tatouages et autres piercings viennent embellir ce corps que l’on veut d’abord séducteur. Ainsi « marqués », les adolescents peuvent, MP 3 en poche, diffusant la musique de leur choix, s’adonner à toutes les activités sportives et artistiques qui les passionnent : basket, roller, tags et graffs, ils peuvent, chez eux, naviguer à leur gré sur internet, devenu en quelque sorte leur « deuxième famille », une famille dans la famille.

Une culture sous la pression des pairs

Heureux dans leur monde, les adolescents ? Oui et non. La culture adolescente, librement choisie dans les années 1960, est devenue, pour beaucoup, une culture contrainte, qu’il faut suivre pour ne pas être exclu de la communauté des pairs, et qui marque de plus en plus le divorce d’avec la génération ainée. Car le dialogue entre jeunes et adultes s’est dangereusement évaporé avec la modernité. Edgar Morin le disait jadis : les générations cohabitent, mais n’ont plus guère de langage commun. Le défi de demain sera peut-être la réconciliation des cultures sociales, dans le respect et la reconnaissance de chacune.

Michel Fize
Sociologue au CNRS


[1Michel Fize, Antimanuel d’adolescence, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2009.


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