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Recension parue dans le N°456 d’octobre 2007

Conversations sur la langue française

Pierre Encrevé et Michel Braudeau, NRF Gallimard, 2007.

5 octobre 2007

À l’heure où on nous joue trop souvent la plainte de la décadence et du délitement de la langue française, ce livre fait du bien. À travers une conversation entre amis, à la manière de Diderot, l’éminent linguiste Pierre Encrevé, plusieurs fois consulté pour des réformes institutionnelles
concernant la langue (en particulier l’orthographe ou la simplification administrative) nous livre quelques données essentielles sur l’état du français
aujourd’hui et sur ce qu’on peut attendre de l’avenir. Et le message est optimiste, quand l’auteur ose affirmer que « On n’a jamais autant, ni aussi bien parlé et écrit le français en France dans l’ensemble de la population » !
Au hasard du dialogue avec son comparse, Pierre Encrevé aborde de nombreux sujets passionnants : la langue des banlieues (il conteste l’idée reçue de « fracture linguistique », faits à l’appui), les langues régionales ou les langues de France (dont le berbère est une des plus vivantes), la langue de l’administration qu’il faut continuer à simplifier, le rôle de l’anglais ( qu’il est vain de contester, quand il vaut mieux plutôt valoriser le français en le faisant vivre et en ne le réduisant pas à une momie), l’histoire réelle du français, les débats sur la « francophonie ».
Sur le plan scolaire, on notera cette idée essentielle : l’école a bien pour mission de transmettre une langue normée. Cela ne se confond pourtant pas avec l’enseignement de la littérature qui est nécessaire, mais plutôt pour montrer comment on peut subvertir les normes. D’autre part, cela ne peut empêcher le futur citoyen de parler et d’écrire comme bon lui semble, car l’institution étatique n’est pas là pour imposer une norme dans le privé de l’individu (voir la discussion autour de la loi Toubon). Pierre Encrevé remet ainsi en cause deux piliers des apologistes du « retour en arrière » : l’idée que la littérature va former à une langue « claire » et fournir des modèles du bien parler-écrire, et la volonté de « moraliser » l’usage de la langue (on ne pourrait bien penser sans un parler juste et bien appris par l’école). Les choses sont bien plus complexes, selon cette formule de Proust : « Les seules personnes qui défendent la langue
française sont celles qui l’attaquent. »
Nul doute que ce petit livre ne soit également, à sa façon, une vraie défense de notre langue, bien plus efficace et sympathique que les lamenti (ou lamentos ? s’interrogerait l’auteur) qui envahissent parfois les ondes et les présentoirs de librairie.
Un ouvrage indispensable aux enseignants de français - non, à tous !

Jean-Michel Zakhartchouk