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Contre l’identité

par Dominique Natanson


Alors faut-il renoncer à l’identité ? À la mienne : l’identité juive que je cultive (Narcisse pas mort !), l’identité rebelle, l’identité rouge, l’identité de pédagogue (celle que je vais perdre dans quelques mois, retraite méritée et poste supprimé comme il se doit). Faut-il renoncer à toutes les autres ? Identités incertaines, identités volées jusqu’à l’usurpation ressentie, identités changeantes et fragiles, identité de la langue et du sentiment d’appartenance, identités à géométrie variable quand on franchit les frontières, etc.

Quelle identité as-tu voulu prendre, mon frère Mohamed Merah, mon frère haïssable, mon frère tueur, mon frère tué ? Cette identité qui fait que les autres identités doivent être détruites.

Sur la vidéo où tu frimes en sortant d’une voiture qui vient de faire un dérapage dans la poussière, devant les immeubles de ton quartier, tu ressembles à certains de mes élèves de terminale STG, quand ils partent dans des délires, et cela me met au désespoir. Inévitablement l’amalgame insupportable vient à l’esprit, qui pose la question douloureuse et odieuse : leurs blessures identitaires peuvent-elles déraper, elles aussi, dans la poussière d’un quartier populaire ou sur une route poudreuse d’Afghanistan ?
Me comprendra-t-on si je dis que ce soir je hais l’identité, la semblance et la dissemblance, l’agrégation et la désagrégation, la bien pensante et la mal pensante, l’originelle et la bricolée, celle qui miroite dans l’eau des flaques où le ciel vient boire et celle qui fait table rase des mythologies ?

L’identité nationale transfigurée par un ministère pour humilier et pour discriminer, celle qui refuse les papiers (d’identité) et les gens. L’identité construite par médias et conseillers en communication, identité des civilisations (supérieures aux autres, naturellement), identité de la grande « communauté du peuple allemand », de la « race des seigneurs », qui conduisit à l’extermination.

Alors, faut-il renoncer à l’identité, la jeter aux ordures comme l’oripeau d’un passé destructeur, attisant les haines et les exclusions ? Peut-on être quelqu’un hors de ces affrontements, entre Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans, Français et sans-papiers, jeunes issus de… ou de…, sans cette identité sexuelle, douteuse et aliénante ? Quelle kyrielle de blessures attachées à l’identité, comme les grelots des lépreux du Moyen Âge ? Nous errons dans les ruelles de l’humanité obscure, à la recherche d’un feu, d’un coin de terre où être accepté, où s’accepter.

Être ou ne pas être, voilà la question.