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Conteurs de tous les pays

Naïma Horchani Carton

Autour du conte, de la lecture, de l’écriture, mais aussi de la vie collective, des échanges culturels, une ouverture sur l’environnement de l’école elle-même, le monde entier : de quoi trouver une place pour chacun.

L’atelier contes est né du constat, dans le projet d’établissement de mon ancien collège, que le niveau des élèves en français était bien inférieur à la moyenne départementale. Les objectifs initiaux étaient la réconciliation, pour des élèves volontaires, avec l’écriture et la lecture. Au fur et à mesure que je me suis formée au contage, les objectifs ont évolué. De la lecture je suis passée au contage parce que «  conter n’est pas lire, lire n’est pas conter […] écouter n’est pas lire, lire n’est pas écouter. [1] » Le conte est au programme de français en 6e où ce genre est abordé par la lecture, l’analyse, la dissection et l’écriture. L’élève est peu amené à prendre la parole et l’évaluation des activités orales est difficile. Jean Porcherot [2] s’interroge dans le document cité plus haut sur la place de l’oralité dans l’École : «  Actuellement, si les collègues portent un intérêt réel au travail de conte, il n’y a pas pour autant de véritables changements de perspectives quant à la relation étroite qui existe entre parler-lire-écrire. Cette relation n’est pas elle-même sans nous poser des questions.  »

Parmi les neuf élèves qui se sont inscrits à l’atelier, trois étaient récemment arrivés en France : Raoudha, Khemissa et Kaïs. Les élèves avaient des niveaux de maitrise du français hétérogènes et appartenaient à des classes différentes [3]. Le pari a été de développer – par le conte – les compétences et l’aisance à l’oral (dimension corporelle comprise) pour qu’ils en tirent un bénéfice dans d’autres contextes d’apprentissage.

Vingt-deux séances ont eu lieu au CDI lors de la pause méridienne. Les premières étaient consacrées à la lecture offerte par l’adulte de contes de divers pays. Puis les élèves volontaires ont lu à leur tour des contes qu’ils ont choisis. Raoudha, très dynamique et relativement à l’aise en lecture, a fait découvrir plusieurs contes à ses camarades. Kaïs restait très en retrait. Khemissa ne s’est jamais portée volontaire mais elle participait aux échanges qui suivaient la lecture.

Puis les activités de lecture ont été remplacées par des activités de création de fin de contes africains [4]. Par groupes de trois, les élèves imaginaient une suite et un rapporteur la contait aux autres groupes. Mon rôle était de réguler la prise de paroles au sein de ces groupes. Seul Kaïs s’excluait de ces échanges : il participait peu à la création de la fin de conte et jamais il n’a rapporté le travail de son groupe ou aidé le rapporteur désigné à conter la fin. Par contre, il écoutait attentivement. Khémissa quant à elle, devenait moins timide.

L’exercice suivant a été de passer du conte écrit au conte oral. Chaque élève a choisi un conte écrit qu’il devait conter devant le groupe de l’atelier. Il s’agissait de leur faire percevoir la différence entre un texte écrit et un conte oral ainsi que la difficulté de passer de l’un à l’autre. Cet exercice était aussi un travail préparatoire à l’intervention d’un «  véritable  » conteur : Jean Porcherot. Pour pallier les blocages et les difficultés de lecture de Kaïs, je lui ai proposé non pas de choisir un texte écrit mais de conter l’une des histoires (conte, devinettes, etc.) que sa grand-mère lui a transmises. La même proposition a été faite à Khemissa qui a ainsi raconté avec ses mots hésitants et l’aide de traductrices improvisées (Raoudha et l’enseignante) une histoire de Jouha (personnage ingénu et faux-naïf de contes de culture arabo-musulmane). Kaïs quant à lui a retardé jusqu’à la veille de la venue du conteur le moment de conter devant ses camarades. Et le matin de la rencontre avec le conteur, il s’est présenté au CDI pour me raconter deux histoires de Jouha : il voulait mon avis pour savoir laquelle conter à l’intervenant extérieur.

Est-ce la position externe de l’intervenant, sa profession mythique qui aidé Kaïs à opérer une métamorphose ? Il reste que personne ne l’a reconnu quand il a levé le doigt pour parler et qu’il a conté son histoire à Jean Porcherot et à ses camarades… Par la suite, Kaïs est intervenu avec beaucoup plus d’aisance dans l’atelier mais aussi en cours avec sa classe de 6e. Voilà donc atteint un des objectifs de l’atelier, et non des moindres. Un autre apport de l’atelier conte a été l’échange, la transmission des contes connus par les élèves et les histoires qui les entourent. Lors de la séance qui a suivi la rencontre avec le conteur, les élèves ont spontanément rapporté des variantes de contes, introduisant «  leur histoire  » par des «  chez moi, on m’a lu…  », «  ma grand-mère m’avait raconté…  » etc. Et le vocabulaire approximatif, les mots arabes ou les expressions en français créées en Algérie (ou par la communauté arabe de Saint-Étienne) qui se glissaient dans le conte étaient «  traduits  ». Cela permettait aussi un échange sur l’évolution de la langue française.

Les élèves ont ensuite travaillé à la création de contes oraux. L’écrit n’était utilisé que pour garder une trace du conte de séance en séance jusqu’à ce que s’affine la création. Les élèves qui ne maitrisaient pas suffisamment le français avaient recours à la dictée à l’adulte. Les contes ainsi créés ont été repris et mis en scène par un conteur – Mohamed Baouzzi – dans le cadre de son spectacle à la bibliothèque municipale du quartier. Le public était composé des élèves de l’atelier, des élèves de 6e du collège, d’élèves de l’école primaire et des habitants du quartier. Grâce à ce conteur, ils ont pu donner vie à leur création, la montrer fièrement.

Et comme il se doit, les élèves ont été mis eux-mêmes en situation de contage public lors de la Nuit du Conte de Saint-Étienne. Ces conteurs en herbe ont pu «  conduire leur char avec un troisième cheval  » : le public [5]. Ils ont gardé un souvenir mémorable de cette expérience devant un public qui a beaucoup apprécié leur prestation.

Cet atelier contes montre l’intérêt de travailler avec un public culturellement mixte en s’appuyant sur les compétences des uns pour aider les autres (et vice et versa), en adaptant les activités pour donner à chacun un rôle à jouer, et ce dans un but commun : créer à plusieurs voix des contes et se produire devant des spectateurs.

Il y a une dimension sociale et des conditions d’acculturation que l’on ne peut retrouver dans un groupe exclusivement composé d’élèves allophones ou d’élèves dits natifs.

Naïma Horchani Carton
Professeure documentaliste et de français langue seconde au collège du Val de Cère à Laroquebrou (Cantal).


[1Carré, Decourt, 1995, Pratiques de contes, pratiques groupes, Actes des journées des 8 et 9  avril 1994, p.  20.

[2Jean Porcherot était professeur de lettres avant de devenir conteur. Il a longtemps dirigé l’Atelier de la Rue Raisin à Saint-Étienne.

[3Parmi les neufs élèves de l’atelier, cinq sont en 6e, trois en 5e et un en 3e (cinq filles et quatre garçons).

[4Le thème de l’Afrique a été choisi par les élèves. Il leur a été proposé aussi de baptiser l’atelier pour qu’ils se l’approprient : «  Atelier contes d’ici et d’ailleurs  ».

[5Jean Porcherot, pour définir le rôle du conteur, utilise la métaphore d’un conducteur de char tiré par trois chevaux qui sont : l’histoire, l’instrument et l’espace de jeu du conteur (corps et voix), et le public.


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