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Les portraits du jeudi, par Monique Royer

Construire pour mieux vivre son établissement

Martine David et Christian Peltier

3 décembre 2015

Penser le projet d’établissement comme un espace vivant où la communauté éducative y trouverait un sens commun. L’objectif est ambitieux et pourtant nécessaire dans un espace temps où les directives, les orientations sont loin d’éloigner les incertitudes. Martine David et Christian Peltier ont dirigé l’ouvrage « Projet d’établissement : nécessité, rêve ou opportunité », fruit de multiples accompagnements où concepts, méthodologie et exemples se mêlent. Ils nous racontent leur démarche menée au sein de l’enseignement agricole avec en filigrane les particularités de ce monde éducatif empreint de vivant.



« Le projet d’établissement est un formidable outil de pilotage pour une équipe de direction, mais aussi et peut-être surtout un outil de gouvernance et de vivre ensemble. » Martine David, membre de l’équipe Eduter Ingénierie, institut de recherche-développement et d’appui au système éducatif agricole, plante le décor. « A priori, les projets d’établissement sont souvent considérés comme des exercices obligés, qui répondent à une demande administrative. C’est un peu un exercice convenu. » nuance Christian Peltier, chargé de mission « éducation au développement durable » à la Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche du Ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Pêche. Pour préciser aussitôt : « avec les récentes lois de décentralisation dans un contexte concurrentiel, cela devient progressivement, pour les équipes de direction d’abord mais de plus en plus pour les équipes enseignantes, un document stratégique qui sert à identifier la particularité d’un établissement, notamment en vue de divers partenariats. » Ce que sont les établissements d’enseignement agricole permet de comprendre le pas pris par la stratégie sur le pensum. Ils sont multiformes, constitués de plusieurs centres souvent d’un lycée, d’un centre de formation pour adultes, d’un centre de formation par apprentissage et d’une exploitation agricole, ils exercent des missions en lien direct avec les filières professionnelles et l’environnement local. Cette diversité, pour ne pas se limiter à une cohabitation polie, nécessite l’émergence, la construction de liens en interne et avec les partenaires externes.

« L’établissement est un lieu de mise en cohérence de toutes les politiques et attentes parfois contradictoires des acteurs » lit-on dans l’ouvrage. La démarche de projet peut être une réponse pour que la cohérence émerge, s’impose, se partage à condition qu’elle intègre à la fois les initiatives déjà développées et la mémoire des expériences passées, bonnes ou non. Dans l’enseignement agricole, le développement durable, l’agroécologie sont moteurs de projets. L’Agenda 21 se décline en actions dans nombre d’établissements, le plan « Enseigner à produire autrement » est une feuille de route orientant les pratiques pédagogiques. S’ajoutent des thèmes autour de la citoyenneté comme « les valeurs de la république » ou l’égalité filles-garçons. Les Conseils Régionaux sont également prescripteurs ou initiateurs d’actions. Et puis, le projet est dans les gênes de l’enseignement agricole. « Son ancrage dans la complexité du vivant donne lieu à des innovations et réflexions pédagogiques qui depuis toujours cherchent leur cohérence avec le monde qui nous entoure : la pluridisciplinarité, le développement territorial, la prise en compte du développement durable, les pédagogies constructivistes et l’alternance qui remettent le travail au cœur de la formation, sans oublier l’éducation socio-culturelle et la formation citoyenne. C’est un enseignement ouvert sur l’extérieur et en prise avec les réalités des métiers. » souligne Martine David. Alors, comment faire pour que le projet d’établissement ne soit pas une superposition ou une juxtaposition d’actions mais un réel tisseur de liens et de cohérence ? Comment transformer la directive de l’écrire en opportunité de mettre en mouvement ? Comment échapper au plan en trois axes et au syndrome des groupes de travail chronophages ?

La réponse tient en une ambition ancrée dans le paysage de l’éducation du XXIe siècle : devenir une organisation apprenante orientée conception. Elle suppose de passer d’un projet de la direction à une démarche participative, partagée où les contributions et le dialogue s’exonèrent de la verticalité des relations hiérarchiques. Les rôles sont définis, distribués entre le chef de projet, les participants et les instances de gouvernance de l’établissement. L’approche est systémique, itérative, s’adaptant aux réalités de l’établissement, envisageant les étapes du diagnostic, de la définition de axes stratégiques, du plan d’action, de suivi et de l’évaluation dans une dynamique, loin d’une démarche linéaire. Le projet naîtra d’un temps consacré au partage des représentations, à une vision d’avenir négociée, laissant la place à l’informel. « Une vraie construction collective commence par le partage de représentations et de valeurs pour faire le point ensemble sur ce qui réunit, mais aussi sur ce qui divise, afin de faire “avec” et non “contre”, c’est comme avec la nature. C’est ensuite l’apprentissage de la citoyenneté et des démarches participatives en donnant la parole à chacun et en apprenant à s’accorder sur des compromis et à se donner des buts partagés. » explique Martine David. « Les démarches les plus marquantes concernent quelques situations types où le projet d’établissement est en quelque sorte la manière de tisser ou retisser le lien et de se donner ou redonner un horizon, une identité : travailler le vivre et travailler ensemble aujourd’hui pour demain. C’est le cas par exemple en cas de fusion d’établissements ou de regroupement à l’échelle départementale, en cas de crise interne, à un moment de changement de cap. » rajoute Christian Peltier.

Le projet d’établissement est alors une façon d’envisager une situation critique en misant sur l’intelligence collective pour problématiser et trouver ensemble des solutions. L’association de partenaires extérieurs amène une prise de recul en mettant en relief le rôle de l’établissement, de la formation auprès de son environnement. Le fonctionnement en organisation apprenante ouvre des perspectives pédagogiques. Il n’est guère aisé à mettre en place dans un système éducatif où le management reste marqué par la primauté des directives. « C’est toute la différence entre le projet du directeur qui est un exercice solitaire encadré par sa lettre de mission avec le projet d’établissement qui appartient à la communauté de travail et à ses partenaires et autour duquel se construit au fil des années l’identité et la culture de l’établissement » explique Martine David. Changer l’approche managériale pour laisser le collectif penser et construire, la transformation mérite souvent un accompagnement. « Dans ces situations, l’enjeu est tel que l’accompagnement des équipes est particulièrement intéressant. Des obstacles épistémologiques, des blocages internes sont à identifier et à poser “sereinement” avec les équipes pour qu’elles en prennent conscience à sa juste mesure et ainsi qu’elles puissent envisager des hypothèses de solutions ... qui dessineront en fait les axes stratégiques de leur projet. Cette démarche de problématisation conduite avec les équipes est tout à fait motivante pour des accompagnateurs. » Christian Peltier témoigne des apprentissages issus des accompagnements au fil des années, des situations uniques et renouvelées dans les établissements se lançant dans une démarche participative. Apprendre à écouter la parole de l’autre, à poser la sienne lorsque l’on « vide son sac », à élaborer des objectifs partagés, réclame une méthode vigilante pour favoriser l’émergence d’un savoir-vivre ensemble, une citoyenneté professionnelle, surtout lorsque le contexte social de l’établissement est tendu.

La démarche n’aboutit pas forcément à tous les coups. Les réussites, les tentatives infructueuses, ne s’expliquent pas totalement. Il faut jouer avec le temps, le temps à suspendre pour se consacrer à la démarche, le temps des mutations des personnels de direction, le temps des freins, celui des urgences. Mais lorsqu’elle réussit, elle laisse dans son sillage de nouvelles façons de vivre et de pratiquer son métier dans l’établissement. Elle n’est pas exclusive de l’enseignement agricole et laisse entrapercevoir un système éducatif qui ne s’effrayerait plus de la foisonnante créativité collective.

Monique Royer

« Projet d’établissement : nécessité, rêve ou opportunités » coordonné par Martine David et Christian Peltier, Educagri Editions, collection Praxis.
http://editions.educagri.fr/fr/livres/4834-projet-d-etablissement-necessite-reve-ou-opportunite-.html

Sur la librairie

 

Les portraits de Monique Royer
Ils enseignent en classe d’accueil, au Liban, à des élèves handicapés. Ils utilisent un blog, de la couleur ou les volcans. Ils sont enseignants, chef d’établissement, journalistes. Ce sont dix-neuf portraits d’enseignants et d’acteurs de l’école que l’on découvre dans ce dossier