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N°450 - Dossier "Images"

Conjuguer images et nouvelles technologies en arts plastiques

Par Philippe Morlot

Depuis plusieurs années dans l’académie de Nancy-Metz, dans le cadre de la formation continue, nous menons des actions de formation autour de l’utilisation des nouvelles technologies en arts plastiques.

Une discipline évolue non seulement sur le plan didactique ou pédagogique mais aussi en fonction des outils mis à sa disposition. Le champ du savoir, ici le monde de l’art, contribue également à un enrichissement indispensable des références que nous présentons aux élèves et sur lesquelles nous nous appuyons pour construire nos séquences. L’apparition de l’ordinateur dans le monde de l’image nous a conduit nécessairement vers son utilisation et, de plus en plus, l’ordinateur se substitue aux autres outils comme le projecteur de diapositives ou la télévision. Mais ce changement n’est pas qu’un changement d’outil comme l’ampoule remplaçant la bougie. Il offrait de nouvelles possibilités qu’il nous fallait explorer.
L’utilisation d’une télévision et d’un magnétoscope n’est pas très difficile et ne relève pas de stages en formation continue. Il n’en est pas de même pour l’ordinateur qui s’avère être une technologie plus complexe et plus riche. Elle est aussi une technologie partagée en ce sens que bien des élèves l’utilisent même si c’est surtout à des fins ludiques. Il était donc nécessaire de réfléchir à ce que pouvait apporter ce nouvel outil à notre discipline.
Dans le cadre de notre discipline, plusieurs grandes entrées sont explorées :
- un outil pour analyser et travailler l’image,
- un outil de création,
- un outil d’échange, de présentation, de diffusion,
- un outil utilisé par des artistes.

Pour la formation continue, il ne s’agissait pas seulement de permettre à chaque enseignant de maîtriser des logiciels intéressants pour notre discipline mais également de réfléchir à leurs usages dans notre pratique d’enseignement ainsi que de construire des dispositifs pédagogiques. L’usage de l’ordinateur ne peut qu’enrichir notre discipline mais il est nécessaire d’en saisir tous les enjeux et de ne pas se laisser guider par le charme qui peut naître de ce qui est nouveau. Je vais donc présenter différents points en mettant en évidence ce qui est déjà mis à l’oeuvre par nombre de collègues mais aussi en interrogeant d’autres points sur lesquels nous travaillons actuellement. Je m’appuierai ici sur le travail mené par l’ensemble des formateurs de notre académie, sur des expériences faites en classe et sur des données provenant de réflexions que nous pouvons trouver aussi bien dans certaines revues que sur des sites, notamment ceux d’autres académies.

La question de l’image

Dans le domaine des arts plastiques, la question de l’image est essentielle que ce soit sur le plan de la fabrication d’images par les élèves ou sur le plan de son utilisation pour présenter des oeuvres et des démarches artistiques. Quand nous parlons d’images, nous entendons tous types d’images, fixes ou animées, dessins ou photographies, ... L’usage de l’ordinateur bouleverse nos pratiques. Il s’ajoute aux procédés existants comme le dessin, la peinture, le collage pour la fabrication, aux livres, cartes postales, diapositives ou vidéos pour la présentation. Il s’ajoute mais il transforme en démultipliant les possibles, en rendant parfois obsolète certains usages (une présentation à l’ordinateur avec un vidéo-projecteur est nettement plus efficace que la projection d’un transparent au rétro-projecteur). Il est nécessaire de distinguer les utilisations faites par les élèves de celles faites par l’enseignant même si parfois elles se recoupent. Mais nous devons remarquer également que seuls les enseignants qui travaillent avec un ordinateur, cherchent à mettre en place des activités autour de cette technologie avec leurs élèves. C’est un des grands bouleversements dans notre discipline où l’empirisme quant à la technique n’est plus favorable à la créativité. La formation ou l’auto-formation deviennent incontournables.

Un outil pour travailler les images

Dans l’enseignement des arts plastiques, l’utilisation de l’ordinateur pour la création d’images est plus particulièrement le fait des élèves et celui de la présentation du professeur. Nous développons actuellement une réflexion pour permettre la mise en place de séquences d’analyse d’oeuvres à l’aide de cet outil par les élèves.

Un outil de création

Sur l’aspect création, l’ordinateur pourrait être comparé à un ensemble de techniques comme la peinture ou le coloriage, le collage ou le photomontage. Il y a effectivement de nombreuses similitudes mais également des différences importantes qui justifient à elles seules le choix de mener telle ou telle séquence à l’aide ou non de cet outil. Si on veut aborder la question de la matérialité dans l’image, on choisira la peinture, si c’est celle des effets de matières l’ordinateur pourra devenir un outil intéressant (possibilité de constituer une banque d’échantillons de représentation de matières utilisables indéfiniment). De même, le collage ou le photomontage prennent un tout autre sens avec l’ordinateur puisqu’un élément prélevé pourra être multiplié, inversé, recolorisé, réduit, agrandit, déformé, ... L’intervention sur la reproduction d’une oeuvre célèbre devient beaucoup plus aisée avec l’ordinateur car la multiplication couleur d’une image n’est liée à aucune contrainte matérielle ou budgétaire. Les élèves ont aussi la possibilité d’intervenir sur leurs propres images qu’ils auront pu créer avec d’autres procédés ; ils se serviront du scanner ou de l’appareil photo numérique. À l’issue de toutes ces activités, souvent une question reste en suspend : doit-on imprimer les images numériques ? Il me semble qu’il faille tenir compte de la spécificité de cette nouvelle technologie et que les images produites n’ont pas de réalité matérielle, ce qui devrait amener à inscrire les productions dans cette spécificité et donc à développer une galerie virtuelle, un cédérom, bref à entrer complètement dans l’ère numérique et éviter de toujours revenir à la sacro-sainte feuille de papier blanc souvent normalisée en A4.

Un outil de présentation

L’ordinateur permet à l’enseignant de disposer d’un véritable outil d’analyse des images. Il peut intervenir sur l’image, tracer des lignes, découper certains morceaux, accentuer des contrastes, cacher une partie ou mettre en valeur un détail, ... tout un ensemble de processus qui relevait quasiment de l’impossible avec une diapositive ou un poster. L’enseignant est pas loin de pouvoir produire des présentations proches des émissions de la série Palettes de Alain Jaubert. C’est un incontournable « progrès » pour notre enseignement car les oeuvres peuvent être enfin analysées visuellement de manière très fine (ce constat relèverait presque du paradoxe pour une discipline pour laquelle le regard est le moyen d’accès principale à son champ d’action) et devenir de véritables références pour les élèves. Il reste ici de nombreuses réflexions à poursuivre et ce sera l’un de nos axes de formation à venir. Plus les enseignants iront vers ce procédé de présentation des oeuvres, plus l’idée d’amener les élèves vers un travail d’analyse à l’aide de l’ordinateur se concrétisera. Il y a là un enjeu important car la constitution d’une culture artistique passe par la connaissance plus particulière de certaines oeuvres qui permettent ensuite l’accès aux autres oeuvres et les manipulations offertes par l’ordinateur devraient y participer.

Un outil de partage et d’échange

Dès le début de notre réflexion autour de l’utilisation de l’ordinateur en arts plastiques, nous nous sommes souciés d’un aspect important, celui des logiciels. Il nous semblait que pour « se propager » rapidement, il fallait veiller à un accès facile aux logiciels et à une entraide facilitée. Le choix de logiciels libres s’est révélé être le meilleur choix pour de multiples raisons : le fait de ne pas avoir à payer de licences, la possibilité de diffusion sans être dans l’illégalité, diffusion auprès des collègues mais également des élèves, la certitude d’avoir des logiciels de qualité avec un réseau permettant de trouver des solutions aux problèmes rencontrés, l’indépendance vis-à-vis des systèmes d’exploitation (Linux, Mac, Windows). Pour citer un exemple, je choisirai de parler ici de The Gimp. Ce logiciel est devenu un outil partagé entre l’ensemble des enseignants de notre académie mais aussi entre plusieurs académies, on trouve par exemple, de nombreux tutoriels sur le site de l’académie de Bordeaux. Ceci permet à chaque utilisateur d’être une personne ressource pour les enseignants qui débutent. Nous pouvons aussi imaginer que pour des élèves qui sont amenés à changer de collège, il constitue un facteur de continuité au niveau de la discipline. Ce logiciel est également un outil extrêmement performant puisqu’il permet actuellement de créer des images, d’intervenir sur des images, de créer des animations, de réaliser des dessins animés (diffusables en Mpeg), d’intervenir dans un film. Nos stages de formation qui portaient sur l’initiation à l’utilisation de ce logiciel vont finir par disparaître complètement pour laisser la place à des stages autour de la mise en place de dispositifs pédagogiques, de réflexions sur une progression possible autour du numérique et des compétences travaillées en arts plastiques, notamment dans le cadre du B2i, ... Il faut également comprendre aussi qu’il est plus facile d’échanger, par exemple un tutoriel sur l’utilisation d’un logiciel, entre enseignants quand on utilise tous le même logiciel. Le choix des logiciels a été capital pour l’introduction d’un travail en infographie avec nos élèves.

Et l’art dans tout ça

Aujourd’hui de nombreux artistes travaillent avec les nouvelles technologies pour créer des images. Aziz et Cucher, Tran Ba Vang ou Orlan nous permettent d’ancrer nos séquences dans le monde de l’art. Il ne s’agit donc pas d’être moderne en travaillant avec l’ordinateur mais bien de s’inscrire dans une pratique contemporaine. Nous devons également réfléchir à la mutation de notre société dans laquelle l’image prend une place essentielle. Qui va apprendre à lire ces images dont parfois nous ne savons plus si c’est un fragment de réalité qui est représenté ou celui d’un monde entièrement virtuel ? Il est essentiel que notre discipline se soucie et se saisisse de cette question. Il suffit de voir, par exemple, le nombre de publicités qui puisent dans l’oeuvre de Magritte la force de leur message pour comprendre que nous ne pouvons que donner à la fois les références utilisées, la démarche de cet artiste replacée dans le contexte du surréalisme et également initier aux différents procédés qui permettent de créer le doute visuel propre à l’auteur de « Ceci n’est pas une pipe ». Il en va d’une formation citoyenne des élèves, de la formation de l’esprit critique. Il nous reste bien des domaines à explorer comme celui des jeux. Comment pouvons-nous aborder aujourd’hui la perspective conique largement utilisée lors de la Renaissance et ne pas prendre en compte l’aisance des élèves à se déplacer dans des mondes virtuelles conçus par le même procédé. La confrontation des deux approches de la traduction de la profondeur peut alors aller au-delà du procédé qu’elle permet d’expliquer et faire sens. C’est sans doute en développant l’utilisation de logiciels 3D comme Blender ou Art Of Illusion que nous devrions avancer dans ce domaine. De même, pour aborder certaines questions propres au champ architectural, l’intégration d’une maquette et dans les années qui viennent la modélisation vont nous permettre d’enrichir les dispositifs utilisables par les élèves pour questionner les oeuvres et les démarches des créateurs.
Bien d’autres points seraient à approfondir. J’en citerai encore un qui fait l’objet de la mise en place de stages de formation continue pour les années à venir, c’est l’art vidéo. Dans ce domaine, il faut reconnaître qu’un ordinateur permet aujourd’hui de faire tout ce qui relevait auparavant d’un studio vidéo très bien équipé donc absent de la plupart des établissements. Actuellement, une caméra, un ordinateur et quelques logiciels suffisent à réaliser des productions vidéos dans le cadre de nos cours. Les enseignants se forment ou vont se former afin de « banaliser » cette approche de l’art. Mais il ne suffit pas toujours pour favoriser l’utilisation d’une technologie de donner une formation technique, c’est pour cela que nous avons également le souci de réactualiser les connaissances des enseignants et que nous proposons des stages autour de l’histoire de l’art vidéo et de l’art numérique. C’est indispensable si nous voulons que notre enseignement fasse sens et ne soit pas assimilé à un « enseignement du faire ».

Philippe Morlot, enseignant-formateur à l’IUFM de Lorraine - site de Maxéville.
Contact : philippe.morlot@ac-nancy-metz.fr


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