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Comment faire bouger le système ?

Par Jean-Pierre Obin


Comment faire bouger le système dans la bonne direction ? Je m’appuie ici sur son architecture en quatre éléments : un enseignement supérieur dual, un enseignement scolaire élitiste, une ségrégation croissante entre établissements, des épreuves de concours et une formation purement académiques. Selon que l’on choisit d’agir de manière privilégiée sur l’un ou l’autre de ces éléments, quatre angles d’attaque se dessinent.

S’attaquer au dualisme de l’enseignement supérieur

C’est sans doute le treizième des travaux d’Hercule ! Il faut raisonnablement abandonner toute idée, caressée dans les années 1970, d’intégrer les Grandes écoles et leurs classes préparatoires dans les universités : on ne supprime pas un dispositif qui fonctionne bien pour un autre qui fonctionne mal, même s’il est plus couteux. La politique menée à bas bruit depuis quelques années, qui consiste en des transferts financiers, en des rapprochements et en la recherche de synergies est sans doute en l’état la meilleure qui soit.

S’attaquer à la coupure entre l’école primaire et le collège

L’existence du Socle commun, texte gravé dans le marbre de la loi et qui s’applique à l’ensemble de l’école obligatoire constitue alors un excellent point d’appui. C’est la voie choisie par le Haut conseil de l’éducation (HCE) dans son rapport de 2010 sur le collège qui propose de construire « l’école du Socle commun ». Outre, bien entendu, l’hostilité de la « triple alliance » [1], qui va de soi pour toute remise en cause du système pour lequel elle s’est coalisée, je vois deux difficultés à ce rapprochement nécessaire de l’école primaire et du collège. La première est la dualité de l’objectif du Socle commun. D’une part, il veut être un socle, c’est-à-dire décliner des objectifs minimaux en fin du collège ; et il n’est pas sûr alors qu’il ne pêche par excès d’ambition. D’autre part, il définit des compétences, qui se déclinent ensuite en capacités, connaissances et attitudes à acquérir à tous les niveaux ; mais a-t-on évalué les difficultés de l’introduction de l’approche par compétences (l’ApC), d’inspiration belgo-canadienne, dans la culture scolaire française ? Pas vraiment.
La seconde difficulté réside dans le saupoudrage effectué par les lois de décentralisation en 1983. On a choisi à l’époque de « servir » tout le monde afin de désarmer les oppositions ; alors, les écoles primaires sont restées dans le giron des communes, les collèges ont été confiés aux départements, les lycées aux régions et les universités sont restées à la charge de l’État. Maintenant qu’il s’agirait de trouver un chef de file, des responsabilités communes, une compétence d’ensemble, à tout le moins pour l’école obligatoire, l’absurdité de cette décision saute aux yeux. On a constitué là un blocage supplémentaire dans un système qui n’en manquait pourtant pas ; chacun se crispe aujourd’hui sur ses prérogatives, fait valoir son expérience et les investissements consentis, et refusera demain de lâcher son morceau !

S’attaquer à la ségrégation croissante entre les établissements

Il s’agirait de réexaminer les procédures de la carte scolaire avec en point de mire la reconstitution de la mixité scolaire. Cette entrée est ambitieuse, mais semble nécessaire ne serait-ce que pour simplement stopper la dynamique ségrégative actuelle. Cependant, il convient de rester modeste : l’école à elle seule ne fera pas revenir les classes moyennes dans les quartiers qu’elles ont désertés ! C’est particulièrement dans ce domaine que l’école est tributaire d’une politique nationale d’ensemble, d’une véritable politique d’intégration. Toutefois, il faut sans doute perdre l’illusion d’un retour aux contraintes d’une sectorisation sans dérogation. Car la politique de la « liberté de choix » est évidemment populaire : chacun voit midi à sa porte, et dans la possibilité de choix, pour son enfant, d’un autre collège que celui du secteur, un droit supplémentaire à faire valoir le cas échéant ; et chacun perd de vue un intérêt collectif qui est en bout de course, on l’a vu, aussi celui de cet enfant-là. Il conviendrait donc de regarder du côté des pays scolairement performants qui ont pour la plupart mis en place des politiques de libre choix régulé par les pouvoirs publics. Cette régulation peut s’effectuer à l’amont, comme aux États-Unis dans les dispositifs à quotas ethno-raciaux ou à percentage plans (proportion identique d’accès à un établissement convoité pour toutes les écoles d’un district, quelles que soient les performances des élèves.) L’administration scolaire peut aussi, dans d’autres pays, effectuer une régulation à l’aval, en accordant la priorité aux demandes des familles défavorisées ou encore en gérant la mixité sociale entre établissements voisins. Au final, les formules de liberté de choix, si elles suivent certains schémas, en particulier la régulation des vœux des parents par les pouvoirs publics, peuvent être plus justes et plus efficaces que les systèmes à carte scolaire.2 Voilà une direction qui permettrait peut-être de concilier en France liberté, équité et efficacité.

S’attaquer aux épreuves des concours

Le but serait de promouvoir une éthique enseignante rompant résolument avec l’élitisme, tournée vers la réussite des élèves qui ont besoin de l’école pour réussir, et en particulier, parmi eux, de ceux qui en ont le plus besoin, les enfants de l’immigration « visible ». Ce n’est pas par hasard que les études sociologiques montrent que les parents qui ont la plus grande attente de réussite scolaire sont les immigrés, et parmi eux ceux qui sont victimes des plus fortes discriminations, les parents d’origine tunisienne, algérienne et marocaine. C’est ce différentiel d’attente qui explique, à lui seul sans doute, la meilleure réussite scolaire au collège des enfants d’origine maghrébine, à catégorie sociale identique bien entendu.3 On imagine ce que pourrait être la réussite de ces élèves si à la plus forte attente des parents s’ajoutait une plus forte attente des enseignants ! C’est là une clé pour l’intégration. Reste à imaginer la meilleure voie pour y parvenir. Or c’est le concours, par la définition strictement académique de ses épreuves, qui tout à la fois structure la formation en amont, privilégie le recrutement des forts en thème et dessine la représentation du métier en aval ; qui détermine donc en pratique l’éthique et les pratiques « légitimes » des enseignants. C’est donc aux épreuves des concours qu’il faudrait se résoudre à toucher pour être conséquent avec le formidable enjeu de l’objectif ; et ceci malgré les oppositions farouches prévisibles aussi et surtout en ce domaine. C’est là une différence - mais mineure, elle ne touche pas le fond de l’analyse - avec les recommandations du HCE qui privilégie quant à lui une entrée par la formation initiale.

Jean-Pierre Obin
Expert associé au Centre international d’études pédagogiques


[1J’appelle ainsi la coalition « objective » composée du SNES, des lobbys disciplinaires et de la Droite, qui s’est constituée en 1975 pour refuser le projet d’école fondamentale et imposer celui du second degré unifié, faisant ainsi du collège unique la propédeutique du lycée général.