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Recension parue dans le N° 392 de mars 2001

Collèges en milieux populaires

Bertrand Dubreuil, postface de Bernard Charlot. Licorne, diffusion L’Harmattan, coll. Villes plurielles, 2000

12 mars 2001


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Loin des clichés sur la violence des banlieues, la démission des parents, les renfermements communautaires, etc., l’ouvrage de Bertrand Dubreuil, sociologue engagé, mais qui ne confond pas son rôle avec celui de « donneur de leçons », est intéressant à plus d’un titre. Il est fondé sur une enquête rigoureuse, menée auprès de plusieurs centaines d’adolescents de Creil, élèves de deux collèges ZEP, dont l’un est le fameux « collège des foulards », mais aussi sur des entretiens semi-directifs avec quelques-uns de ces jeunes aux parcours souvent très divers et avec leurs familles, dont bon nombre sont issus de l’immigration.

Ce qui ressort est une situation bien plus complexe que ce qu’on imagine. On trouve à la fois des adolescents bien dans leur peau, même s’ils ne s’investissent que modérément dans la réussite scolaire (parfois juste ce qu’il faut pour bien faire leur « métier d’élève »), d’autres qui vivent mal le décalage culturel entre leur univers et celui de l’école, tandis que d’autres encore, l’assument fort bien, telles ces jeunes filles pour qui l’école permet une heureuse mutation et la conquête d’une certaine forme d’indépendance, qui n’exclut pas l’attachement à ses origines. L’auteur insiste longuement sur l’importance de la « posture » de chacun vis-à-vis de l’école, du savoir, de la culture, entre ceux qui reprochent aux enseignants de « vouloir les changer », ceux qui ont un projet professionnel précis et tendent à voir le collège comme une sorte de parenthèse obligée, ceux qui tiennent des discours contradictoires sur l’école, tantôt considérée comme répressive, tantôt comme laxiste, etc. Sur ces questions, la discussion avec Bernard Charlot, qui clôt le livre, apporte un éclairage supplémentaire, particulièrement stimulant.

On lira aussi avec profit les pages fortes sur les relations entre enfants, familles et écoles. Contrairement aux idées reçues, le fort investissement familial n’est pas nécessairement gage de réussite. Il peut être obstacle à la conquête d’une autonomie par le jeune et l’obsession scolaire des familles peut être source d’angoisse ou cause de rejet. « Souvent invoquée pour expliquer la réussite ou la difficulté scolaire, on oublie que la teneur affective des relations intrafamiliales convient mal au rapport d’apprentissage. Encore plus mal au temps de l’adolescence. Demander aux parents une présence pédagogique soutenue alors que leur enfant cherche justement à se rendre indépendant tient du paradoxe. » (p. 141). Sans doute l’aide a-t-elle plus de chances d’être efficace quand elle est plus « décontractée » et s’appuie sur des échanges plus que sur des contrôles... Et à travers les réponses de certains parents, on voit aussi l’importance de la transmission d’une image positive de soi, d’un projet de vie résumé ainsi par madame E : « Instruisez-vous, n’appliquez pas les choses telles qu’elles sont, il faut réfléchir »...

L’auteur tire encore cette conclusion de son enquête : ce qui manque souvent à ces jeunes, pour réussir et donner du sens à l’école, ce n’est pas la capacité d’abstraction ou un vocabulaire suffisant par exemple, mais bien plutôt le manque d’expériences riches qui correspondent aux attentes de l’école et surtout permettent de prendre du recul par rapport au savoir enseigné. Bien souvent, « les enfants des familles populaires ne raccrochent rien à ce qu’on leur enseigne parce qu’ils ne disposent pas du concret qui permet d’y donner du sens. » Il y a là de passionnantes pistes de réflexion pour les pédagogues. Celles-ci seront d’ailleurs davantage explorées dans un deuxième ouvrage (auquel l’auteur de ce compte rendu est associé) qui évoquera des tentatives de « réponses » pédagogiques, présentées par des acteurs du terrain.

Jean-Michel Zakhartchouk


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