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Recension parue dans le N° 417 d’octobre 2003

Collèges de France

Mara Goyet, Fayard, 2003.

5 octobre 2003


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Il fallait bien parler du phénomène éditorial qu’a représenté le livre de Mara Goyet paru le printemps dernier, encensé par de nombreux médias et par de prestigieux intellectuels. Les Cahiers pédagogiques sont beaucoup moins enthousiastes, c’est le moins qu’on puisse dire. Une analyse du livre et surtout du pourquoi de son succès par une enseignante en ZEP, qui est aussi psychologue.

Un récit de la vie quotidienne dans un collège du « Neuf Trois » transforme l’auteur, « victime » de sa nomination en Seine-St-Denis, en un véritable héros. Mara Goyet ne se soucie guère de ménager les personnes qu’elle caricature, collègues et élèves, qu’elle aligne sur un ton condescendant et traite avec une ironie que l’on pourrait prendre pour de l’humour.
L’admiration qu’elle suscite est sans doute un moyen pour elle de transformer la honte d’enseigner en Seine-St-Denis. « Je me suis déjà trouvée à la table d’artistes éminents ou d’intellectuels infiniment plus lettrés que moi, mais lorsque j’explique que je suis enseignante en ZEP, ils paraissent aussi stupéfaits et admiratifs que si j’étais missionnaire de la Croix-Rouge dans les territoires occupés » [1]. Les jalons posés ici délimitent assez clairement les territoires.

Vendu à plus de 50 000 exemplaires, ce livre déclenche un engouement collectif qui mérite d’être analysé. Mara Goyet lève un pseudo-secret bien mal gardé par le politiquement et le pédagogiquement corrects. Elle ose enfin dire tout haut ce que tout le monde « pense » tout bas. Stratégie connue et dangereuse. Car il s’agit moins de laisser advenir une pensée que de la figer en la confondant avec ce qui serait la libération des désirs humains les plus inavouables. « Les profs rient franchement à la lecture de « Collèges de France », comme soulagés de ces « mauvais sentiments » qu’ils éprouvent eux aussi face à leurs élèves. Une véritable catharsis en fait. » [2] Assez des bons sentiments, voici venir les mauvais... dans une alternance qui ne peut supporter leur coexistence. Toute relation, tout lien social impliquent pourtant maîtrise et servitude. L’ambivalence et le conflit interne, qui sont ici niés, sont projetés à l’extérieur. L’effet de catharsis donne l’illusion d’un lien qui se tisse dans le partage des émotions. Mais dans l’après-coup de cette communion émotionnelle, on assiste à une rigidification conférant au simplisme plutôt qu’à une élaboration.

« Mon bouquin ne défend pas de thèse. Il parle de la machine à café et des polycopiés » poursuit l’auteur. On aurait aimé pourtant partager avec elle quelques-unes de ses critiques, car ce qu’elle dit est parfois juste. Pourtant elle ne nous propose pas une vraie critique. En effet, rien ici ne cherche à examiner, à comparer afin de tenir pour vraie une proposition en ayant pris en compte toutes les objections pouvant lui être opposées. Le discours est un discours outré si familier qu’à en connaître l’air on en reconnaît la chanson... Ce qui procure au lecteur une illusion d’intelligence c’est qu’il peut, sans trop de dépense énergétique, reprendre à son propre compte les poncifs véhiculés « Ils n’ont pas de culture, plus de valeurs, les marques sont leurs idoles, il faut leur redonner des repères et de l’autorité, etc. . » Oui mais derrière tous ces mots subsistent des impensés et c’est de les explorer qui ouvrirait à une réflexion véritable.

Un défi est lancé. Qui osera demain, sans vergogne, écrire un livre sur les services de gériatrie des hôpitaux par exemple ? La critique pourrait là aussi saluer le courage et les anecdotes croustillantes que l’on l’imagine déjà car on les connaît bien au fond. « J’ai fait un livre sur les déambulateurs et les pistolets » dirait l’auteur faisant fi du politiquement correct pour dire enfin « la vérité ». Plus de « troisième âge » mais des « vieux », des vrais, qui dans leur réalité devenue insupportable à nos yeux pourront être rejetés pour leur indélicatesse à réactiver l’effroi de la vieillesse qui nous guette. Prenons garde, si l’humour rallie et rassemble, l’ironie divise et détruit.
Ce n’est pourtant pas dans l’opposition frontale que l’on déconstruira les murs qui divisent les esprits. Que ceux qui luttent tant bien que mal pour le respect de la dignité humaine ne deviennent pas honteux d’un combat taxé aujourd’hui d’arrière-garde et qu’ils réservent cette honte pour ceux que le mépris de l’homme fait rire, tout en pleurant la perte des valeurs.

Mais le livre de Mara Goyet dit aussi du désarroi d’une personne qui, derrière ses propos catégoriques et son masque d’insensibilité, en appelle à un dialogue qui doit rester ouvert. Elle découvre « la misère du monde » dans son collège et avoue, c’est bien légitime : « Nous ne savons qu’en faire (...) Mais nous nous efforçons d’éviter l’empathie (...) toujours avec l’idée que l’on est un peu monstrueux. » On comprend que cet évitement de l’empathie rende inhumain et renvoie à un aspect monstrueux de soi-même. La solution la moins coûteuse c’est de projeter sur l’autre cette part de monstruosité inacceptable. C’est ainsi que la diabolisation des « jeunes des banlieues », barbares ou sauvageons, nous a rendu bien des services. Ils ont capturé le regard et figé les imaginaires d’une société malade et qui, sans le savoir, a besoin d’eux. Mais si l’on écoute l’envers de la plainte, on entend les aveux timides qui reconnaissent la gratification que ces enfants « en difficulté » nous procurent à nous, leurs enseignants, par leur reconnaissance, par leur attachement, par la réparation de nos parties malades ou restées en souffrance.

Marthe Mullet


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[1Henri Haget et Delphine Saubaber, « Le courage d’être prof », L’Express du 13/03/03.

[2Sandrine Sgerri, « Mara Goyet, Un cas d’école », Le Point n° 1558, 21/02/03, p. 5.