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#CLIC2018

Classes inversées et éducation nouvelle

Jean-Michel Zakhartchouk

1er juillet 2018

Le CLIC 2018 (Congrès de la classe inversée), organisé par l’association Inversons la classe !, se tient à Paris du 29 juin au 1er juillet. Jean-Michel Zakhartchouk y est intervenu vendredi 29 juin sur le thème des liens entre les classes inversées et l’éducation nouvelle. Voici le texte de sa conférence.


Les classes inversées nous semblent s’inscrire dans un temps long, celui de la recherche de dispositifs innovants visant à une plus grande réussite de tous les élèves dans le cadre d’une démarche progressiste, répondant aux défis du temps présent. N’est-ce pas aussi celle de l’éducation nouvelle, autour des mouvements pédagogiques dont on célébrera bientôt le centenaire (1921-2021) ? Ainsi va-t-on bien au-delà de « l’innovation » comme vertu pour elle-même ou de l’amélioration de l’ingénierie pédagogique.

Il s’agit bien de s’appuyer sur des valeurs humanistes et démocratiques, et dès lors que les classes inversées ne se contentent pas de la technique, mais sont soucieuses de ces valeurs, les mouvements pédagogiques dont le CRAP-Cahiers pédagogiques ne peuvent qu’être intéressés et favorables.

Les Cahiers pédagogiques ont publié, avec le concours d’Inversons la classe !, un numéro spécial sur le sujet. Il me semble tout à fait en continuité avec des thématiques souvent abordées dans la revue comme la différenciation pédagogique, la pédagogie explicite bien comprise, centrée sur l’élève-apprenant et ne confondant pas l’acte d’enseigner et l’acte d’apprendre, mais aussi la coopération ou le travail personnel.

Points forts

Je voudrais donc pointer ici quelques points forts qui relient les classes inversées à l’éducation nouvelle, avant dans un second temps d’inventorier quelques alertes, appels à la vigilance pour éviter les dérives inscrites dans tout dispositif innovant, dérives qui pour autant ne sont pas des obstacles, mais peuvent au contraire amener plus de clarification et plus de rigueur dans les pratiques.

Points forts des classes inversées
1. Inverser la classe, c’est surtout ne pas limiter « faire classe » à « faire cours ». Il y a mille manières de faire la classe, d’équilibrer les activités et de les inscrire dans une séquence. Au fond, l’expression « classe inversée » n’existe que parce qu’il y aurait comme « endroit », si j’ose dire, un modèle du « bon ordre », ce qui me rappelle cette dame de service disant qu’après mon cours, elle avait remis les tables « comme il faut » dans la salle. C’est pourquoi on peut aussi parler de classe « renversée », au sens où on ne suit pas un ordre établi de toute éternité, en oubliant d’ailleurs qu’il est historiquement daté (naissance de la classe à la fin du XIX° siècle contre d’autres modèles, dont celui de l’enseignement mutuel).

L’apport magistral peut se situer à des moments très différents : lancer une activité, faire une mise au point, apporter des informations au bon moment, faire un bilan. Au fond, comme le dit Marcel Lebrun, il n’y a pas, avec la classe inversée, un « avant » et un « après ». Les vidéos peuvent être utiles dans des moments très différents : pour lancer un projet ou pour le nourrir à un certain stade. On est bien là dans l’esprit de la classe nouvelle qui n’érige pas un dogme en principe de fonctionnement, mais prône plutôt la variété.

2. Pratiquer la classe inversée va souvent dans le sens de la créativité. Ainsi, avec l’invention de capsules, de plus en plus performantes, vivantes, inventives, à mesure qu’on maitrise l’outil et le processus de fabrication, que ce soit par des enseignants ou par des élèves. On est loin de la réduction de l’enseignant au rôle de bon exécutant, loin d’une certaine « prolétarisation » ou « taylorisation », mais bien dans l’exercice d’un métier de cadre qui a un contrôle sur ce qu’il fait en classe. Bien sûr dans des limites (programmes, normes collectives), mais cette créativité retrouvée donne du sel au métier en évitant des routines trop figées.

3. C’est poser autrement la question des « devoirs maison ». En fait, il faut plus que jamais mettre en avant une notion bien plus juste et qui a le mérite de ne pas contenir un verbe à connotation morale : le travail personnel. Une pédagogie nouvelle digne de ce nom ne peut se contenter de slogans comme celui de l’abolition des devoirs (sans qu’on sache toujours à quel stade de la scolarité on se situe). Envisager des préparations en amont, des recherches, des entrainements et aussi la décontextualisation par rapport au lieu où on institutionnalise davantage le savoir, tout cela est nécessaire. La classe inversée nous permet de dépasser le débat quasi théologique « pour/contre » au profit d’une réflexion sur le type de travail personnel nécessaire, à la maison ou dans des lieux spécifiques dans ou hors de l’école.

4. La classe inversée, avec sa prise en compte du numérique sous des formes diverses, nous permet d’être en prises avec la modernité, avec les compétences du XXI° siècle. Celles-ci sont trop peu présentes dans l’école : savoir s’exprimer à l’oral, éventuellement devant une caméra ou devant un auditoire, travailler en coopération, savoir chercher et trier l’information de manière efficace, savoir gérer son temps et personnaliser son parcours… Cela n’exclut pas les débats, par exemple sur l’importance du numérique et sur l’équilibre à trouver entre ces compétences nouvelles et d’autres plus classiques, qui restent essentielles. Mais précisément, les classes inversées permettent aussi de travailler le lire-écrire-compter (si on garde ce triptyque un peu stéréotypé et réducteur)…

5. Le succès des CLIC montre bien que les praticiens des classes inversées sont avides d’échanges, de coopération, sont plein d’énergie et d’envies de faire bouger les choses, trouvent de nouvelles motivations à leur métier. En cela, ils sont bien proches de l’esprit de l’éducation nouvelle. Innover n’est pas toujours une garantie de pratiques progressistes, mais celles-ci s’accompagnent rarement du conformisme et du conservatisme. Esprit d’innovation, es-tu là ? Oui, sans doute et au-delà des dispositifs techniques, se créent des dynamiques de « nouvelles communautés enseignantes » (thème d’un prochain dossier des Cahiers pédagogiques).

Tant pis si quant à l’évaluation de l’efficacité des classes inversées, il est parfois difficile de faire la part des choses entre le dispositif lui-même et l’énergie des innovateurs, selon le principe de l’effet Hawthorne [1]).

Catherine Beccheti-Bizot, dans le dossier des Cahiers déjà cité, le dit très bien : « Redonner sens à la présence du professeur, redonner de la valeur au travail personnel de l’élève, mais aussi aux interactions qu’il peut nouer avec les autres dans les moments d’apprentissage collectif, c’est sans doute ce qui anime la réflexion de tous les enseignants inverseurs. »

Points de vigilance

Cependant, les adeptes des classes inversées, s’ils veulent échapper à des reproches (« gadget », « favorisant ceux qui sont favorisés », « mode qui passera »…) doivent, à mon avis, être vigilants vis-à-vis de dérives possibles et se fonder sur quelques incontournables :
- La métacognition, les feed backs doivent être présents. Ils font toute la différence entre une pédagogie activiste, où le faire peut se substituer à l’apprendre, et une pédagogie réflexive qui inclut des moments de bilan, de réajustements, de regards rétrospectifs avec les élèves (comment nous avons procédé ? les capsules vous ont-elles été utiles ? que faudrait-il revoir dans leur conception, dans la mise en œuvre en classe, etc.).
- « La » classe inversée n’existe pas, le pluriel est fondamental. Il n’existe aucune orthodoxie en la matière. Pour autant on ne peut pas baptiser « classe inversée » tout et n’importe quoi, et surtout bien se demander dans quel but on « inverse », quelle plus-value cela apporte. Il faut lire les interpellations de chercheurs, comme par exemple André Tricot qui met en garde contre des croyances abusives en matière d’innovations pédagogiques [2].
— Les facteurs socioculturels doivent absolument être pris en compte. Bien sûr, la question du matériel et de l’équipement informatique jouent, mais on sait que c’est moins essentiel que l’utilisation des outils, les représentations du numérique dans les familles (« je l’ai trouvé sur internet ») et celles concernant les devoirs, analysées par des chercheurs comme Patrick Rayou et Séverine Kakpo.
- Les classes inversées sont peu compatibles avec une pédagogie old school, elles cadrent bien davantage avec une pédagogie des compétences, où on mobilise des ressources pour affronter des situations complexes. Mais bien entendu, il convient de s’intéresser aux questions de contenu et de didactique. Produire une capsule grammaticale n’a rien de simple, et on peut voir des produits techniquement superbes, mais avec une grande pauvreté didactique dans certaines classes. Là encore, ne pas confondre les moyens et les objectifs qui peuvent être cognitifs ou culturels. La référence au socle commun et aux programmes dans leur aspect curriculaire reste essentielle. De même, les classes inversées doivent prendre en compte les différents parcours proposés par les programmes, dont le parcours artistique et culturel (mais que de belles occasions, en utilisant cette richesse d’internet si souvent insoupçonnée chez les élèves) !
- Enfin, tout « inverseur » doit prendre garde à la tentation de l’arrogance, ce que Meirieu lui-même appelait la « morgue » de certains pédagogues qui pensent avoir « la » solution. L’inscription dans une histoire longue conduit à la modestie. Il faut par exemple lire aujourd’hui le fameux Dictionnaire de pédagogie, coordonné par Ferdinand Buisson et réédité récemment chez Robert Lafont, on y trouve déjà des formulations audacieuses, un plaidoyer pour la « curiosité » qui doit être au cœur de toute pédagogie ouverte et optimiste…

Dans son livre essentiel, Deux siècles de rhétorique réactionnaire [3], Albert O.Hirschman inventoriait trois manières de résister au changement nécessaire. Soit on insiste sur les risques d’effets pervers de toute innovation. Soit on considère tout changement comme dangereux, car la pente est fatale vers le pire. Soit au contraire on clame qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil et que donc, finalement, rien ne change vraiment.

Ces reproches, on les trouve chez les inquisiteurs de droite ou de gauche des pédagogies inversées. À leurs partisans de montrer qu’on peut déjouer les effets pervers, qu’on peut développer les aspects positifs et qu’il s’agit là d’un élément de changements profonds d’un système scolaire « à bout de souffle » comme on dit souvent aujourd’hui. Un élément, avec la pédagogie différenciée en général, les apports bien compris des sciences cognitives, le travail sur les compétences, y compris les compétences émotionnelles et psycho-sociales, etc. En n’oubliant aucun des trois termes du triangle pédagogique : les savoirs, les enseignants, les élèves, pour répondre mieux à la complexité du monde et rendre notre école plus juste et plus efficace.

Jean-Michel Zakhartchouk
Professeur honoraire de lettres, formateur et membre de la rédaction des Cahiers pédagogiques
Son blog


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#CLIC2018 - Changer de posture pour apprendre->art11713, par Cécile Blanchard et Laurence Cohen



[1L’effet Hawthorne, ou expérience Hawthorne, décrit la situation dans laquelle les résultats d’une expérience ne sont pas dus aux facteurs expérimentaux mais au fait que les sujets ont conscience de participer à une expérience dans laquelle ils sont testés, ce qui se traduit généralement par une plus grande motivation. Cet effet tire son nom des études de sociologie du travail menées par Elton Mayo, Fritz Roethlisberger et William Dickson dans l’usine Western Electric de Cicero, la Hawthorne Works, près de Chicago de 1924 à 1932 (Wikipedia).

[2L’innovation pédagogique, mythes et réalité, Retz, 2017

[3Fayard, 1991

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