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N°473 - Dossier "Enfants d’ailleurs, élèves en France"

« Clandestin » au collège...

Par Magali Lemeunier-Quéré

Quand le cas particulier d’un élève vite surnommé « le clandestin » déclenche toute une réflexion d’équipe.

C’est dans un collège de province qui compte 440 élèves et qui est le seul de son département à être classé en ZEP qu’Ibrahim est arrivé, il y a quelques semaines. Dans un tel contexte, on pourrait penser qu’un élève d’origine africaine, nouvellement arrivé, trouverait facilement sa place : il ne diffère pas, en apparence, de la majorité des élèves du collège. Or, ces élèves issus de la population d’origine étrangère et de milieu socio-économique défavorisé sont aussi installés en France depuis longtemps. De ce point de vue, Ibrahim est « différent » et son droit à l’être est un problème d’autant qu’il est âgé de 16 ans et qu’il est scolarisé en 5ème.
Arrivé en cours d’année alors que les amitiés étaient déjà établies, il détonne dans la cour avec son anorak jaune visiblement usé alors que les couleurs dominantes sont le gris et le noir. Et même à moyens économiques faibles, une mode reste la mode chez les adolescents. Ne pas pouvoir s’y plier, c’est prendre le risque d’être stigmatisé par le biais des moyens verbaux et de références propres au public de ce collège : dans le cas d’Ibrahim, cela revient non pas à l’insulter, à le « traiter de... », mais à communément l’appeler « le clandestin »... Ce dont il souffre au point, selon son propre aveu, d’avoir « envie de taper ». Dominants et dominé se retrouvent donc face à face, de par leur nombre mais également de par leur statut : les plus anciens des élèves nouvellement arrivés en France jouant les parvenus face au dernier débarqué.

Quelles stratégies ?

Face à une telle situation qui touche tant au « droit à la différence » qu’à « la langue à l’école », deux problématiques qui sont au cœur du quotidien des CPE, il est impossible d’envisager de mettre en place des actions sans qu’elles le soient de manière commune avec au moins un autre membre de la communauté éducative. Cela étant entendu, on peut alors tenter de présenter certaines stratégies visant l’accès à différentes formes de réussite pour l’élève.
Du point de vue de l’équipe éducative, il est clair que travailler à la construction des réponses à la question : « A quoi sert l’école ? » peut permettre d’engager une réflexion collective sur l’école, sur les élèves, sur nous-mêmes, sur nos droits et nos devoirs respectifs. A travers les réponses qu’une équipe peut construire, c’est l’idée d’évolution, de respect à court, moyen et long terme, d’égalité des chances, d’appartenance à une communauté qui peut émerger. C’est à cette condition que l’on peut alors espérer construire chez nos élèves une identité d’être autonome et libre qui, à défaut d’avenir professionnel assuré, doit pouvoir compter sur la maîtrise du pouvoir des mots pour une meilleure perception de soi et des autres, pour un accès à la compréhension du Monde et à l’épanouissement personnel.
De ce fait, une sensibilisation à la question de la qualité de la langue (au minimum l’adéquation du lexique en fonction du contexte) est parfois nécessaire à l’intention de l’ensemble des enseignants : en AG des enseignants ou des personnels, pendant une réunion du Conseil Pédagogique ou par le biais des professeurs principaux suivant les possibilités. Une proposition de prise en compte (qualité de la langue en général) dans l’ensemble des enseignements peut alors mériter d’être faite, dans le cadre des échanges et des évaluations : le français en tant que langue de l’école est la langue véhiculaire du savoir, mais c’est aussi le véhicule de l’estime de soi et du respect des autres. Toutes les disciplines et la Vie Scolaire sont donc concernées.
Cependant la langue de l’école est réellement, ou est devenue, « une langue étrangère » pour certains élèves : il y a alors obligation de sensibiliser les adultes à cette perception de la langue par les élèves (pendant des moments de concertation, de formation ou de discussion informelle suivant les cas) et peut-être à travers la mise à disposition d’un matériel d’explication du français pour des « étrangers » à l’intention des Assistants d’Education qui encadrent les heures d’étude, voire des enseignants, ceci en partenariat avec l’enseignant(e) de FLE de l’établissement.
Sensibiliser au plaisir lié à la beauté de la langue dans toute sa diversité et aux différents registres pourrait ensuite passer par des actions plus culturelles (film, clips, chansons, slam, théâtre, interventions d’auteurs pendant les colles éducatives), par le biais du CESC, du FSE ou de l’Ecole ouverte. CPE, enseignants, associations, AS, animateurs culturels, assistants d’éducation etc. peuvent alors être mobilisés.
On peut espérer qu’une telle démarche d’équipe puisse également mener à la mise en place d’un cadre de réflexion professionnelle commun (équipe éducative et enseignante) sur l’adolescent, l’enseignement, le savoir, les stratégies, la déontologie mais également sur la gestion des interactions, sur la socialisation, sur les relations humaines au quotidien pour les adultes.
Il est clair que les stratégies proposées ont cependant leurs limites car s’il est évident que les partenaires existent, il n’en reste pas moins que les problèmes qui touchent les publics de ZEP dépassent les compétences des seuls professionnels de l’éducation en établissement scolaire pour toucher à celles des parents et, par ricochet, aux lieux et conditions de vie.
Pour autant, une politique de Vie Scolaire doit reposer sur l’affirmation principale qu’apprendre c’est accepter de changer... même si c’est désagréable, même si c’est parfois ressenti comme une menace. Mais également que changer est un droit. Un droit dont nous sommes les garants.

Magali Lemeunier-Quéré, CPE/Chercheure associée, CREDILIF (EA 3207), Rennes 2.


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