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Cinq propositions pour briser les ghettos

Appel signé par le CRAP-Cahiers pédagogiques

2 décembre 2005

Cet appel a été rédigé à l’initiative de François Gaudel, professeur au lycée de Bobigny et
président de la MJC Daniel André de Drancy, avec le concours d’enseignants engagés dans des actions de promotion de la culture scientifique (du primaire à l’université), de bénévoles et d’animateurs agissant dans les quartiers, d’élèves ou étudiants pour la plupart membres du club CNRS Sciences et Citoyens de Bobigny-Drancy.


Les violences actuelles quasi-suicidaires, et auto-mutilantes, reflètent un désespoir qui va au delà de la frange de jeunes, petite dans la plupart des cas, qui les commet. Ce désespoir est celui d’être enfermé dans des zones où l’on ne peut rien faire et dont on ne peut sortir. Ce sentiment est partagé par de nombreux jeunes qui sont pourtant restés tout à fait calmes ; et ceux qui ne le partagent pas s’en vont pour la plupart, ce qui accentue le phénomène. Ce dernier a un nom : ghettoïsation.

Il n’est pas sûr que tous les élus aient pris sa mesure, persuadés qu’ils sont de faire beaucoup pour une population dont ils reconnaissent les difficultés : crèches, écoles, terrains de sports, maisons de quartier s’ils répondent à des besoins réels, sont impuissants à eux seuls pour endiguer l’évolution.

Il faut d’urgence désenclaver les ghettos, ce qui ne peut se faire qu’en ayant en vue tous ceux qui y résident. C’est la condition pour redonner une lueur d’espoir à ceux qui n’en ont pas.

En tant qu’enseignants de la maternelle à l’Université, éducateurs, animateurs de jeunes de tous âges, bénévoles agissant dans les quartiers, élèves ou étudiants, nous constatons que le sentiment d’être défavorisé sur le plan de l’enseignement et des débouchés par le territoire dans lequel on vit est un facteur important de ghettoïsation.

Contrairement à l’image qui en est véhiculée, la plupart des jeunes dits « de banlieue » sont normalement calmes, et normalement dynamiques, voudraient pouvoir étudier dans de bonnes conditions, et pouvoir ensuite travailler. Or le territoire ne s’y prête pas. Il les freine par
- l’environnement (menaces, ambiance lourde, émulation à ceux qui en feront le moins possible)
- le découragement lié à la difficulté sans pouvoir être encouragés par des personnes ayant connu le même type de parcours ; la crainte de l’inconnu
- Le sentiment de ségrégation et la réalité de la ségrégation, particulièrement pour l’embauche et le logement.

Un effort véritable et surtout adapté peut changer rapidement le sentiment qu’ont ces jeunes d’être défavorisés sur le plan de l’enseignement, et même sans doute l’inverser. Ce peut être un élément clé de la situation car si les formations dispensées en banlieue acquièrent réputation et prestige par les moyens, l’intelligence et la passion qu’on y mettra, la ségrégation à l’embauche en sera contrecarrée. Les indispensables mesures d’urbanisme pourront alors donner les résultats qu’on en attend, et bien évidemment la mixité sociale réapparaîtra.

Comme on vient de le dire, il faut y mettre des moyens et de l’intelligence. Nous faisons cinq propositions pour une action s’appuyant sur l’Education Nationale, de la Maternelle à l’Université, et sur un certain nombre d’associations. Nos propositions sont faites pour ces zones, que nous connaissons. Elles s ‘appuient sur une expérimentation de plusieurs années.

  1. Créer à grande échelle des ateliers d’accompagnement scolaire par matières pour des élèves de divers niveaux (y compris, ceux qui réussissent bien). Ce n’est pas seulement des études surveillées qu’il faut, mais bien de l’accompagnement, parfois du tutorat, avec des personnes qualifiées et motivées -notamment de vrais enseignants, des tuteurs issus de filières de l’enseignement supérieur- et investies d’une mission reconnue.
  2. Partenariats avec le monde de l’enseignement supérieur (Universités, IREMs et IUFMs, écoles d’ingénieurs du département et de la Région, y compris les plus prestigieuses, de façon à favoriser échanges et brassages). Ce partenariat doit être intégré dans les missions assignées à ces organismes, dans leurs projets, et le travail correspondant reconnu par les pairs. Des moyens spécifiques doivent être dégagés, en même temps que le bénévolat doit-être valorisé, aidé et respecté. Il nous semble que le domaine scientifique, peut jouer un rôle privilégié pour l’intégration - parce que la réussite d’études scientifiques conduit à des possibilités avérées d’insertion professionnelle, d’autant plus qu’on manque d’étudiants en science. Parce que le domaine des sciences évite partiellement certaines difficultés culturelles. Cependant les domaines plus littéraires, ou liés aux sciences sociales, ont un enrichissement spécifique à apporter, comme le montre l’exemple des prépas à Sciences-po. Il faut aussi mettre en valeur les domaines d’excellence des Universités et Ecoles locales, en favoriser l’accès aux personnes extérieures par des moyens de transports adaptés.
  3. Appel à projet en direction des associations spécialisées dans l’activité culturelle scientifique pour un développement rapide des clubs d’activité dans et hors l’école : ateliers scientifiques et techniques, ateliers MATh.en.JEANs, clubs de réflexion (CNRS sciences et citoyens, bars des sciences, cafés philo) qui ont montré leur attrait pour les jeunes des banlieues. Organisation de manifestations culturelles scientifiques de qualité. Organisations de stages d’été pour l’initiation aux sciences. La participation à certains de ces ateliers devrait pouvoir donner lieu à une validation et être réinvestie dans le cadre d’activités scolaires (TPE) ou d’un tutorat en prévision d’études supérieures spécifiques.
  4. Il faut pour mettre en place ces projets mobiliser les partenariats évoqués au point 2. Il faut des scientifiques et éducateurs qui puissent s’investir dans ces activités avec la passion de transmettre de façon innovante. Il faut des personnes compétentes, expérimentées et compréhensives. Il faut aussi embaucher et former des étudiants motivés qui puissent faire carrière dans ce domaine. Il faut mobiliser les musées comme le Palais de la Découverte, la Cité, le MAE, le MNHN etc... dans ces activités. Des entreprises ou fondations peuvent également apporter leur contribution en proposant des stages ou visites dans des laboratoires ou ateliers innovants.
  5. Une équipe réellement chargée et réellement capable d’impulser et de soutenir tout ça, d’en assurer le suivi et la direction sur le terrain !

Pour atteindre ses objectifs, le projet doit être visible, donc suffisamment important et suffisamment clair : il s’agit de se donner les moyens pour qu’un jeune (ou ses parents) quels qu’ils soient sachent qu’on peut trouver sur place des possibilités exceptionnelles pour réussir ses études. En particulier les labels de type ZEP doivent apporter une vraie garantie de travailler dans des conditions d’effectifs corrects, avec des enseignants disposant du temps nécessaire pour le travail d’équipe et la pédagogie. Cependant il n’est pas vrai que les moyens financiers à mobiliser, indispensables, soient considérables, et c’est d’ailleurs l’une des raisons qui rendent ces propositions rapidement réalisables. L’obstacle est avant tout psychologique et social : fait-on ou non confiance en la volonté et l’intelligence des jeunes de cette zone ? Va-t-on s’intéresser enfin à cultiver ces qualités ?

Ces propositions ne résoudront pas le problème du chômage. Mais à l’inverse, la résorption du chômage ne suffirait pas à supprimer l’effet ghetto lié aux stratégies de réussite individuelle, et donc à l’école : C’est pourquoi elles sont indispensables et urgentes pour diminuer et même inverser de façon sensible le pouvoir répulsif de la banlieue ; pour ouvrir les portes et les fenêtres ; pour faire pénétrer l’air frais et faire sortir une richesse qui ne demande qu’à s’épanouir comme partout !


La liste des signataires de l’appel est publiée sur le site Forum Sciences & Citoyens du Club Bobigny-Drancy de la MJC Daniel André. [ Accéder au site ]


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