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Recension parue dans le N°461 de mars 2008

Chronique ordinaire d’un lycée différent

Régis Bernard, Jean-Paul Closquinet, François Morice, L’Harmattan 2007

5 mars 2008

Tout a commencé lorsqu’un professeur et deux élèves du lycée expérimental de St-Nazaire se sont rendus à Nancy pour expliquer les principes de fonctionnement de leur établissement cogéré. Les débats sans fin, les interrogations et les confrontations sont le lot quotidien de ce lycée pas comme les autres. En revenant de Nancy, Jean-Paul, Régis et François ont décidé de prolonger leur voyage en s’attelant à une écriture à trois voix, qui se poursuivra pendant le temps d’une année entière.
Cela a donné ce livre sans fard, à mi-distance entre le récit et l’analyse, où l’on voit foisonner une vie traversée de conflits, de lassitudes, de doutes mais aussi de passions, de découvertes et de moments extraordinairement denses où une solution apparaît, une découverte se dit, une connaissance se transmet, une parole est entendue.
À deux pas de l’ancienne base sous-marine, à une encablure de l’estuaire de la Loire, le « lycée expérimental » déroule le fil d’une histoire qui dure depuis vingt-six ans déjà... « Seulement le temps est là qui fait de la musique [...] - Laisser le vent donner la vie et le temps la prendre - Les laisser s’attendre ! » dit un texte d’élève rédigé lors d’un atelier d’écriture au début de l’année. Très vite, en effet, entre les travaux pédagogiques et les activités « de gestion », entre les questions de communication et les problèmes de pouvoir, surgissent des difficultés insurmontables : vol de matériel, drogue, racket, absentéisme. Il faut tout arrêter, affronter la crise. Lors de l’assemblée générale, un enseignant exprime solennellement le point de vue de l’équipe éducative et réaffirme l’autorité de cette dernière. L’affrontement avec le groupe des élèves est rude. Des sanctions sont prises. Il a fallu prendre le temps de dire, d’écouter et d’être entendu.
Puis les choses reprennent leur cours et les trois voix s’entrecroisent pour égrener les faits et les préoccupations du collectif qui se reconstitue : projets, voyages, évaluation, maths, bac, théâtre, conseil d’établissement, bac, spectacle, bac, bac... François se présente aux épreuves sans conviction, « Alors, le bac, je vais quand même y aller. Pour voir si je fais mieux que l’année dernière. » Mais il a déjà son projet : il a décroché un stage chez un libraire... tout se tient... Régis, « après avoir failli s’exploser la marmite pour cause de stress, est allé à l’oral, et a décroché le bac ». Il fera de la sociologie... c’est logique...
Mais le moment le plus fort restera celui où, de retour de Sarajevo, quelques élèves - dont François - rendent compte de ce qu’ils y ont appris. « Ce dont ils parlent est bien loin de la fanfaronnade. Pas de merveilleuses ruines de guerre à montrer ou à raconter ! Ils parlent de leurs rencontres avec des êtres humains bousculés et blessés [...] Je vois dans leurs yeux l’intensité de ce qu’ils ont vu ; c’est très touchant. » Ce voyage était un « atelier » du lycée expérimental. Loin du tourbillon des allées et venues, des échecs, des problèmes et des petites satisfactions, ce moment de restitution dans le silence du « hangar1 », devant tout le lycée réuni, résonne comme une victoire modeste et convaincante de l’envie de savoir.
Ce livre pose la question essentielle de ce que doit faire l’école face aux élèves qui sont « en échec » et, au-delà, face à tous les élèves.
Moi qui suis parti de ce lycée il y a bientôt dix ans après y avoir consacré dix-sept ans de ma vie d’enseignant, j’ai tout reconnu exactement. J’atteste de l’authenticité absolue de ce témoignage comme de la pertinence des questions qu’il pose et qui ne m’ont jamais quitté.

Pierre Madiot