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Choisir son école. Stratégies familiales et médiations locales

Agnès van Zanten - PUF, Le lien social, 2009, 283 p.

27 avril 2010

Cet ouvrage rend compte d’un travail engagé depuis dix ans par Agnès van Zanten et ses équipes de recherche. C’est la rencontre de 167 familles de Rueil, Nanterre, Vincennes et Montreuil qui a contribué à la constitution du corpus d’entretiens. Les fragments cités qui ponctuent Choisir son école renseignent, certes, sur le choix de l’école, mais en disent beaucoup plus encore. C’est finalement une véritable sociologie des classes moyennes qui nous est proposée à partir des « stratégies familiales » développées quant aux choix scolaires. L’auteure s’attache à retracer les raisonnements des parents comme acteurs sociaux, à comprendre les arguments qu’ils donnent aux autres et se donnent à eux-mêmes pour expliquer — justifier ? — leurs choix et les actes qu’ils posent. Au-delà des déterminants des choix parentaux qui font l’objet de la première partie du livre, elle examine aussi les médiations qui interfèrent : la négociation familiale, la circulation de jugements dans des réseaux locaux, l’influence de l’offre éducative locale et celle des régulations politiques locales et nationales, chacune de ces médiations constituant l’un des quatre chapitres de la deuxième partie.

Pourquoi avoir choisi d’enquêter près des classes moyennes ? Parce que, nous dit Agnès Van Zanten, c’est parmi eux qu’on trouve le plus grand nombre de choosers : ceux qui ont « la plus forte propension à choisir ». On va donc les interroger à un moment décisif du parcours scolaire : l’entrée en 6e d’un enfant. Les communes franciliennes retenues intéressent en ce qu’elles diffèrent à la fois du point de vue de la composition sociale et de l’offre éducative locale et que, d’autre part, « la possibilité de faire un choix d’établissement est plus importante en milieu urbain et métropolitain, car l’offre est plus diversifiée et accessible, ce qui alimente les ambitions des familles » [1].

Pour choisir et donc opter pour un établissement plutôt qu’un autre, il faut avoir un projet, des attentes et estimer que certains environnements permettront mieux que d’autres de répondre à ces attentes dont on est porteur. Quelles sont donc les attentes des parents de classes moyennes ? Différentes selon le sous-groupe qu’elles représentent ; Agnès Van Zanten en distingue quatre, dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu et de Louis Chauvel : les technocrates (ingénieurs, cadres d’entreprise…), les intellectuels (chercheurs, journalistes, artistes, cadres de la fonction publique...), les techniciens (artisans, commerçants, employés des entreprises...) et les médiateurs (travailleurs sociaux, éducateurs...) répartis selon leur position sur un axe vertical strates inférieures/strates supérieures et sur un axe horizontal pôle économique et pôle culturel.

Chez tous ces usagers de l’école appartenant aux classes moyennes supérieures et intermédiaires, on retrouve, à des degrés divers, trois visées représentatives des trois fonctions attribuées à l’Institution. La première, surtout présente chez les intellectuels touche à la fonction critique de l’école qui doit permettre « d’élargir l’horizon culturel des adolescents et de développer leur curiosité ». La seconde, plus largement présente chez les technocrates, fait le pari d’un retour sur investissement avec l’espoir « qu’il s’avèrera payant à l’avenir ». Cette perspective, plus instrumentale, mise donc sur l’efficacité d’une école préparant à la compétition sociale et professionnelle. La troisième visée — celle que Agnès van Zanten nomme « expressive » — plus largement sollicitée par la catégorie des médiateurs, est davantage soucieuse du développement et de l’épanouissement des enfants. L’école idéale combinerait ces trois visées. Mais selon l’importance qu’on accorde prioritairement à l’une ou l’autre de ces trois dimensions, les stratégies familiales mises en œuvre pour le choix de l’école vont s’en trouver modifiées.

Le travail fouillé et rigoureux de l’auteure et de ses équipes aboutit à la remise en cause de quelques idées reçues et à la mise en relief de quelques stratégies dominantes. Au compte des idées reçues à réviser : les familles ne se limitent pas à des choix « instrumentaux » et ne s’enferment pas dans le rôle de « consommateurs d’école ». Ils font aussi des choix « expressifs », c’est-à-dire orientés vers le bien-être, le bonheur et le développement global de leur enfant. Du côté des stratégies dominantes, on observe des différences essentiellement liées aux possibilités offertes par les moyens financiers. Il y a ceux qui peuvent transformer leur capital économique en capital culturel, en achetant « la qualité de l’offre scolaire » « en optant pour l’enseignement privé » ou « par le biais des choix résidentiels ». Ceux qui sont empêchés — faute de moyens suffisants — de déménager, de supporter pour plusieurs enfants les couts d’une scolarité dans le privé... vont chercher à développer une stratégie de « colonisation » de l’établissement c’est-à-dire qu’ils vont tenter d’influer l’offre de l’intérieur en direction de leurs enfants, par exemple en faisant pression en faveur du regroupement de leurs enfants dans des classes de bon niveau ou en choisissant des options discriminantes.

L’auteure se garde de raccourcis interprétatifs qui iraient rapidement du côté d’un étiquetage et d’un jugement moral sur ces choix des familles. Elle insiste sur l’ambivalence - voire la schizophrénie- qui touche nombre d’entre elles écartelées entre une « éthique de conviction » et « une éthique de responsabilité », entre intérêts personnels et bien commun. Au bout du compte, on observe que « choisir son école » est souvent source de dilemme, un dilemme entre le « moi égoïste et le moi solidaire », parfois source de malaise moral. Certains se sentent acculés entre le choix d’être de bons parents soucieux de la réussite de leur enfant ou celui de bons citoyens loyaux vis-à-vis des établissements du quartier et ne les désertant pas pour aller vers des établissements de centre ville ou des établissements privés.

Rares sont ceux qui, comme ce père de Nanterre, assument de façon volontariste et lucide le choix d’une école de quartier : « Si je ne mets pas mon enfant dans le quartier où j’habite comment vont se passer ses relations sociales ? S’il n’y a pas cohérence entre l’endroit où on habite et l’endroit où on met ses enfants c’est un peu difficile de garder des liens, ça veut dire élever ses enfants à l’écart des autres, pour ne prendre de l’école que l’aspect purement travail. » Il faut, pour cela, être porteur de quelques convictions comme cette mère de Vincennes qui souhaite que sa fille soit « dans la vraie vie », avec « une population mélangée » ou, comme cette mère de Montreuil, faire de la défense des établissements de proximité une cause morale : « Ma fille ainée était en CM2, on était plusieurs parents tentés par l’évitement scolaire. Mais la réflexion a été : on a choisi d’habiter là, c’est bien beau, ce n’était pas cher. Mais il faut peut-être aussi en tant qu’individu accepter la population. » Ne pas choisir l’école du quartier reviendrait à signifier aux habitants « que leurs enfants ne sont pas d’un niveau suffisant par rapport aux miens ».

La tendance lourde qui se dégage de l’ouvrage est tout de même que « les choix scolaires sont utilisés comme un instrument de clôture sociale par les parents des classes moyennes ». La recherche de l’« entre-soi » est largement présente dans les stratégies développées par les familles : « Il devait aller à M… et puis non, je n’étais pas satisfaite de l’environnement parental. […] quand je suis allée voir l’établissement scolaire, j’étais pas ravie, pas du tout même. […] Rien que de penser que mon fils pouvait se retrouver là-dedans, j’en étais malade » reconnait cette mère de Rueil. Certains propos rapportés font frémir, tels ceux de cette autre mère de Nanterre : « J’étais allée au collège E…, je suis allée faire la visite « portes ouvertes » […] je me suis rendu compte que c’était merveilleux ce que faisaient ces gens-là, mais que le niveau, on partait pour niveler vers le bas. C’est merveilleux pour tous les cas sociaux qu’il y avait autour de Nanterre […]. Mais je pense que c’est comme la médecine, vous avez des maladies infectieuses et des maladies cardiaques. Bon, les maladies cardiaques on les met avec les cardiaques et les maladies infectieuses avec les maladies infectieuses. Donc, je veux dire, à chaque maladie ou à chaque état sa spécialité. Elle avait quand même un milieu stable alors que les autres, c’est vrai, les familles étaient au chômage, le père tapait maman, des problèmes de drogue, les trucs classiques. » D’autres sont moins violents mais témoignent de « petits arrangements avec la conscience ». Ainsi, pour un père de Nanterre, l’engagement dans des associations de parents d’élèves « ça permet de bien connaitre les enseignants, mais également de bien placer ses enfants ». Telle autre mère, de Montreuil, pour qui « on ne devrait pas avoir le choix » et qui affirme « même l’école privée, je trouve que c’est vicieux », avoue dans le même temps que ses enfants « sont encore dans le public, certes, mais j’ai fait de l’évitement puisque je les ai mis dans les classes Cham [2]. »

L’ouvrage se termine sur la phrase couperet : « Bref, l’État à la fois relaie et produit les stratégies de clôture des classes moyennes. » On ne peut que s’inquiéter du recul avéré de l’école à assurer et assumer une de ses fonctions majeures ; construire du lien social. Plusieurs résultats de recherche montrent pourtant que la mixité sociale apparait comme un facteur favorable à la réussite des plus faibles et à l’efficacité globale des systèmes éducatifs. Pour autant, la question de la carte scolaire n’est pas simple [3] : lorsqu’elle s’applique à des territoires fortement ségrégués, elle peut être source de « double peine » pour les plus démunis qui en sont réduits à « subir les effets de leur position en termes de qualité de vie et aussi en termes de qualité d’éducation ». Mais on a vu récemment, au travers du rapport présenté par la Cour des comptes devant la commission des finances du Sénat le 3 novembre 2009, comment l’assouplissement de la carte scolaire contribue à une ghettoïsation des collèges ambition réussite. C’est une évolution vers une carte scolaire véritablement régulée que préconisaient dans un précédent ouvrage Agnès van Zanten et Jean-Pierre Obin [4]. Serait-ce la condition nécessaire à une inversion du processus : sortir du cercle vicieux pour aller vers un cercle vertueux ? « Agir pour favoriser la mixité nécessite un certain courage politique » soulignent les auteurs.

Choisir son école est un livre dense et passionnant qui rend compte avec précision, nuance et rigueur de la complexité des logiques d’acteurs et de la diversité des contextes. On appréciera en outre la qualité des conclusions de chaque chapitre qui mettent en relief de façon claire et synthétique l’essentiel du propos développé.

Nicole Priou



[1Café pédagogique du 15 septembre 2009, interview de Agnès van Zanten par François Jarraud. Lire l’entretien.

[2Classes à horaires aménagés musicales

[4La carte scolaire. Faits, révélations, analyses