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N°449 - Dossier "Qu’est-ce qui fait changer l’école ?"

Changer l’évaluation ? Oui, mais avec quel outil de suivi ?

Par Denis Blanchon

Les livrets scolaires sont utiles mais leur conception et leur utilisation donnent rarement satisfaction : quel langage adopter pour les élèves comme pour leurs parents ? Quel degré de précision faut-il choisir ? Comment en faire un outil d’aide ? Une équipe de l’Isère a engagé une expérimentation et livre ici l’état de sa recherche.

« Ah ! Ces livrets scolaires, quel charabia ! » « Ces bulletins, quelle corvée ! » « Pourquoi remplir des pages et des pages de livrets scolaires, de toute façon, au collège, les profs ne les ouvrent même pas ! » Qui n’a pas entendu, dans la bouche des parents ou des enseignants du premier degré, de telles exclamations à propos de ces documents transmis par l’école aux familles ?

Au sein de l’équipe pédagogique avec laquelle j’ai eu le plaisir de travailler cinq années durant, nous avons cherché, testé, expérimenté divers supports de livrets scolaires adaptés au public de zone d’éducation prioritaire qui était le nôtre, sans qu’aucun ne nous convienne vraiment. Nous avions envie d’harmoniser la forme de nos livrets, de les rendre compréhensibles et surtout qu’ils soient utiles. Utiles aux élèves d’abord, aux parents ensuite et enfin qu’ils nous permettent, à nous enseignants, de valoriser un travail souvent long et fastidieux. Il faut bien avouer que les difficultés que nous rencontrions n’étaient pas limitées à notre propre champ d’action. Chaque école élaborait son document. Parfois un I.E.N. [1] sensible à ce problème essayait d’harmoniser les pratiques à l’échelle d’une circonscription. Le travail restait lourd et souvent peu convainquant en terme d’efficacité pédagogique. Il avait cependant un avantage : susciter les échanges sur nos pratiques d’évaluation.

Depuis la rentrée 2006/2007, l’école se doit d’intégrer le socle commun de compétences et de connaissances. Plus que jamais, les enseignants doivent adapter leurs pratiques à la différenciation des parcours et au suivi personnalisé des élèves (avec notamment la scolarisation des élèves handicapés et les PPRE [2]). A l’heure où l’harmonisation des référentiels de compétences à l’échelle européenne devient une réalité, il est plus que jamais d’actualité de penser, dans le cadre d’un développement des TICE [3], l’utilité d’un support informatisé de suivi des apprentissages de l’élève. Au sein de la Maison des Enseignants, dans un souci de mutualiser les ressources, Philippe Imbert et moi-même développons, depuis septembre 2004, un outil de gestion des évaluations pour l’école primaire ; c’est le projet « PrimEval » de service Web intégré à un environnement numérique de travail.

Petit historique du livret scolaire

L’école primaire engagée dans la démarche des cycles depuis la loi d’orientation de 1989 a, en une quinzaine d’années, évolué vers une approche des apprentissages par compétences.
En 1990, un décret institue le livret scolaire. Le ministère édite, en 1992, dans la foulée des livrets pour chaque cycle avec des outils d’aide à l’évaluation des élèves. L’instauration des évaluations nationales en 1989 a permis depuis de développer chez les maîtres cette culture du diagnostique et de l’analyse critériée des réussites et des échecs de l’élève. La note s’est peu à peu estompée pour faire place à la notion de compétence acquise ou non acquise. Dans les animations pédagogiques de circonscription et les stages de formation continue, les I.E.N ont fait travailler les maîtres à la construction de référentiels de compétences.

Les programmes de 2002 ont confirmé cette évolution avec, par exemple en mathématiques pour le cycle 3, quelques 110 compétences et connaissances à acquérir.
Cette orientation s‘inscrit dans la continuité des thèses de Bloom (sur les taxonomies d’objectifs) et le glissement vers une entrée par les notions de compétences et de capacités. La compétence est vue ici selon l’idée de Perrenoud d’une capacité à agir dans un ensemble de situations de référence en mobilisant les savoirs nécessaires.

Une dérive de ce système est le cantonnement des pratiques dans le contrôle au détriment d’une réelle évaluation. L’évaluation implique de rentre lisible pour l’élève l’état de ses acquisitions à un instant donné et non seulement en fin de parcours. Une autre dérive est l’atomisation des programmes en référentiels de plus en plus raffinés qui peut nous amener sur la voie de « l’évaluationnite » pour reprendre l’expression de Pierre Frackowiak, Inspecteur de l’Education Nationale. Changer l’école passe assurément par un changement bien compris des pratiques d’évaluation.

L’utilisation de l’outil informatique peut-elle être un plus ?

Développer un logiciel d’aide à la gestion de l’évaluation ouvre-t-il une voie vers de meilleures pratiques en la matière ?
Depuis une quinzaine d’années, quantités de développeurs se sont attachés à répondre au besoin des maîtres de l’école primaire de se doter d’outils leur permettant à la fois de suivre les acquisitions de leurs élèves tout en allégeant la charge de travail importante qu’impose une gestion « papier - crayon » de ce suivi. Des logiciels sous plateforme aux feuilles Excel, aucun de ces outils ne m’a réellement satisfait. Avec le développement du Web 2.0, l’Internet m’est apparu comme la solution d’avenir. Le projet PrimEval est ainsi né en 2004, afin de se doter d’un service Web pour « la consultation, la gestion des évaluations, des bulletins scolaires, des livrets de compétences » (S.D.E.T-1.9 page 32) dans le premier degré. Ce projet se situe dans la perspective des E.N.T [4], et propose pour le champ concerné, un cahier des charges et une maquette fonctionnelle de support d’une réflexion et d’une expérimentation.
Avec l’arrivée des programmes de 2002, un travail important a été réalisé dans les conseils de cycle pour établir des programmations et revoir les livrets scolaires. A chaque fois la même difficulté semblait insurmontable. Comment concevoir dans un même support la rédaction des contenus abordés à l’école en conciliant à la fois lisibilité pour l’élève et sa famille et respect des instructions officielles ? Comment intégrer par exemple la formulation de cette compétence de cycle 3 dans le domaine Langue étrangère ou régionale « reconnaître des mots transparents » dans un document utile et compréhensible pour tous ? Comment décliner utilement les différents niveaux d’acquisition d’une même capacité (additionner ou conjuguer un verbe) tout en gardant une vision globale de cet apprentissage ?

Expérimentation

PrimEval est né ainsi, de tâtonnements successifs, de ce besoin d’avoir à disposition un outil simple et puissant à la fois. Internet offre aujourd’hui ce potentiel : pas d’installation logicielle, la possibilité de travailler depuis toute machine connectée, l’ouverture d’espaces dédiés aux élèves, aux parents et aux enseignants. Bien sûr, il faut se garder des dérives possibles liées à la manipulation des fichiers informatiques et s’entourer des mêmes garde-fous mis en place pour la base élève dans le premier degré en respectant strictement les exigences imposées à juste titre par la C.N.I.L [5].
PrimEval rassemble un certain nombre de fonctionnalités : définir des programmations de période, détailler les contenus évalués dans les termes choisis par l’enseignant, les imprimer, saisir les codes définis pour rendre compte des acquis de chaque élève, éditer des documents à destination des familles (bulletins et livret scolaire), des fiches de suivi, ...
A ce jour, une trentaine de classes de l’Isère est engagée dans cette expérimentation conduite en partenariat avec La Maison des Enseignants.
Le dialogue constant avec les enseignants utilisateurs permet d’avancer dans le développement de cet outil au plus près des besoins de chaque acteur du projet.

Entre intérêts et dérives potentielles

Pour la maîtrise de la langue française, un état des acquisitions de l’élève dans toutes les compétences liées à l’oral, à la lecture ou à la production d’écrits, est désormais possible. Il prend en compte pour les trois pôles de compétences (Lire, Dire, Ecrire) l’ensemble des items concernés, y compris dans les autres champs disciplinaires de l’école primaire. La souplesse d’utilisation de PrimEval permet une évaluation continue, plus formative et donne à l’enseignant une vision synoptique permanente et instantanée de ses élèves. À tout moment, il peut ajouter, ajuster, retirer des contenus dans sa programmation.
En matière de différentiation en particulier lors de PPRE, les attentes de l’enseignant en direction de l’élève et les feedback centrés autour des réussites qu’il réalise, sont déterminants. Il est aussi indispensable de comprendre les erreurs, les besoins, et sur quoi s’appuyer pour aller vers la réussite. Cela demande de pouvoir accéder aux données d’évaluation mais aussi d’avoir les outils pour les analyser.
Ceci étant, quelque soit l’outil, il ne peut être qu’un moyen, une aide au décryptage des notes et des domaines de réussite de chaque élève.
La note en tant que forme objectivée du jugement scolaire n’en est pas pour autant une entité fiable. Les travaux de nombreux chercheurs dans le prolongement des recherches en psychologie sociale de Tversky et Kahneman (1974, 1982) ont montré que les jugements des enseignants pouvaient suivre des inférences conduisant à des biais. Les risques de biais de jugement dus à la connaissance des informations relatives aux antécédents de l’élève (dossier scolaire, livret, redoublement, appréciations antérieures, ...) sont à cet égard bien reconnus par les maîtres quand ils se gardent de lire les livrets scolaires de leurs élèves en début d’année, préférant se faire leur propre idée.
L’enseignant utilisateur doit se garder des dérives qui consisteraient à faire reposer sur l’outil informatique l’essentiel du travail d’analyse des besoins de l’élève. Evaluer est un acte pédagogique complexe qui peut être facilité grâce à un module de gestion des acquis mais qui doit toujours être ramené à un contexte déterminé, entité consubstantiel à la compétence.
L’intérêt de PrimEval réside dans cette possibilité qu’il offre de contextualiser les contenus de période au travers de libellés rédigés par l’enseignant et rattachés à un élément donné du référentiel ministériel. La compétence spécifique en EPS « réaliser une performance mesurée » devient, par exemple pour la première période de l’année de CM1, « courir 1400 mètres en moins de 9 minutes ». Tel élève de CE2 en difficulté dans le domaine de l’exploitation des données numériques se trouve par ailleurs n’avoir que 30% d’acquisitions pour l’ensemble des items de lecture. Par contre, dans les autres domaines en mathématiques, ses résultats sont plutôt satisfaisants. L’utilisation du logiciel peut aider à rendre saillants certains profils et à apporter des éléments objectifs lors des échanges dans les conseils de cycle.

Quant à ce dernier, si un outil comme PrimEval vise à lui ouvrir un espace dans lequel il pourra gérer avec l’enseignant l’avancée dans ses apprentissages, il ne trouvera le chemin de la réussite qu’au travers de la cohérence des dispositifs pédagogiques mis en place par l’enseignant. PrimEval doit là aussi être vu comme une pierre nouvelle dans l’édifice. Dans la démarche, il se rapproche dans son interface « élève » de l’application Web GiBii dans lequel les élèves soumettent leurs demandes de validation d’acquis à l’enseignant avec justification éventuelle.

Perspectives

L’année 2006/2007 est consacrée à implémenter les fonctionnalités de filtres et de croisements d’items nécessaires à la création de groupes de besoin ou d’édition de profil d’élève. Les interfaces « élève » et « parent » seront mises en place une fois le système stabilisé et finalisé dans la partie réservée aux enseignants. L’élève pourra ainsi se positionner dans le processus d’évaluation. Quant aux parents, ils auront accès à un espace dans lequel ils pourront consulter le dossier scolaire et l’état des acquisitions de leur enfant, les contenus et la programmation de la période en cours, communiquer avec l’enseignant.

La Maison des Enseignants cherche aujourd’hui à inscrire ce projet dans le cadre du développement des E.N.T dans le premier degré. La décentralisation crée en la matière une difficulté. Comment diffuser largement un outil en direction des enseignants quand l’interlocuteur est démultiplié sur le territoire au point que les huit cents plus grandes villes de France ne représentent que le tiers des élèves scolarisés à l’école primaire ?

Nous espérons pouvoir garder à ce projet la pertinence souhaitée au départ. Nous cherchons en permanence à éviter ce qu’en terme informatique on appelle, dans le plus mauvais sens du terme, une « killer application [6] » ; autrement dit ne pas créer une usine à gaz !

Denis Blanchon, professeur des écoles maître-formateur.


Paroles d’enseignantes

« Savoir évaluer les élèves est une compétence professionnelle fondamentale, or au regard de ce qui est mis en oeuvre dans les classes l’évaluation renvoie plus souvent au contrôle qu’à une réelle évaluation. Les pratiques dans une même école sont parfois différentes d’une classe à l’autre !
Alors, PrimEval serait-il un outil d’évaluation pas comme les autres ? Quels sont ses points forts ?
Oui, il est différent : il a été construit à partir de la réflexion d’équipes soucieuses d’associer l’élève à ses apprentissages. Cet outil favorise la prise de distance par l’élève : il voit ce qu’il sait, ce qu’il doit améliorer. Nous sommes dans une démarche formative et responsabilisante.

Sa forme met en avant les compétences issues des programmes à partir desquelles un référentiel de savoirs, savoir faire et savoir être a été élaboré. Du référentiel on peut passer à l’élaboration de progressions pour les différentes périodes de la scolarité et à une gestion des résultats particulièrement souple.
Autre point fort : PrimEval permet un retour simple aux élèves, aux familles et constitue un outil de régulation extraordinaire pour les enseignants.
Enfin, le support informatique ouvre sur de nombreuses possibilités de traitement des données recueillies au fil du temps.

Trois écoles de ma circonscription testent actuellement PrimEval mais nombreux sont ceux qui aimeraient pouvoir s’associer à cette expérience.
Personnellement, j’ai découvert un "livret" qui me semble correspondre au sens que l’on doit donner à l’évaluation dans une démarche de projet et à l’heure du socle de compétences et de connaissances. L’outil proposé par Philippe Imbert et Denis Blanchon mérite toute notre attention. »
Eliane Finet, Inspectrice de l’Education Nationale

« Ce que nous apporte PrimEval sur l’école tient en quelques mots : cohérence, harmonisation et facilité de transmission aux parents, aux collègues. Après des tentatives de livrets "papier", concoctées par l’équipe pédagogique de notre école, mais remises en cause par l’un ou l’autre chaque année, voire à chaque conseil de cycle (!), l’accord de tous sur PrimEval nous permet de passer à d’autres sujets de réflexion : mise en oeuvre du projet d’école ou harmonisation de pratique... La possibilité de réécrire les compétences en termes simples facilement compréhensibles a emporté l’adhésion de l’équipe. » Béatrice Clément, directrice d’école élémentaire à Fontaine (Isère)

« Depuis quelques années, dans l’école (dix classes) dans laquelle j’enseigne, nous réfléchissons à un livret commun. Dix enseignants, dix pratiques et exigences différentes et pas toujours faciles à concilier : simplicité et efficacité de l’outil, lisibilité pour les parents, exhaustivité de la liste des compétences...
Priméval nous a paru un bon compromis pour satisfaire toutes nos exigences.
Il nous permet de sélectionner les compétences que nous voulons évaluer, de les reformuler, de les ajuster en sous-compétences qui seront rassemblées quand nous le jugerons nécessaire et surtout de rentrer au fur et à mesure les données. Plus besoin de tenir à jour des listes qu’il faut ensuite recopier pour les « bulletins »... On rencontre un parent en cours d’année ? On tire un bulletin intermédiaire de l’état des évaluations. On se demande quelles compétences n’ont pas été travaillées sur le cycle, ou sont fragiles ? On peut avoir un aperçu de la classe ou de l’élève, à un moment donné, ou sur l’ensemble du cycle. Sans compter des regroupements de compétences, en lecture par exemple, qui rassemblent les compétences en lecture littéraire, en sciences, en histoire, ...
Quant au livret de l’élève, on peut l’imprimer à tout moment : fin d’année, fin de cycle, début de période,...
Enfin, tout cela nous donne la patience d’endurer les balbutiements de la mise en route du système. »
Martine Allabert, enseignante d’une classe de CE2 à Fontaine (Isère)

Bibliographie

- Les objectifs pédagogiques, Daniel Hameline, éd. ESF éditeur. Paris 1991. 9è édition.
- L’évaluation des apprentissages dans une approche par compétences, Gérard Scallon, éd. De Boeck. 2004
- Quand les enseignants jugent leurs élèves, Pascal Bressoux, Pascal Pansu, éd. PUF Paris 2003


[1I.E.N. : Inspecteur de l’Education Nationale

[2P.P.R.E : Programme Personnalisé d’Aide et de Progrès

[3T.I.C.E : Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement

[4E.N.T : Environnement Numérique de Travail

[5C.N.I.L : Commission Nationale Informatique et Liberté

[6Killer application : l’Email est l’archétype même de la killer application, celle qui devient un standard mais aussi celle qui impose à l’utilisateur ses règles et une certaine forme de dépendance.


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