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Billet du mois (N°442, avril 2006)

« Celui qui n’a pas de tabac casse sa pipe »

Par Marthe Mullet, formatrice, Amiens


Je revois son sourire malicieux, et j’entends la voix de mon grand-père quand il ouvrait son paquet de tabac gris.

Il disait parfois, en d’autres circonstances : « C’est le pinard qui a fait gagner la guerre ! » Son visage alors était grave, comme fixé sur la ligne de front et je comprenais la douleur qui l’amenait à forcer la voix sur le terme de « pinard ». Tabac, pinard...

Nos esprits se laissent enfumer par les volutes du retour à l’hygiénisme et à l’ordre moral. Nos cerveaux, en manque d’oxygène sans doute, ne sont plus à même d’assurer leur service minimum. Avec étonnement, je constate que les questions d’éducation sont aujourd’hui trop souvent résumées aux soucis posés par la casquette, le blouson, les confiseries et la cigarette. Il faudrait accepter d’y voir clair et d’être « joliment fâchés » - tiens, revoilà mon grand-père.

Que penser de ces glissements simplistes qui justifient les actions menées « pour le bien des enfants » : « L’obésité est un facteur d’échec scolaire », « Un élève qui n’enlève pas son blouson est peut-être suicidaire » (eh oui...) ?

Dans un lycée « difficile » où les retards, les absences et les attitudes des élèves ne peuvent être contenus, où les sanctions semblent inefficaces, on trouve le temps de se réunir pour prévoir les sanctions applicables aux fumeurs quand le lycée sera sans tabac...
Eh alors, me direz-vous, et la santé des enfants ? Quelqu’un que j’interroge sur son ardeur à faire interdire le tabac me répond avant même la fin de ma question : « Je veux faire respecter la loi Evin. » Je m’en doutais un peu... Je pense, par-devers moi, à d’autres lois qui ne sont pas respectées, celle concernant les logements sociaux par exemple.

Plutôt que de mesurer le taux de monoxyde de carbone à l’entrée du réfectoire, pensons les questions d’éducation, de démocratie sociale, du vivre ensemble qui sont écrasées par ce retour à l’ordre moral qui ne dit pas son nom et entretient la confusion entre les règles, la loi et le symbolique. Un chemin que l’on parcourt à l’envers n’amène nulle part. Refaire les règlements intérieurs en y rajoutant des règles pour généraliser les interdictions est contraire à l’esprit de la loi.

On s’est inventé une guerre. Non-fumeurs contre fumeurs. Jamais comme aujourd’hui la fumée n’a autant gêné ceux qui ne fument pas ou plus. Moi-même, je me surprends à ne pas supporter, peut-être moins, la cigarette que celui qui la fume, parfois... Difficilement avouable. Ces nouvelles guerres, méfions-nous, commencent par une guerre entre soi et soi, une coupure d’avec soi-même qui ne peut que renforcer le rejet de l’autre.

Mon grand-père, à qui le médecin conseillait d’arrêter la cigarette à l’âge de 95 ans, lui répondit avec son sourire malicieux : « Ça fait 70 ans que je fume, docteur. » Le docteur a souri, lui aussi. Il savait bien qu’avec ou sans tabac, il ne tarderait pas à « casser sa pipe ».