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N° 521 - L’élève à la croisée des disciplines

«  Ce qui m’a frappé, c’est la solitude des enseignants  »

Entretien avec Emmanuel Davidenkoff

Emmanuel Davidenkoff suit les questions éducatives depuis de nombreuses années, avec toujours le même pétillement d’intelligence critique, une grande connaissance des arcanes de la grande maison, mais aussi un esprit positif qui nous le font hautement apprécier.

Qu’est-ce qui, dans votre parcours, a pu influer sur vos choix professionnels ultérieurs ?
Je citerai un professeur de français de 2de qui m’a marqué. Il avait la particularité d’être aveugle. Il n’était pas spécialement progressiste, mais il avait une vraie autorité fondée sur une attention forte aux élèves.

Il m’a marqué sur plusieurs points. Ainsi, quand il nous demanda, après l’étude du Voyage dans la Lune de Cyrano de Bergerac, si on avait apprécié. J’étais un des rares à oser dire que non, que c’était plutôt ennuyeux. Et là, j’ai été surpris de le voir au bord des larmes, surtout que cela venait de moi, un de ses meilleurs élèves. Pour une fois, je me rendais compte qu’un professeur pouvait être préoccupé par autre chose que le programme, qu’il prenait à cœur de nous faire partager sa propre émotion face à ce qu’il enseignait. Il m’a aussi permis de changer ma façon d’écrire. Étant aveugle, il se faisait lire les copies à haute voix et ses appréciations tenaient donc compte de la réception du texte par le lecteur-auditeur. Du coup, je me suis mis moi aussi à lire à haute voix mes propres copies et ça m’a aidé à comprendre qu’on doit écrire pour être lu ! Mon gout pour les chroniques radio vient peut-être aussi de là.

Comment êtes-vous venu au journalisme spécialisé dans l’éducation ?
En 1990, j’animais un journal étudiant à la Sorbonne, et de premiers papiers que je rédigeais ont plu à la rédaction de l’Étudiant. À 21 ans, j’ai eu un CDI (contrat à durée indéterminée) dans ce magazine et j’ai arrêté mes études pour me plonger dans le métier de journaliste qui m’avait très tôt attiré.

Pourquoi suis-je ensuite resté dans ce domaine ? Sans doute parce que c’est une remarquable entrée pour toutes sortes de sujets. J’ai l’impression qu’à partir de l’angle éducatif, j’ai pu aborder tant de thématiques : politiques, sociologiques, économiques, internationales. Je me suis aussi intéressé à la littérature de jeunesse sur laquelle je fais des chroniques depuis dix-sept ans.

Et puis il y a votre intérêt pour le numérique ?
J’ai conçu mon premier site en 1997 pour Bayard Presse, une lointaine époque pour internet !

Mais trop souvent, on réduit la question du numérique à internet. Et bien sûr, on parle beaucoup des menaces de la diffusion de fausses informations, d’où appel à la vigilance. N’oublions pas que Le Protocole des Sages de Sion n’est pas d’aujourd’hui et qu’à la fin du XIXe siècle, la presse dreyfusarde, qui disait la vérité, n’était lue que par un lecteur sur vingt ! Relativisons donc les choses et n’oublions pas tout le positif des réseaux sociaux, qui permettent par exemple de nombreux échanges entre enseignants.

La révolution numérique va bien au-delà. De plus en plus, toute la partie connaissances de l’enseignement va être diffusée par des outils numériques. Les MOOC n’en sont qu’à leurs balbutiements. Cela ne remplacera pas l’humain, au contraire, puisque dans les métiers qui se transformeront (médecin, journaliste, enseignant), il faudra savoir donner du sens, travailler avec les émotions. Il est finalement paradoxal que la formation des enseignants continue à se faire sur une partie qui va de plus en plus être concurrencée par la machine.

Êtes-vous finalement optimiste pour l’Éducation nationale qui risque, avez-vous écrit, de subir le sort de Kodak ?
J’ai utilisé cette métaphore d’une entreprise qui a quasiment péri non par manque d’innovation (19 000 brevets déposés depuis sa création), mais par l’absence de bons choix à certains moments. Interrogeons-nous sur ce qui fait que les gens continuent à mettre leurs enfants dans l’école publique en majorité : le sentiment que le personnel reste de qualité, avec une garantie de certification, une certaine gratuité (si on ne compte pas les à-côtés de plus en plus couteux comme les voyages linguistiques). Mais tout cela peut voler en éclats, en particulier avec le développement du numérique.

Après ces nombreuses années comme journaliste éducation, que retenez-vous du monde de l’école, finalement ?
Il arrive qu’on se sente las du côté répétitif de certaines questions récurrentes et on risque toujours d’être pris dans le jeu institutionnel. Dans ce cas, on se dit qu’il faut alors faire un tour dans les classes, là où il se passe toujours des choses intéressantes. Cependant, ma vision est parfois un peu déformée, car les établissements où les journalistes peuvent pénétrer sont souvent aussi les plus ouverts, les plus innovants, et on voit plus souvent des pratiques remarquables, pas forcément représentatives.

Ce qui m’a frappé en fait, c’est la solitude des enseignants, qui engendre bien des difficultés et qui contraste avec ce qui peut se passer quand il y a des projets collectifs. Pour ma part, je m’engage actuellement dans plusieurs projets : avec le Labo des histoires dans le cadre de «  la France s’engage  » et un «  do tank  » qui s’apprête à fonctionner, qu’on a appelé avec François Taddéi et Jérôme Saltet «  A 21  » (Apprendre au XXIe siècle) axé sur ce qui marche, en se demandant pourquoi ça marche.

Sur la librairie

 

Croiser des disciplines, partager des savoirs
Les pratiques communes, croisées, mises en synergie et en résonance, aident-elles les élèves à entrer dans la complexité des savoirs scolaires et dans les différentes cultures à construire à l’école ? Ce dossier montre à travers différentes pratiques de dispositifs comment entrer dans l’interdisciplinarité sans sacrifier aucunement les disciplines.


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