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Du spectacle aux outils pédagogiques

« C’est un peu une bulle à part pour les enfants »

Entretien avec Didier Grojsman

11 novembre 2015

Le CRÉA (Centre de création vocale et scénique) est une association implantée à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) depuis 29 ans, une « structure de pratique artistique de haut niveau accessible à tous » au fonctionnement unique en France. Le CREA fonctionne avec quatre musiciens intervenants, cinq personnels administratifs et deux directeurs, dont Didier Grojsman, ancien conseiller pédagogique en musique et fondateur de la structure. A l’occasion de la sortie d’un livre-CD tiré du spectacle Les Indiens sont à l’ouest, il nous a parlé du fonctionnement du CREA et du travail qu’il mène avec les enfants.


Comment vous arrivent les jeunes qui vont faire partie de l’aventure du CRÉA ? Vous ne faites pas d’audition, y a-t-il quand mêmes des critères de sélection ?

Notre recrutement se fait par plusieurs pistes. La sensibilisation que nous faisons dans les écoles d’Aulnay-sous-Bois : Quatre musiciennes interviennent pour mettre en place la philosophie du CRÉA en matière d’éducation artistique. Il n’y a pas d’enfants « repérés » à proprement parler mais nous proposons à certains de poursuivre l’aventure hors de l’école. D’autres enfants arrivent par transmission : ils nous connaissent par les copains, les voisins. Et maintenant, il y a aussi des gens extérieurs, et même au-delà d’Aulnay-sous-Bois, qui ont vu nos spectacles ou entendu des émissions dans lesquelles on parlait de nous.

Nous avons très peu de places et je ne fais aucune audition. C’est un peu « premier arrivé, premier inscrit ». Le seul critère, c’est l’équilibre garçons/filles du chœur. Et puis nous accordons une priorité aux enfants issus de nos interventions scolaires.
Autre spécificité, à la différence de l’immense majorité des chœurs, nous gardons les garçons qui muent, pas question de les éjecter ! Il y a cent-trente enfants inscrits au CRÉA. Il y a évidemment une cotisation annuelle pour ceux qui peuvent s’en acquitter et pour les autres, on peut adapter. Nous voulons éviter la gratuité, mais là aussi, pas question d’exclure un enfant qui ne pourrait pas payer. Nous prenons les enfants de six ans à dix-sept ans. Il y a trois chœurs : « l’Eveil », l’ « Avant-scène » et le chœur d’adolescents appelé « Chœur de scène ». Les commandes d’œuvres avec des moyens professionnels se font avec les adolescents. Les chœurs des plus petits se consacrent à des projets de création vocale et scénique plus modestes adaptés à leur tranche d’âge.

Une création du CRÉA, comment ça se passe ? Les jeunes sont-ils impliqués dans toutes les étapes (écriture, composition, mise en scène) ? Comment travaillent-ils avec les professionnels, eux qui n’en sont pas ? Et combien de temps dure l’aventure ?

Chaque année, en fonction des projets, nous invitons des compositeurs, librettistes, metteurs en scène, chorégraphes à s’engager dans de nouvelles aventures artistiques. Le CRÉA est actuellement à l’origine de cinquante-six créations (commandes ou reprises de répertoire). Celles-ci sont toutes créées au Théâtre Jacques Prévert d’Aulnay, notre lieu d’implantation. Les Indiens sont à l’Ouest est notre vingt-deuxième commande (musique de Juliette - Livret, paroles de Christian Eymery). Et pour cette année, nous avons travaillé autour du projet « Singing in the train », pour lequel j’ai choisi des airs dans le répertoire des comédies musicales anglo-saxonnes. Nous avons la chance de jouer ces œuvres - quand les moyens le permettent - sur les scènes de nombreux opéras et théâtres en France.

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En répétition avec Didier Grojsman, photo R. Jacquet

Les commandes, c’est d’abord une rencontre avec un ou plusieurs artistes, qui s’impliquent dans le travail hebdomadaire du chœur d’adolescents. Cela leur permet de voir les choses à exploiter chez les enfants. Par exemple, le compositeur écrit des bribes de mélodie puis travaille avec les enfants. Ceux-ci peuvent faire des propositions aussi pendant les premières lectures, et tout au long de la création. Quel que soit le projet, je fais des ateliers de recherche et d’improvisation autour du thème une fois par semaine. Les artistes – qu’ils travaillent sur les textes, la musique ou les chorégraphies - peuvent récupérer ce travail pour l’intégrer dans l’œuvre finale. Les enfants apportent ainsi toujours leurs pierres à l’œuvre. C’est un peu le contrat avec les artistes, qu’ils soient à l’écoute des enfants, en gardant leur personnalité et leur professionnalité, bien sûr. Mais il faut impliquer les enfants.

Comment travaillez-vous avec eux ?

Je considère qu’il ne faut pas prendre les enfants pour des débiles ni pour des « pro » : on cherche le juste milieu pour les faire progresser sans les mettre en difficulté. Nous sommes exigeants, bien sûr. Les enfants aiment l’exigence, savent qu’on leur demande de se surpasser. Ça leur sert dans leur vie et à l’école. Mais il n’y a pas d’évaluation au sens scolaire. Ici, l’évaluation, c’est ce qu’on donne à entendre et à voir, il n’y a pas de notes, pas de « scolarisation », pas d’échec.

Même ceux qui ne savent pas lire la musique, qui sont mal dans leur corps ou qui chantent faux ont leur place. On ne jette pas non plus les « poildingues », c’est un terme que j’ai inventé pour désigner les garçons qui muent ! S’ils ne peuvent vraiment pas chanter, ils s’investissent dans la danse ou le théâtre.

Les nouveaux (autour de cinq, six chaque année) sont pris en main par un ou deux parrains/marraines. Des enfants qui ont été parrainés avant, pour leur transmettre ce qu’on leur a apporté et les rassurer. Ils les suivent partout, leur expliquent qu’il n’y a pas à avoir peur. Par exemple, chaque enfant qui fait une erreur en répétition lève la main et le signale ; il sait qu’il ne sera pas moqué et le fait naturellement. S’il oublie, surtout au début, le parrain lui lève la main. Je considère que plus on reconnaît l’erreur, plus on est à même de la réparer.

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En répétition au CREA, photo de J.Thomas

Il y a des valeurs qui sont mises en place grâce au travail artistique, à la musique, comme le vivre ensemble. Dans nos spectacles, il y a des rôles mais les partitions sont apprises par tout le monde, ils savent, tous, tout le spectacle. Chaque enfant est donc à même d’assumer le rôle d’un autre. Pour cela on déchiffre toutes les voix en groupe. C’est aussi le moyen d’avoir une véritable polyphonie et une mise en scène mélangée, sans faire de groupes séparés selon les voix. C’est donc aussi plus facile à mettre en scène. Mais pour le spectacle, il faut bien distribuer les rôles et il n’y en a pas assez pour tout le monde. On choisit dans le groupe celui qui correspond au plus au personnage ou a la voix. Le choix est fait en équipe et avec les enfants et ça se passe très bien. Et puis j’insiste sur l’importance du plaisir : si on rigole, on travaille bien aussi !

Le CD et livre-disque sont sortis, est-ce la dernière étape pour Les Indiens sont à l’Ouest ? Y a -t-il un nouveau spectacle en cours ?

Après la comédie musicale créée à Aulnay en octobre 2014 puis jouée au Théâtre du Châtelet en avril dernier, nos soixante jeunes interprètes ont eu le privilège d’enregistrer l’œuvre. Le conte musical est aujourd’hui disponible en Cd et livre-disque sur le label jeunesse d’Harmonia mundi, Little Village. Il est raconté par Juliette et le tout est illustré par Étienne Friess, un jeune dessinateur rempli de talent !

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Couverture du livre-CD, illustrée par Etienne Friess

Nous sommes fiers également de travailler avec Les Studios Mademoiselle - l’éditeur des partitions de Juliette - à la création d’un outil pédagogique dans lequel il sera possible de retrouver les partitions de l’œuvre complète (9 instruments + chœurs) ou adaptées pour 2 voix et piano, ou formation réduite (3 instruments), les play backs orchestres, des vocalises spécifiques à l’œuvre, des axes de travail pédagogique, etc.

Cette année, le travail sur cette création va se poursuivre sous une forme un peu différente. Toujours dans l’optique de favoriser un accès à la culture pour tous les publics et le vivre ensemble, un projet réunira pour la première fois des enfants, membres de l’association Les Femmes Relais et Médiateurs Interculturels d’Aulnay - une structure implantée en réseau d’éducation prioritaire -, les enfants du chœur de l’Avant-scène du CRÉA et un chœur d’adultes constitué de parents, d’enseignants, et d’habitants de la ville. Dans cette aventure intergénérationnelle, ils seront réunis autour d’une adaptation spécifique des Indiens sont à l’Ouest. À l’issue de neuf mois d’échange et de travail intensif (répétitions, week-ends et stages), ils présenteront leur création sur la scène du théâtre Jacques-Prévert à l’occasion d’ « Il était une Voix », notre rendez-vous de l’action culturelle en mai 2016.

Pour le prochain spectacle avec le Chœur de Scène (11-17 ans), nous sommes déjà passés à autre chose. Une création sur la thématique du harcèlement au collège est en cours pour septembre 2016 avec entre autres le chorégraphe Ibrahima Sissoko. En novembre/décembre, on remet en place les codes de répétition, on va faire des recherches sur de nombreux axes qui abordent le thème. Nous aurons les premières mélodies avant Noël, les partitions piano-chant en janvier, le livret en avril. D’avril à juin, nous ferons un premier choix de « titulaires », et pour nos quinze jours de stage de création dans le Périgord en aout, la distribution sera faite.

Je pense que le CRÉA reste une bulle à part, une école de la vie. Mais cette philosophie d’éducation artistique pourrait être mise en place partout. Il faut « déghettoïser » l’ensemble de la société - quartiers défavorisés et favorisés - à travers des projets artistiques communs à toute la population. Cela nécessite peu de moyens mais une réelle volonté politique : la pratique culturelle, le vivre ensemble sont incontournables pour replacer l’être humain au cœur de la société.

Propos recueillis par Cécile Blanchard

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