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Colloque du CRAP-Cahiers pédagogiques : le discours du ministre

"C’est à l’école de changer la société."

Discours de Vincent Peillon, prononcé le 30 octobre 2012 au colloque du CRAP-Cahiers pédagogiques

7 novembre 2012

Lors du colloque célébrant le numéro 500 des Cahiers pédagogiques, Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale, a rappelé dans son discours les grands enjeux de la concertation pour la refondation de l’école.


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Selon Vincent Peillon, le débat opposant pédagogues et républicains est « faux intellectuellement et historiquement ». Il préfère vouloir « instituer la République en chaque élève ». La formation des enseignants fut également un point central de son discours, clé d’une ouverture de l’école et d’un véritable apprentissage du métier : "Si nous savons qu’enseigner n’est pas une science mais un art, il y a à inventer, mais à partir d’un certain nombre de connaissances, d’expériences, afin d’interroger en permanence sa propre pratique et se nourrir des évolutions, et de la recherche." Réaffirmant le principe du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, engendrant la question de l’articulation entre le socle, les programmes et les évaluations, le ministre a terminé sur un appel à la mobilisation des pédagogues pour que l’école change la société.


(Retranscription du discours de Vincent Peillon prononcé le 30 octobre 2012)

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Je voudrais d’abord vous remercier de votre invitation et ne pas en rester à un discours convenu, mais essayer de faire un certain nombre de remarques qui vont indiquer quelles sont nos préoccupations communes et vous donner quelques indications sur mon état d’esprit.

 

D’abord avec la pédagogie, vous avez une belle et grande histoire. Elle témoigne pour vous, même si on sait que depuis le plan Langevin-Wallon puis Gustave Monod, depuis les classes nouvelles, effectivement l’expérimentation, la capacité à innover, la capacité à mutualiser les expériences ont toujours été mis en difficulté. Ce doit d’ailleurs être un des challenges de notre action que de permettre qu’il y ait à la fois une meilleure connaissance des expériences faites par les uns et par les autres -et de ce point de vue le numérique peut beaucoup nous aider- et en même temps favoriser l’innovation. Nous allons remettre en place, vous le savez, je l’ai annoncé, ma collègue George Pau-Langevin y travaille, un Conseil de l’innovation, et faire en sorte de développer l’expérimentation. C’est tout à fait fondamental parce que j’ai le sentiment, comme ministre et pas seulement comme spécialiste de la question éducative, que dans notre activité comme dans beaucoup d’autres, il existe une certaine super structure qui très souvent étouffe les initiatives qui existent sur le terrain. Très récemment je suis allé avec le président de la République dans un collège où un travail très articulé est mené entre l’école élémentaire et le collège, et il a pu voir à quel point, lorsque les équipes pédagogiques sont motivées et ont les moyens de faire aussi, on avance vers ce qui est au cœur de la refondation, une école plus efficace sans doute mais aussi plus juste.

 

Pour moi, je le dis depuis le début, il n’y a jamais eu d’opposition entre la République et la pédagogie. Et je dois dire que les débats depuis 20 ou 30 ans ont beaucoup couté à l’école, entre ceux qui se revendiquaient de pédagogues et que certains qualifiaient de pédagogistes et d’autres qui se revendiquaient de la République ; on ne sait pas pourquoi ils en auraient eu l’exclusivité. Ces débats, je les ai bien connus et certains voudraient d’ailleurs constamment les réanimer. Ils sont faux intellectuellement, ils sont faux pédagogiquement, ils sont faux historiquement et je crois que pour ceux qui aiment l’école, qui la connaissent, qui savent même quelle était précisément la doctrine scolaire des premiers républicains, en tous cas de ceux qui ont établi la République dans la durée par l’école, il n’y avait aucune opposition entre des pédagogies dont Jules Ferry disait lui-même qu’elle étaient des pédagogies libérales, des pédagogies de l’action, des pédagogies de l’initiative, des pédagogies issues d’un mouvement qui laissait à l’enfant le temps d’apprendre et respectait ses rythmes et la figure même de la République. C’est une illusion rétrospective qui a voulu nous présenter une République d’ailleurs très austère, très agressive, très négative comme étant une République réduisant les apprentissages à un simple « lire écrire compter » et de façon beaucoup trop mécanique. Si vous allez lire les textes de ceux qui ont fait le mouvement républicain précisément, que ce soit le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, que ce soit les textes de James Guillaume ou Pestalozzi, que ce soit les textes de Jules Ferry lui-même, vous lirez exactement l’inverse de ce que certains ont pu revendiquer dans la doctrine républicaine. Et je crois que, au contraire, c’était déjà une vieille affaire, c’est parce que nous allons être capable d’accorder à la pédagogie, à l’éducation, à l’instruction, son libre développement que nous serons capable d’instituer en chaque élève, mais aussi collectivement, la République dans les valeurs qui sont les siennes. Ce débat est donc, je crois, derrière nous, certains peut-être voudraient dans le temps de la préparation de la loi, le réanimer ; je ne l’ai jamais accepté et je ne l’accepterai jamais et donc nous avancerons dans l’idée que ces oppositions stériles sont désormais derrière nous.

 

Deuxièmement, et c’est une chose fondamentale, la formation professionnelle a une entrée pédagogique. Notre souci constant doit être non pas des questions de structure, non pas des questions matérielles, non pas des questions d’organisation, non pas des questions budgétaires – tout cela existe, mais doit être commandé d’abord par l’intérêt de l’élève et la capacité qui est la nôtre à lui permettre d’apprendre, à lui permette de s’émanciper, à lui permettre de construire son autonomie, à lui permettre aussi évidemment de s’insérer professionnellement. Ce n’est pas honteux et cela fait partie des exigences de l’école. C’est de cette façon-là aussi que nous avons travaillé dans le temps de la concertation, en essayant d’associer tous ceux qui le souhaitaient ; et c’est de cette façon-là que nous avons rédigé la loi d’orientation et de programmation. Programmation parce que nous avons besoin de cette priorité, nous avons besoin de temps pour agir, nous avons besoin de sérénité dans l’école, nous avons besoin de voir au-delà de l’immédiat, mais fondamentalement la logique des moyens est au service en permanence d’un objectif qui est qualitatif et d’un objectif qui est d’abord pédagogique. De ce point de vue, monsieur Watrelot vous avez indiqué que la remise en place de ces écoles supérieures du professorat était la réforme prioritaire pour vous.
Je crois que c’est la première fois dans l’histoire du pays qu’un président de la République s’est engagé lui-même dans une réforme de l’éducation. C’était il y a quelques semaines, à l’issue de la concertation et la remise du rapport sur ce que devaient être les priorités. Vous les connaissez : la priorité au primaire, la priorité à cette mise en place d’une formation, la réforme des rythmes scolaires. Vous avez évoqué que vous alliez aborder dans la journée la question de la notation de l’évaluation, elle a été abordée par le président de la république, comme la question de l’aide aux devoirs, comme la question des redoublements, c’est-à-dire autant de questions qui relèvent de nos pratiques, de nos savoir-faire, de nos expériences et qui sont quand même la bonne entrée si nous voulons parler d’école... Vous avez indiqué à l’instant que vous souhaitiez qu’il y ait dans les écoles supérieures de professorat et d’éducation la réunion de tous les personnels. Ca ne s’est jamais vu.

 

On ne refait pas les écoles normales, on ne refait pas les IUFM, nous allons mettre ensemble tous les acteurs de l’école et leur redonner une formation, qu’ils se destinent à enseigner en maternelle ou à l’université. Nous allons relier les métiers du professorat et les métiers de l’éducation. Au moment de la réforme des rythmes scolaires et des rythmes éducatifs, je vois à quel point les ignorances des uns à l’égard des autres au sein de l’institution scolaire mais aussi à l’égard de ceux qui font la co-éducation, peuvent constituer un handicap pour notre pays. Voici des décennies que vous vous battez pour que ce handicap soit surmonté. Ce sera le cas, et dans les écoles supérieures de professorat à l’éducation qui ouvriront à la rentrée 2013 nous irons très vite. Il y aura aussi la recherche, elle est absolument indispensable et si nous savons qu’enseigner n’est pas une science mais un art, il y a à inventer, mais à partir d’un certain nombre de connaissances, d’expériences, afin d’interroger en permanence sa propre pratique et se nourrir des évolutions, et de la recherche.

 

Enfin, je voudrais vous dire que la question du socle commun de connaissances, de compétences et de culture maintenant doit bien entendu organiser notre enseignement parce que la nation doit être capable de dire ce qu’elle attend de la scolarité obligatoire à la condition évidemment et j’ai vu les inquiétudes d’un certain nombres de collègues, que ce socle - alors est-ce le terme, est-ce ce que certains inventent comme origines anglo-saxonnes, employabilité, OCDE etc. ?- que ce socle bien entendu soit ce qui a toujours été l’idée de notre école républicaine ; non pas quelque chose qui tire les élèves vers le bas mais qui au contraire contribue à leur élévation et à cette éducation libérale dont je parlais tout à l’heure.

 

Les chantiers sont considérables et les chantiers vont être maintenant franchis les uns après les autres, ils sont annoncés depuis longtemps. On a parlé de cette expression de Jaurès, car c’est une expression de Jaurès, « fatiguer le doute ». Jaurès était un grand pédagogue et il accordait à l’école toute la place qui doit être la sienne Nous en sommes là. La loi d’orientation et de programmation est en train de se terminer. Elle sera présentée pour des consultations au Conseil d’état, au Comité économique et social dans les jours qui viennent. Elle porte avec elle des réformes très profondes sur la maternelle, sur l’école primaire, les réformes pédagogiques. Elle porte des réformes importantes sur le collège et elle redit son attachement au collège unique et à la diversité des pédagogies, à la différenciation des pédagogies. Elle ouvre des perspectives qui sont devant nous sur la réforme du lycée. Elle réaffirme à quel point il est important que l’on puisse assurer cette continuité entre l’école élémentaire et le collège, c’est une avancée considérable. Elle reverra les cycles qui n’ont toujours pas été mis en place depuis 1989, elle va réouvrir la question de l’articulation entre le socle, les programmes et les évaluations, elle va mettre en place les écoles supérieures du professorat et de l’éducation. Elle va rappeler que nous avons besoin que ce ne soit pas le prescripteur qui s’évalue et que nous avons besoin d’évaluation pour notre système qui soit juste. Elle va mettre en place pour les années qui viennent, cinq ans, les moyens qui permettront à l’école d’être la priorité de la République, non seulement pour refonder, changer l’école, mais aussi parce que, comme l’a rappelé le président de la République, un projet d’école est un projet de société. Et en changeant l’école, nous portons bien un projet de société. De ce point de vue, nous irons aussi au terme, je vois bien (et je le savais) quelles pouvaient être les résistances de la réforme du temps scolaire. Nous allons modifier les rythmes et nous allons apprendre à mieux travailler entre l’école et ce qui est autour de l’école.

 

C’est une très grande réforme, certains l’attendaient peut-être depuis des décennies. Au moment où elle est là, j’ai besoin de l’implication de tous, j’ai besoin d’un peu de courage, j’ai besoin de générosité, j’ai besoin de loyauté, non pas à l’égard d’un ministre, non pas à l’égard d’un gouvernement, mais à l’égard de convictions qui sont anciennes dans la fidélité à ceux, vous les avez évoqués, qui vous ont précédé et qui comme nous pensaient que l’on ne peut pas séparer la République et la pédagogie ; et que c’est bien à l’école de changer la société.


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