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Le livre du mois du n° 550 - Former l’esprit critique

Bréviaire des enseignants : science, éthique et pratique professionnelle

Irène Pereira. Éditions du Croquant, 2018


C’est la mise en place par le ministre de l’Éducation nationale d’un conseil scientifique chargé d’informer les débats en cours par «  ce qui marche à la lumière des sciences  » qui a conduit Irène Pereira à mener une réflexion philosophique interrogeant l’éthique professionnelle enseignante dans ses rapports avec la science.

L’une des préoccupations de l’auteure est d’inscrire cette réflexion «  dans un cadre théorique qui la mette en lien avec des conditions sociohistoriques  », car les expériences totalitaires du siècle dernier rendent nécessaire le réexamen du rapport entre pédagogie et démocratie, pour sortir d’une polarisation excessive entre une pédagogie dite «  traditionnelle  » et des pédagogies dites «  nouvelles  » ou «  alternatives  ».

Ce livre s’organise autour de cinq parties reprenant chacune un problème philosophique : la science peut-elle orienter l’éducation ? Peut-on automatiser l’enseignement ? Que doit être une éducation à la citoyenneté en démocratie ? Quelle peut être l’éthique de la formation d’un professionnel ? Quelle place peuvent prendre les savoirs scientifiques dans une éducation émancipatrice ? L’argumentation prend appui sur la relecture d’auteurs tels que Simone Weil, Jürgen Habermas, Theodor W. Adorno et Paulo Freire.

Je retiens trois points principaux.

Le premier chapitre remet en cause le choix d’une «  politique publique par les preuves  ». L’Evidence-Based Policy, [1] utilisée initialement dans le domaine de la recherche biomédicale, est-elle transférable à celui de l’éducation ? Si l’efficacité de la médecine est orientée par une valeur indiscutable, la santé, il n’existe pas dans l’enseignement une finalité idéale qui ferait consensus et pourrait orienter l’action. D’ailleurs, une méthode d’enseignement dont l’efficacité serait prouvée scientifiquement ne suffit pas à justifier qu’elle doive être appliquée. De quelle efficacité s’agit-il ? Au service de quelles finalités ? Là où il peut y avoir conflit de valeurs, la prise de décision politique ne peut être prescrite par une technostructure, elle doit émerger d’une discussion démocratique.

Le second point d’attention porte sur l’invitation à caractériser avec prudence les pratiques mises en œuvre. Certaines techniques seraient-elles par nature émancipatrices, indépendamment de l’intention et de la théorie qui les sous-tendent ? On peut par exemple promouvoir les pédagogies coopératives aussi bien pour «  faire des élèves des futurs travailleurs productifs efficaces, à savoir employables  » que pour «  former des citoyens qui agissent pour transformer la société en vue de davantage de justice sociale  ».

De plus, s’il faut savoir coopérer, il faut aussi, dans certaines circonstances, savoir se désolidariser du groupe. Car il s’agit bien de penser une éducation émancipatrice qui puisse développer la capacité de résistance à la soumission aveugle à l’autorité, source de toutes les oppressions. Pour y parvenir, l’enseignant n’a pas d’abord à appliquer des techniques, mais à être un intellectuel qui fait réfléchir les élèves, afin qu’ils développent leur esprit critique à propos du contexte dans lequel ils évoluent. Pas d’éducation, donc, sans démarche problématisatrice : «  dénaturaliser la réalité sociale  », «  faire comprendre que ce qui est pourrait être autrement et peut donc être transformé par l’action des êtres humains  » vers plus de justice. Il s’agit, pour les professionnels, d’œuvrer à faire advenir un sujet capable d’une pensée propre et d’une action délibérée.

Irène Pereira invite chaque lecteur à faire de cet ouvrage engagé un «  bréviaire  » : revenir sans cesse aux questions posées, pour «  ne pas laisser étouffer la voix de [sa] conscience morale  », «  oser rompre la culture du silence  », «  faire entendre sa propre voix pour dénoncer l’injustice  ».

Une invitation à accepter d’être bousculé.

Nicole Priou

Questions à Irène Pereira

 

Vous remettez en cause, à juste titre, l’idéologie de l’evidence-based. Pour autant, peut-on écarter les études qui tendent à montrer que certaines pratiques sont plus efficaces que d’autres, même s’il faut s’interroger sur la notion d’efficacité ?

Le propos de mon ouvrage se situe à un niveau philosophique et absolument pas au niveau des sciences empiriques. Effectivement, la philosophie peut s’interroger sur la place de la valeur d’efficacité. Elle peut la comparer à d’autres valeurs pour déterminer si elle est la valeur qui doit primer toutes les autres. Mais en outre, la philosophie nous conduit aussi à montrer que l’efficacité porte plutôt sur les moyens que les fins. Or, la réflexion éducative, tant au niveau des décisions politiques dans une démocratie que de l’action de l’enseignant dans sa classe, ne peut pas faire abstraction d’une réflexion sur les finalités de l’enseignement. L’efficacité a donc sans doute sa place, mais elle n’est pas le tout d’une réflexion sur l’éducation. La question, c’est efficace, dans quel but ?

Paulo Freire est revenu au cœur d’une actualité internationale avec les violentes diatribes de Jair Bolsonaro au Brésil. Était-il donc si influent dans ce pays et, au-delà de ce cas, qu’est-ce que cela nous dit des attaques contre la pédagogie de la droite dure ?

À vrai dire, la philosophie de Paulo Freire est sans doute plus influente au niveau international qu’au Brésil même. Il n’existe pas de références officielles dans les programmes scolaires à Paulo Freire. Il n’est pas spécifiquement étudié dans les programmes de formation des enseignants. Cela dit, je ne suis pas certaine qu’en soi, il y ait une antinomie entre pédagogie et extrême droite. Maria Montessori a collaboré avec Mussolini pendant dix ans. Ce qui est insupportable aux yeux de l’extrême droite dans la pédagogie de Paulo Freire, c’est qu’il assigne explicitement à la pédagogie la transformation sociale dans une perspective de justice sociale. C’est le fait qu’il considère que la pédagogie doit avoir pour objectif principal de lutter contre les inégalités de classes sociales et les discriminations sexistes et racistes : «  Que quelqu’un devienne machiste, raciste, qu’il méprise les classes sociales dominées […], il s’assume comme transgresseur de la nature humaine. […] Toute discrimination est immorale, et lutter contre elle est un devoir.  » (Paulo Freire, Pédagogie de l’autonomie.)

Vous insistez beaucoup sur la dimension « morale   » du métier d’enseignant qui doit le conduire parfois à «  désobéir   ». Mais au nom de quoi peut-il décider que certaines choses sont inacceptables ? N’est-ce pas un peu facile, par exemple, de se dire «  résistant   » ?

Sans entrer dans des considérations trop philosophiques, il me semble qu’il existe un niveau d’appréhension de la question qui permet de dépasser un certain nombre de difficultés, c’est la référence aux droits humains. Il existe un certain nombre de conventions internationales qui garantissent l’égalité en droit entre les êtres humains et le refus de toutes les discriminations. Par exemple, le droit européen en matière de non-discrimination condamne la discrimination en raison de l’orientation sexuelle. De ce fait, des personnalités politiques ou des organisations militantes qui tiennent des propos homophobes atteignent dans leurs discours les droits humains fondamentaux. Il ne me semble pas que l’obligation de neutralité du fonctionnaire, par exemple, puisse se situer au-dessus des droits humains internationaux. Un enseignant fonctionnaire de l’Éducation nationale a le devoir d’être neutre politiquement. Mais il me semble que son éthique d’enseignant ne doit pas le conduire à s’abriter derrière l’obligation de neutralité pour se taire face aux discours qui portent atteinte aux droits humains fondamentaux.

Vous prônez la «  pédagogie critique  ». Mais comment faire pour que celle-ci consiste aussi à savoir «  penser contre soi-même  », et à ne pas tomber paradoxalement dans une pensée conformiste, qui exclurait par exemple la critique du capitalisme ou de la marchandisation de la critique ?

Il faut bien comprendre ce que signifie la notion de pédagogie critique, qui renvoie à la notion de conscience critique (critical consciousness) ou «  conscientisation   », et ne pas la confondre par exemple avec celle de «  pensée critique  » (critical thinking). La «  conscientisation  » désigne chez Paulo Freire un processus éducatif par lequel un individu prend conscience que l’injustice sociale n’est pas l’effet d’individus méchants, mais qu’elle est la conséquence d’une organisation sociale systémique. Il en résulte donc que, par essence, la pédagogie critique ne peut pas tomber dans le travers de ne pas prendre en compte la critique du capitalisme et de la marchandisation, car cela fait partie de sa définition même. La pédagogie critique n’est pas un simple synonyme vague de formation à l’esprit critique, car elle désigne la formation à la conscience sociale critique.

Propos recueillis par Jean-Michel Zakhartchouk


[1Politique basée sur la corroboration empirique ou la preuve scientifique.

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