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Bloc notes de la semaine du 17 au 22 juin 2013.

“Surnoter” ? - épidémie de zéros - jeu de Loi -

Pluie de notes sur ce bloc notes. Des notes “tripatouillées” ou tout simplement harmonisées ? des fausses notes ? des vrais notes ? Des zéros aux concours de professeurs des écoles. Et des notes d’inquiétudes et d’espoir…

“Surnoter” ?
La période du bac s’achève. Et avec elle, on l’espère, le temps des fausses polémiques. Nous disions dans une précédente chronique que même sur des sujets récurrents, il pouvait y avoir matière à réflexion pédagogique. Mais encore faudrait-il que la presse n’ait pas la mémoire courte pour que le débat puisse se construire sur un peu plus de rigueur.
On doit la fausse polémique de la semaine au Figaro, où la journaliste croit lancer un pavé dans la marre en titrant : « les profs de français invités à surnoter les élèves » . L’article a été assez largement repris par la presse le jour même (voir la revue de presse de mercredi 19 juin signée par Laurent Fillion) et a même donné lieu à une mise au point de la rectrice de l’Académie d’Orléans-Tours. Rappelons les faits : pour l’épreuve du bac de Français, la commission d’harmonisation avait à sa disposition une grille d’évaluation notée dans son ensemble sur 20 mais qui comportait 24 points maximum. Cela était interprété par certains comme une tentative de “tripatouillage” des notes pour regonfler les résultats de l’académie.
Dès le lendemain, la polémique semblait se dégonfler. La revue de presse du 20 juin (signée Mila Saint-Anne) mentionne un article de La Nouvelle République qui rappelle l’existence de la règle de trois ( dédicace à Xavier Darcos …) qui permet par magie de transformer une note sur 24 en note sur 20.
Comme le déploraient mes collègues chroniqueurs de la revue de presse, on peut s’étonner que tant d’observateurs du monde éducatif aient semblé découvrir la nécessité de corriger les disparités d’une notation réalisée par plusieurs correcteurs. Le « tripatouillage » n’est rien d’autre que la nécessaire harmonisation. Et le passage d’une vision individuelle du métier à une approche collective de l’évaluation.
Rappelons que les travaux de la docimologie montrent depuis les années 30 la relativité de la notation et tous les biais qui rentrent en jeu.En 1936, la commission française de l’enquête Carnegie (Laugier & Weinberg) dans une expérience de multicorrection pointe l’extrême difficulté d’une correction “objective” On y relève des écarts très importants dans la notation quelle que soit la discipline. Les résultats montrèrent une forte dispersion des notes attribuées à chaque copie par les correcteurs. Aucune copie ne reçut deux fois la même note. L’écart maximum des notes dépassa les prévisions. Une copie de français fut ainsi notée entre 3 et 16. En philosophie et en latin l’écart maximum était de 12 points.
Les mathématiques et la physique, réputées pour des sciences exactes, ne furent pas épargnées : l’écart maximum était respectivement de 9 et 8 points. L’expérience de docimologie la plus intéressante à cet égard est celle de la “note vraie” . Il s’agit de calculer statistiquement le nombre minimum d’examinateurs auxquels il faudrait faire appel pour obtenir une moyenne des notes mises par eux qui ne varie plus en y ajoutant un correcteur supplémentaire. Le résultat ? Il aurait fallu 128 correcteurs en Philosophie pour obtenir la “note vraie” (une moyenne qui ne bouge plus), 78 en Français, 16 en physique, 13 en mathématiques… Oui, mais c’était en 1936, depuis les choses ont changé, me direz vous...
Oui, puisqu’on refait le même travail en 1976, et ,cette fois ci d’après les calculs sur d’autres copies, il faudrait 762 ( !) correcteurs de philo pour qu’une copie ait sa moyenne stabilisée, et 78 en mathématiques.
Dans mon activité de professeur (en sursis) à l’IUFM, je fais des interventions sur ce sujet pour montrer la relativité de la note. Mais il est vrai que l’apport des sciences de l’éducation est souvent méconnu et/ou méprisé par les enseignants eux-mêmes. Alors ne parlons pas des journalistes…
On voit bien que cette fausse “affaire” est assez révélatrice de ce qui se joue dans les pratiques d’évaluation des enseignants et même au delà dans la conception que ceux ci ont de leur métier.
Est-on “propriétaire” de sa note ? Derrière l’accusation biaisée de “tripatouillage”, il y a cette idée que l’évaluateur est souverain et que son jugement ne peut donc être remis en question. “Surnoter” nous dit-on. Mais par rapport à quoi ? Y a t-il un “13” absolu exposé à côté du “20 ultime” au Pavillon de Sèvres, tout comme le mètre étalon ? On sait bien comme l’ont montré de nouveaux ouvrages (voir notamment ceux de Pierre Merle ) que la notation est affectée de nombreux biais et est souvent le produit d’un “arrangement”. La connaissance de la docimologie devrait inciter à plus de modestie.
Mais cette discussion sur la note nous montre aussi que la conception implicite du métier est celle d’une pratique d’évaluation solitaire. Même si les choses progressent, les enseignants ont un rapport “intime” avec l’évaluation qu’ils pratiquent. Peut-être parce que cela touche chacun dans son propre système de valeurs et la conception que l’on a du travail, du mérite et du “niveau”. On a du mal à discuter d’évaluation tout comme on a du mal à ouvrir la porte de sa classe. Et en hésitant pas pour se justifier à utiliser des arguments contradictoires. Il est curieux de noter ( !) que ce sont ceux qui ont sans cesse à la bouche l’égalité républicaine qui refusent l’idée même d’harmonisation. Il faut dire qu’elle suppose un travail en équipe !
On peut même aller un peu plus loin dans l’analyse en se demandant s’il ne faut pas analyser cette crispation en termes de “déclassement”. Lorsqu’on se focalise ainsi sur le pouvoir de noter individuellement qui serait remis en cause n’est-ce pas parce qu’on se raccroche à des symboles d’un supposé prestige déchu ? L’attachement à la note tout comme le redoublement ne sont-ils pas les symptômes d’une profession qui se vit comme dévalorisée ?
Pour finir sur ce sujet, une citation extraite d’un reportage de L’Express au lycée “Jean-Baptiste Say” . C’est un des grands lycées prestigieux de Paris, où la question n’est pas d’avoir le bac ou pas, mais d’avoir la mention “Très Bien” ou ...“Bien”. Un enseignant interviewé donne en quelques phrases une parfaite illustration des tensions qui se jouent dans une évaluation qui est vécue comme une machine à trier et de l’absurdité et de la relativité de la note : «  Si je veux qu’un élève obtienne 17 au bac et si la copie qu’il me rend en vaut 15, je lui mets 13 pour souligner ses erreurs et le forcer à se corriger. Les élèves connaissent le principe et l’essentiel, ce sont les résultats qu’ils obtiennent à la fin. Tout le monde sait qu’un 12 à Jean-Bat’ vaut un 15 ailleurs ».
Comment évaluer sans fausse note ?

Epidémie de zéros aux concours de recrutement
Révélée par le Parisien puis reprise par le journal Le Monde , l’affaire de “l’épidémie de zéro” au concours de recrutement soulève, elle aussi, des questions intéressantes.
Un zéro, note éliminatoire, a été attribué à l’oral à environ 200 candidats des académies de Créteil et de Versailles. Dans le Parisien une syndicaliste s’étonne : «  C’est incompréhensible. On met un zéro au candidat qui n’a rien présenté ou si on l’estime inapte à enseigner. Mais les élèves recalés ont des notes bien supérieures à celles requises pour passer l’examen et souvent d’excellentes remarques sur leurs stages . Sandra une des recalés s’indigne «  C’est injuste. J’ai totalisé 101 points à l’oral, alors que le dernier admis a été pris avec 53 points. Si j’avais simplement eu 0,1 en maths, cela passait  », dit la jeune femme.
Bien sûr, on pourrait là aussi se contenter de dire que les jurys sont “souverains” et gloser sur la baisse du niveau qui affecterait non seulement les élèves mais aussi les enseignants eux mêmes (qui ne sont jamais que d’anciens élèves…). On pourrait aussi considérer qu’il est légitime de ne pas accepter “n’importe qui” parmi les enseignants et d’éliminer ceux qui ne sont pas au niveau surtout dans le cadre d’un concours.
Certes, il ne s’agit pas d’en rabattre en termes d’exigence sur le recrutement. Mais on peut s’interroger sur le nombre très important de zéros concentré en plus dans une seule épreuve et avec des candidats sinon brillants du moins corrects par ailleurs. Certes, il s’agit d"éliminer des candidats, c’est le principe du concours. Ou plutôt de sélectionner les meilleurs ce qui n’est pas tout à fait pareil.
Mais encore faut-il que les critères sur lesquels cela se fonde soient clairs et motivés. Et la pratique du zéro rend cela plus illisible encore. Lorsque l’Education précise qu’un zéro est attribué à l’oral en cas de «  prestation muette » d’un candidat où de présentation «  totalement non sérieuse ou hors sujet », cela ne semble pas être le cas des personnes concernées. Pour faire le lien avec notre chapitre précédent, on peut souligner que l’appréhension du “niveau” est très relative et devrait conduire au minimum à une harmonisation. Qui sait si ces candidat-e-s recalés avec un “zéro” qui reste malgré tout infamant, n’aurait pas été reçus dans d’autres départements ?
Par ailleurs, cette élimination devient encore plus discutable lorsque cela conduit, comme c’est le cas ici, à ne pas pourvoir tous les postes proposés. On se trouve alors devant un jury “malthusien” qui de manière “souveraine” décide de ce qu’est le "niveau”. Alors que la campagne électorale s’est faite en partie sur la promesse du recrutement de 60 000 postes, il est curieux de constater que le nombre d’enseignants embauchés puisse se trouver réduit par ces comportements malthusiens. Le concours n’aura pas permis de pourvoir tous les postes mais il aura permis, là encore, aux membres du jury de manifester leur pouvoir et leur “indépendance”...
Enfin, on peut dire qu’une polémique cache un autre scandale. Car la jeune femme éliminée du concours interviewée dans l’article nous apprend qu’elle est par ailleurs recrutée comme contractuelle (précaire, donc) dans l’académie de Versailles. Pas assez qualifiée pour avoir le concours mais assez bonne pour enseigner comme précaire ? Avec les ressources humaines dans l’Éducation Nationale, il y a comme un problème...!

Jeu de Loi.
On avance d’une case…. Le site du Sénat nous apprend que la commission de la culture, de l’éducation et de la communication du Sénat a adopté sans modification le texte sur le refondation de l’École transmis au Sénat pour la 2e lecture.. Elle a recommandé l’adoption conforme du texte, qui doit être discuté en séance plénière à partir du 25 juin.
On recule d’une case… Le Conseil d’État a reçu le 19 juin un nouveau recours en annulation contre le décret sur les rythmes scolaires. Motif ? Le ministère, en ne respectant pas l’obligation de consulter le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) ministériel avant de publier, en janvier, son décret sur la réforme.
On avance d’une case… Interrogé lors des questions d’actualité au gouvernement au Sénat le 20 juin dernier, le ministre de l’Education Nationale, Vincent Peillon a annoncé 8000 postes pour l’accompagnement des enfants en situation de handicap. « En 2005, la loi Fillon a prévu une école inclusive. Entre 2010 et 2012, le nombre d’aides pour les enfants en situation de handicap est tombé de 20000 à 5000. Le Président de la République et le premier ministre me permettent d’annoncer aujourd’hui, après l’annonce des 10 000 postes pour aider les directeurs d’école, 8000 postes seront consacrés à nouveau à la rentrée pour accompagner les enfants en situation de handicap. Il y a les discours et il y a les actes » a-t-il déclaré dans l’hémicycle du Sénat.
Les discours et les actes ? La parole ministérielle si elle doit dire la direction dans laquelle il faut aller, ne devrait pas se transformer en discours performatif et d’auto-persuasion occultant les difficultés. Or, c’est le sentiment qu’on peut avoir lorsque Vincent Peillon, lors de cette même séance de « questions d’actualité au gouvernement » du jeudi 20 juin 2013 répond à Marie Christine Blandin sur l’état de la préparation de la formation des enseignants pour la rentrée 2013. Après avoir annoncé une grande cérémonie de lancement à Lyon le 1er juillet, le ministre déclare : “ Je le dis clairement : les écoles supérieures du professorat et de l’éducation constitueront une rupture avec les instituts universitaires de formation des maîtres. Enfin, nous disposerons d’une formation professionnalisante nécessaire au travail des enseignants. Par ailleurs, tous les professionnels doivent être associés : les universitaires, bien sûr, pour ce qui concerne les contenus de l’enseignement, l’exigence disciplinaire, la didactique, mais aussi les praticiens de terrain, qui doivent continuer à enseigner dans leur classe et en même temps bénéficier de décharges pour pouvoir être associés au travail de l’école supérieure, et non y participer à plein temps, comme vous l’avez rappelé, madame le sénateur. N’oublions pas les personnes qui œuvrent dans un certain nombre d’associations, en particulier les associations péri-éducatives, qui ont permis de construire notre système d’enseignement. ”. Mais dans le même temps le Ministre reconnaît que les maquettes des Masters des futurs ESPÉ doivent être revues dans un certains nombre d’universités “ car, à ce jour, les exigences du Gouvernement n’ont pas été respectées sur deux points. ”. Et Vincent Peillon ajoute : “ si rien n’était fait, nous reproduirions les mêmes erreurs que par le passé.”. Même s’il faut se garder du travers bien français de juger une politique avant qu’elle soit mise en œuvre, la réalité du terrain dans les IUFM et les universités peut faire douter du discours volontariste du ministre. Les tensions sont vives, les structures sont de plus en plus complexes et illisibles, et la rentrée se prépare difficilement. Or, l’enjeu est d’importance, car la prochaine rentrée sera la première “rentrée Peillon”.

Fatiguer le doute…”. Vincent Peillon avait utilisé cette formule de Jaurès lors de son discours au lancement de la concertation pour la refondation de l’École. Prenons garde à ce que ce ne soit pas l’espérance qui soit fatiguée…

Philippe Watrelot