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Bloc Notes du 25 novembre au 1er décembre 2013

Profs de prépas hâtifs - unité ou division ? - Ressources humaines - PISA rapido - Kiwis


Pour changer, il n’y aura rien sur les rythmes dans ce bloc notes. On va y parler essentiellement du métier d’enseignant. Du métier ou DES métiers ? On le sait, Vincent Peillon a lancé des négociations sur ce sujet. Et certaines des propositions (dont notamment une qui concerne les prépas) qui sont sur la table déclenchent déjà des réactions dans une profession prompte à réagir. Pour aller plus loin que cette seule question des prépas, on peut essayer de comprendre si cela peut coaguler des mécontentements ou pas et élargir aussi la réflexion à ce qui définit le métier et à la gestion des ressources humaines dans l’éducation nationale.
Pour finir on attendra la livraison de Pisa, prévue le 3 décembre et on ira aussi faire un petit détour par la nouvelle Zélande.

Profs de prépas hâtifs
Ca s’agite dans les salles des profs de lycée en ce moment. Le SNALC-FGAF et le SNES-FSU accompagnés des associations de professeurs de classes préparatoires APHEC, APPLS, UPA, UPLS, UPS et UPSTI vont déposer, ce jeudi, un préavis de grève pour le 9 décembre. «  La décision effective de faire grève sera prise le mercredi 4, à l’issue d’une journée de rassemblements et de manifestations dans les académies et en fonction des résultats de la réunion prévue au ministère sur le sujet, le 2 décembre  », indique aux « Echos » Dominique Schiltz (SNALC)
De quoi s’agit-il ? Dans le cadre des discussions que Vincent Peillon a ouvertes avec les syndicats pour réformer le métier d’enseignant, le ministère met sur la table la remise à plat de décharges jugées obsolètes. Et, en ce qui concerne ceux exerçant en prépa, deux heures hebdomadaires sont dans le collimateur du gouvernement. Un professeur de classe prépa doit, en théorie, 10 heures d’enseignement par semaine. Mais la plupart en font 8 à 9. Ceci, grâce à deux heures de décharge qui leur sont octroyées : l’une, à ceux qui enseignent en deuxième année ; l’autre, à ceux ayant des classes de plus de 35 élèves. Deux heures aujourd’hui mises en cause au motif que les professeurs de deuxième année finissent leur service à Pâques, lorsque les étudiants passent les concours, ce qui leur offre le temps de préparation nécessaire à leurs cours. Concernant la décharge pour cause d’effectif, les partisans d’une réforme considèrent qu’avoir 35 élèves en prépa n’est pas anormal. En cumulant traitement, heures supplémentaires et heures d’interrogation orale (les « heures de colle »), un professeur de classe prépa gagne en moyenne 4.800 euros nets par mois ; un professeur de chaire supérieure, 5.700 euros… avec, en fin de carrière et en cumulant le maximum d’heures supplémentaires et d’heures de colle, la perspective d’émoluments pouvant atteindre 9.800 euros nets comme l’avait évoqué la Cour des comptes dans un rapport récent. Mais les associations d’enseignants font valoir que de tels niveaux de revenus sont exceptionnels. Les défenseurs de la réforme, eux, n’hésitent pas à les évoquer.
Le ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon , s’est défendu vendredi de vouloir s’en "prendre aux classes préparatoires", Il affirme qu’ "Il n’y a aucune volonté, aucun projet de s’en prendre aux classes préparatoires et de vouloir les supprimer”. "Les situations mêmes des professeurs de classes préparatoires sont très disparates. Il y a en a qui ont des situations peut-être meilleures que d’autres", a-t-il dit invoquant pour justifier ses propositions un souci "de transparence et de justice". "Cette estimation que je vois circuler me semble totalement fausse, a donc affirmé Vincent Peillon. L’objet n’est pas de baisser les salaires. L’objet est de faire que les uns et les autres aient des salaires qui se justifient en fonction des tâches accomplies."
D’autant plus que la question qui est cachée derrière la remise à plat des heures de prépa est celle des “pondérations” pour l’ensemble des enseignants. C’est technique mais les enjeux sont importants. Le ministre aurait proposé une pondération de 10% pour chaque heure de cours en première et terminale avec un maximum de 1 heure supplémentaire . En éducation prioritaire chaque heure serait majorée de 10% sans plafond. Enfin les heures de STS seraient payées 1,25h et celles de CPGE 1,5 h ce qui est proche du système actuel. Donc les propositions visent avant tout à rendre plus attractifs les postes en éducation prioritaires en tenant compte de la difficulté liée à ce type de classe.

Unité ou division ?
En tout cas, passer de la querelle des rythmes au statut des enseignants, c’est comme passer de “La petite maison dans la prairie” à “Game of Thrones”. Winter is coming… Essayons de comprendre pourquoi ça risque de bloquer, ou pas…
Notons d’abord que si les profs de prépa sont remontés contre ce qui n’est pour l’instant qu’un projet, il n’est pas sur que la mobilisation dépasse leurs rangs. Car il y a une perception des inégalités chez les enseignants qui peut empêcher l’action collective de se faire. Pour le résumer de manière triviale : Les profs de CPGE sont-ils les footballeurs (ou les patrons du CAC 40) de l’éducation nationale ? Les écarts de traitements importants entre ces enseignants et le reste de la profession limitent la portée d’une action collective et peuvent faire que le sentiment d’injustice l’emporte sur la mobilisation collective.
Mais, à l’inverse, il se peut aussi que le réflexe corporatiste l’emporte sur la nécessité d’un rééquilibrage. Beaucoup pourraient se dire que la remise à plat vécue comme une attaque supposée ou réelle contre certains avantages pourrait à terme concerner d’autres catégories. Et il est vrai que le gel du point d’indice et les salaires relativement bas par rapport à la moyenne européenne peuvent conduire une bonne partie des enseignants à une certaine méfiance contre une réforme qui se fait à moyens constants (hormis les postes créés). Le découragement peut servir d’unité à une profession pourtant si hétérogène et divisée.
Rien n’est simple, tout se complique. Et tout l’enjeu sera de savoir si le corps enseignant est un corps homogène ou non et si ce qui fait l’unité tient plus à des réflexes corporatistes ou à des valeurs partagées. Mais quoi qu’il en soit se contenter de dire que "ces salauds de riches" de profs de CPGE paieront est absurde et injuste. Mais défendre le statu quo et contester l’ensemble de la démarche au motif du métier qui est attaqué l’est tout autant. Car une réforme des CPGE semble légitime et nécessaire : d’une part pour renforcer leurs liens avec le 1er cycle universitaire, d’autre part pour revoir aussi le système de rétribution à l’intérieur des classes préparatoires qui est à la fois inégalitaire et opaque, que ce soit pour la répartition des HS, la variation des pondérations et celle des heures de colles. Car les inégalités sont aussi très fortes parmi cette corporation.

Ressources humaines
Sur le site de l’association “Aide aux Profs” on pourra lire une interview de Josette Théophile, ancienne DGRH de l’Éducation Nationale qui en a été débarquée à l’été 2012. Elle y dénonce "notre conception théorique du service public prompte à habiller en ’égalité de traitement’ la difficulté d’apporter des réponses adaptées à des problèmes différents". Peu amère car dit elle “je suis convaincue que mon départ n’est pas lié à l’alternance politique, mais plutôt à la querelle entre les partisans de l’immobilisme et ceux de l’évolution, qui se répartissent agréablement de gauche et de droite… ”, elle donne son point de vue sur ce que peut faire, et ce que devrait faire, le ministre actuel : "Il est possible de négocier avec les organisations syndicales un accord global" et non pas "corps par corps" sur l’évolution des métiers d’enseignant”. Pour elle, le temps de travail des enseignants doit se gérer "autrement, par exemple avec des fourchettes par type de missions sur un calendrier qui peut être trimestriel ou annuel", la gestion des emplois du temps relevant "de chaque établissement [...] dans le respect des fourchettes fixées par l’accord national".
Rémi Boyer est le fondateur et président de cette association Aide aux profs. Dans une interview donnée au blog des journalistes éducation du Monde il explique qu’il faut se préoccuper des "secondes carrières” et permettre notamment aux enseignants en souffrance de pouvoir partir. Alors que dans la gestion actuelle "tout est fait pour retenir les enseignants" Il préconise de “faire sauter les verrous de la mobilité de carrière. Sur les 4 500 professeurs qui ont demandé, en 2012, à bénéficier du dispositif « seconde carrière » pour ne plus enseigner, à peine 100 ont accédé à un poste administratif, comme attaché d’administration. Rien ne permet de faire autre chose que d’enseigner dans les plans académiques de formation, et il faut attendre cinq à sept ans pour obtenir un congé de formation. Les bilans de compétences ne sont plus financés. Certaines académies refusent même des demandes de démission tant le déficit d’enseignants dans certaines disciplines est grand !
Y a t-il vraiment une gestion des ressources humaines à l’Éducation Nationale ? En dehors des difficultés d’organisation, si souvent pointées, le problème est aussi lié à la représentation du métier et à la construction de l’identité professionnelle. Notez tout le vocabulaire religieux associé à l’enseignement : on parle de “vocation”, de "mission" voire de “sacerdoce” quelquefois...Dans ce contexte, il est logique que la “dé-mission" soit vécue et interprétée comme une forme de trahison ou d’échec. Alors que si le métier d’enseignant était vécu comme un métier “normal" (même s’il a ses spécificités), le fait d’en partir serait alors bien mieux vécu.
Je constate en tant que formateur que les enseignants qui abordent le métier d’enseignant après avoir eu une carrière ailleurs avant ont en général une approche très saine du métier et de la formation. Bien plus d’ailleurs que ceux qui ne sont jamais sortis du système scolaire. Il faut donc militer pour les "deuxièmes carrières" mais aux deux bouts de la chaîne. D’accord pour qu’on rentre à tout âge dans l’enseignement mais aussi pour qu’on puisse en sortir quand on le souhaite ! L’un va avec l’autre. C’est pour cette raison que l’action d’une association comme “Aide aux profs” est utile car elle met l’accent sur un manque criant de véritable gestion des ressources humaines dans notre système éducatif centralisé et déresponsabilisant.

Pisa Rapido…
Attention ! Livraison imminente de PISA le 3 décembre.
Louise Tourret sur Slate.fr nous en sert déjà une petite tranche en nous prévenant : "Nos mauvais résultats aux tests Pisa ne sanctionnent pas les élèves, mais nos politiques" et en s’étonnant que jusqu’à maintenant les résultats de cette enquête n’aient pas eu d’effets sur le système éducatif français.
Pour ceux qui l’ignoreraient ou l’auraient oublié, PISA signifie “Programme international de suivi des acquis des élèves” (ou “Program for International Student Assessment”). C’est une comparaison internationale des acquis des élèves de 15 ans révolus menée aujourd’hui dans les 34 pays de l’OCDE et de nombreux autres pays partenaires. La comparaison est faite tous les trois ans sur la lecture, les mathématiques et la culture scientifique et s’accompagne aussi d’“enquêtes de contexte“. Les résultats des enquêtes de 2000, 2003, 2006 et 2009 seraient bien trop longs à détailler ici, mais dans ses grandes lignes, Pisa montre que notre pays occupe une place très moyenne dans le classement et sans cesse en baisse. Par exemple, nous étions 18e en 2009. Une place médiocre qui a surpris lors de la première parution de l’enquête, et qui a fait l’objet de bien des critiques. Pas sur notre système mais sur les modalités et la rigueur de l’enquête elle même…
Alors que dans d’autres pays, il y a eu un vrai “Pisa-choc”, cela n’a pas été le cas en France. Concernant les évaluations des élèves, les statisticiens de l’Education nationale soulignent à quel point les données de cette enquête recoupent leurs propres études. Et les détails de l’enquête sont asez éloquents. Par exemple, les élèves français sont plutôt bons en QCM et plutôt médiocres quand il s’agit de développer les réponses. Là où nous sommes très forts en revanche, c’est pour le taux de non réponse au questionnaire, et comme le rappelle Eric Charbonnier, analyste à la direction de l’Education de l’OCDE, la France se trouve dans le groupe de tête pour ce qui concerne le stress scolaire, recueillant la troisième place pour l’anxiété en 2003, derrière le Japon et la Corée. Les sociologues de l’éducation, Baudelot et Establet ont aussi montré dans un livre consacré aux derniers résultats de 2009 que le système français était profondément inégalitaire et favorisait ceux qui étaient déjà favorisés
Alors qu’il y a encore une quinzaine d’années un ministre de l’éducation (Jack Lang) affirmait que nous avions le meilleur système d’éducation, les comparaisons internationales telles que PISA (ou PIRLS) incitent à plus de modestie. Et à poser la question de l’efficacité de notre système au delà des clivages politiques. C’est que pointe Louise Tourret sur Slate.fr  : “ Faites le calcul : sous quels gouvernements et quel ministre un élève de 15 ans en 2000, 2003, 2006, 2009 a-t-il passé sa scolarité ? Tout le monde (et personne en particulier) peut-être responsable de nos mauvais résultats.”. Je souhaiterais rappeler aussi une de mes phrases fétiches (avec ma métaphore des musiciens du Titanic qui ont continué à jouer du mieux qu’ils pouvaient pendant le naufrage) à destination des enseignants qui voient ces enquêtes comme une remise en cause de leur travail : "on peut faire son travail du mieux que l’on peut dans un système qui dysfonctionne...."
En écho à l’article de Louise Tourret, et pour faire le lien avec la gestion des ressources humaines, Emmanuel Davidenkoff (France Info) anticipe lui aussi les résultats de Pisa et pose la question (en s’appuyant sur une note d’Andréas Schleicher) directeur éducation de l’OCDE) : Les gagnants de l’enquête PISA seront-ils ceux où les professeurs sont recrutés parmi les meilleurs étudiants ? En fait pour Schleicher, le lien n’est pas évident mais le directeur éducation de l’OCDE considère qu’il faut faire ou refaire du métier d’enseignant une profession hautement respectée, donc le rendre aussi attractif intellectuellement que financièrement. Et dans les établissements, permettre un management qui favorise les progrès individuels et collectifs du corps enseignant. Donc se doter d’une vraie politique de ressources humaines mais on a bien vu que les enseignants sont rétifs à cette individualisation et craignent un management à la tête du client.

Kiwis
En 2007, la Nouvelle-Zélande a complètement transformé son système éducatif. On y fait entièrement confiance aux écoles et aux enseignants avec une large autonomie des équipes pour la mise en oeuvre du curriculum. Sur le site d’informations éducatives québécois Infobourg on trouve une série de trois articles sur ce pays qui a su mener des transformations et tenir compte des enseignements des comparaisons internationales.
Les résultats de 2009 du programme PISA de l’OCDE (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) classent les élèves de la Nouvelle-Zélande en 7e position pour leurs résultats académiques globaux. Des données préliminaires ont montré que ces résultats vont être en augmentation pour le dépôt du rapport de 2013. Toutefois, pour être complet il faut souligner que le système éducatif reste perfectible avec toujours une réussite très faible des élèves d’origine maorie. Mais c’est le constat des inégalités qui est à l’origine des transformations du système déjà opérées.
La principale évolution tient à la définition des programmes et l’adoption d’une logique curriculaire. Les grandes lignes du curriculum de la Nouvelle-Zélande englobent la 1ère à la 13e année dans un seul document explicatif de… 49 pages ! D’ailleurs, l’infographie du curriculum tient sur une seule page que je vous invite à lire. En d’autres termes, ce document fixe les finalités et des objectifs très généraux d’apprentissage et ensuite c’est aux équipes d’enseignants de les mettre en œuvre. Collectivement…
Comme le dit un des articles de ce mini-dossier : en Nouvelle-Zélande, on fait entièrement confiance aux écoles et aux enseignants. Cependant, si confiance rime avec flexibilité, elle rime aussi avec rigueur ! Chacune des plus de 2500 écoles du pays construit en toute autonomie son curriculum scolaire, en fonction de sa réalité et des 8 principes établis par le gouvernement (attentes élevées, les bases du, traité de Waitangi diversité culturelle, inclusion, apprendre à apprendre, engagement communautaire, cohérence et orientations futures). L’évaluation des enseignants se fait sur leurs capacités à collaborer, à partager et à réfléchir, et non sur leurs performances, comme c’est le cas aux États-Unis (cf articles précédents). Ils doivent, dans ce cadre, présenter un plan de développement professionnel et un portfolio (blog, vidéo, etc.). Le développement professionnel est hautement encouragé et les enseignants bénéficient même de congés pour organiser leurs idées au retour d’un colloque ou d’une formation. Ils produisent et mutualisent les évaluations des élèves destinées à vérifier que les objectifs sont atteints et celles ci sont soumises à un regroupement d’éducateurs dont le mandat est d’en valider la qualité…
En conclusion, le système éducatif de la Nouvelle-Zélande a confiance en ses enseignants et leur donne énormément de pouvoir et de flexibilité. En contrepartie, ceux-ci sont évalués et doivent démontrer qu’ils sont réflexifs, collaboratifs et qu’ils partagent leurs réalisations. Le système ne s’appuie pas, comme chez nous sur une vision individualiste et “libérale” du métier et sacro-sainte “liberté pédagogique” mais sur une réelle autonomie des équipes.
La Nouvelle Zélande, c’est intéressant à observer pour en débattre et voir s’il est possible de s’en inspirer. Et pas que pour le Rugby…

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot