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Bloc-Notes de la semaine du 18 au 24 janvier 2016

- bilangues sans gains - excellence – motivés mais désabusés -


L’annonce du maintien d’un grand nombre de classes bilangues faite en fin de semaine est le sujet principal du bloc notes. Rétropédalage ou volonté d’apaisement ? Cette décision est-elle si nouvelle que cela ? Voici quelques unes des questions que l’on pourra se poser. On réfléchira aussi aux enjeux de la mise en place des parcours d’excellence présentés en début de semaine. Et nous évoquerons aussi une enquête sur le moral des professeurs des écoles : motivés mais désabusés.

bilangues sans gain
Rétropédalage devant un lobbying intense ? Volonté de compromis et d‘apaisement ? Ce qui a agité l’actualité éducative de cette fin de semaine, ce sont les annonces de la Ministre concernant les langues et les informations confirmant que 70% des classes bilangues seraient maintenues. C’est Vendredi que la ministre a présenté la “carte des langues” dans une conférence de presse et une interview au quotidien régional Le Progrès . Les principales annonces concernent l’apprentissage de la première langue dès le cours préparatoire, la deuxième langue obligatoire dès la cinquième au collège et le développement de l’Allemand à tous les niveaux scolaires. Par ailleurs, l’enseignement des langues au primaire pourra être pris en charge par des professeurs de collège « sur la base du volontariat », ou par des étudiants français et étrangers, “qui seront accompagnés et dont les compétences seront certifiées” précise t-on.“Diversifier l’offre au primaire et assurer la continuité au collège des apprentissages sont les objectifs de la nouvelle stratégie d’apprentissage des langues, dans le cadre de la réforme du collège”, a-t-elle insisté lors d’une visite dans une école parisienne avec le ministre plénipotentiaire allemand chargé des Affaires culturelles, Olaf Scholz. Il faut se souvenir que Berlin avait exprimé ses inquiétudes au printemps dernier et que depuis le traité de l’Élysée en 1963, la France et l’Allemagne se sont engagées à soutenir la langue de l’autre, dans une stratégie de « donnant-donnant ».
Par ailleurs, selon un communiqué de l’Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France (ADEAF) qui a donné lieu à de nombreux articles avant même la conférence de presse, on apprenait que 73 % des classes bilangues seraient ainsi « maintenues » à la rentrée 2016. Mais avec des disparités importantes d’une académie à l’autre : 100 % le seraient à Paris alors que à Caen ou Lyon, une grande majorité devrait disparaître.
Les réactions dans la presse sont nombreuses et toutes insistent sur l’idée d’un “rétro-pédalage” avec des titres relevant du registre de la confusion. Le Monde explore le champ lexical avec un article ayant pour titre “Réforme du collège : imbroglio autour de l’avenir des classes bilangues et un éditorial qui , lui, parle du “pataquès des classes bilangues… Dans le reste de la presse, Le Figaro évoque la drôle de résurrection des classes bilangues et pour Le ParisienNajat Vallaud Belkacem lâche du lest. Dans l’éditorial du Monde on peut lire “Najat Vallaud-Belkacem aura beau déployer toute son habileté, et elle n’en manque pas, elle pourra difficilement effacer le sentiment qu’elle a, pour l’essentiel, renoncé à une mesure qu’elle présentait il y a quelques mois comme emblématique de sa réforme. Elle pourra toujours plaider la sagesse et le pragmatisme. Elle n’en aura pas moins perdu sur les deux tableaux. Au mécontentement initial de ceux qui dénonçaient sa première décision s’ajoute désormais l’irritation de ceux qui déplorent les disparités géographiques du nouveau dispositif : alors que les collèges parisiens vont conserver toutes leurs sections bilangues, certaines académies les verront disparaître ou presque.”. Et le journal de conclure sur “cette impression de bricolage [qui] n’est pas propre au ministère de l’éducation nationale. ”.
Pourtant dans le même journal la ministre se défend de tout rétropédalage : «  Comme je le dis depuis le début, il faut distinguer deux choses : les sections bilangues qui sont utilisées en guise de contournement [de la carte scolaire], auxquelles nous voulons mettre fin, et les bilangues de continuité – qui constituent 50 % de ces sections –, qui permettent à des élèves ayant étudié une langue autre que l’anglais au primaire de rattraper leur retard en anglais et de se trouver dans un dispositif avec deux langues vivantes en 6e. Ces bilangues de continuité, nous les maintenons et même nous les développons », a-t-elle déclaré. Autrement dit, les sections bilangues qui survivront ne devraient s’adresser qu’aux élèves ayant étudié l’allemand, l’italien, l’espagnol, le chinois au primaire, à la place de l’anglais. « Il n’existera pas de possibilité pour un élève qui a appris l’anglais au primaire d’accéder à deux langues dès la 6e  ». Comme le soulignent les plus fidèles soutiens de la Ministre, “c’est déjà ce qu’elle déclarait le 5 avril 2015” (et semble t-il repris dans un communiqué du 10 avril ).
On peut donc dire qu’il y a cohérence du discours contrairement à ce que titrent les journaux. Mais il n’empêche que, de fait, cela pérennise les classes bilangues (dont l’esprit initial avait été dévoyé nous dit la Ministre) et qu’en incitant, comme à Paris, les professeurs d’allemand à aller faire cours en primaire cela permettra à terme de multiplier ce type de classe “ Bien sûr, il faudra un laps de temps pour que toutes les sections deviennent des bilangues de continuité”, concède même la ministre qui table sur trois ans.
Au final, il y a bien une concession qui est dictée par plusieurs impératifs (la situation des enseignants d’allemand et l’accord de l’Élysée de 63) et par une volonté de compromis face à l’inquiétude des enseignants et peut-être surtout des chefs d’établissements et de l’encadrement de l’EN, eux-mêmes. Malgré la communication ministérielle, l’impression qui domine dans la Presse et chez les syndicats est plutôt négative. Paradoxe : on vouait aux gémonies la mesure, on raille son assouplissement. L’autre paradoxe c’est que ces sections vont être aussi maintenues grâce à la part d’autonomie des collèges que les anti-réforme combattent... Mais il est vrai que la situation inégalitaire selon les académies n’arrange pas les choses et conduit les “anti-réformes” à trouver beaucoup de défauts à ce qu’ils considèrent comme une demi-mesure qui renforce les inégalités.
Du côté des “pro-réforme” (désolé je n’ai pas trouvé d’autres termes), le sentiment est plutôt mitigé. Si on peut admettre que le maintien des classes bilangues de “continuité” est cohérent, le sentiment qui domine est qu’avec ces tours de passe-passe dans les établissements, « on va continuer à faire comme avant  ». Le signal qui est donné est donc plutôt celui d’un système difficile à réformer. Et où des questions qui portent sur la finalité du système (élitisme, sélection, mixité, réussite de tous,...) n’ont pas vraiment été tranchées et donnent toujours lieu à des compromis bancals.
Alors qu’une nouvelle grève se profile le mardi 26 janvier prochain, ces annonces vont-elles changer la donne ? On peut en douter. Il est d’ailleurs significatif que le mouvement de mardi porte sur de nombreux sujets puisqu’il y a à la fois une protestation contre la réforme du collège pour certains et une revendication salariale et contre l’austérité pour d’autres (ou les mêmes). Le malaise est profond et dépasse de loin la seule question des langues et même du collège.

Excellence
Si l’on relie les deux évènements, on peut dire que l’heure est à l’envoi de signaux destinés à calmer l’opinion.
Lundi dernier, en effet, la Ministre de l’Education nationale a annoncé dans un entretien au Monde l’inauguration de "parcours d’excellence" , en priorité pour les élèves des établissements en zone prioritaire renforcée (REP+). Najat Vallaud-Belkacem a précisé ces mesures dans un collège de Beuvrages (Nord) en compagnie de Pierre Mathiot, l’ancien directeur de l’IEP de Lille qui sera chargé de la mise en œuvre de ce nouveau dispositif.
Dans l’interview donnée au Monde elle précise le sens de cette action : “Le débat est brouillé : à chaque fois que la gauche met en chantier une nouvelle réforme éducative visant à la réussite de tous, nos détracteurs nous accusent de brader, de piétiner le « mérite ». Ils n’ont que ce mot à la bouche. Mais ils feignent de ne pas voir que notre système, aujourd’hui, est loin d’être fondé sur le seul mérite. Et surtout que ce mérite n’est pas indépendant – loin s’en faut – du capital social et culturel. Contrairement à ce qu’on veut me faire dire, je crois en l’élite, à condition qu’elle soit ouverte et renouvelée. A condition de mener la lutte contre le rétrécissement, l’appauvrissement de son vivier. Autrement dit, qu’on refuse l’élitisme dynastique, mâtiné de trop rares réussites d’enfants du peuple qui nous donnent bonne conscience mais ne changent rien aux dysfonctionnements de l’école. […] Qui dit méritocratie de gauche dit vigilance permanente à démocratiser l’accès à l’élite.
L’élitisme républicain est un mythe qui dure. J’aurais tendance à dire qu’il constitue le versant "de gauche" de la nostalgie de l’École (même s’il fonctionne aussi à droite). Et on peut comprendre que dans ce contexte pré (ou post...) électoral, Najat Vallaud Balekacem donne des gages à une frange conservatrice de l’électorat de gauche qui porte cet "élitisme républicain" en bandoulière et en même temps qu’elle fasse un vrai effort de (re)construction de l’égalité des chances avec ce dispositif. Certes le système éducatif a aussi pour fonction de sélectionner (mais pas précocement...) et si possible (!) de manière à ce que l’origine sociale ne joue pas dans la sélection (ce qui n’est pas le cas aujourd’hui). Mais est-ce la seule mission de l’école que de sélectionner une élite ? Car même si l’on rétablit un supposé "élitisme républicain", il n’en demeure pas moins qu’on reste, de fait dans un système élitiste, et qu’on oublie la question : "que fait-on de tous les autres ? Quel sort pour les "vaincus" du système ?"

motivés mais désabusés
Pour la deuxième année consécutive, l’institut Harris Interactive à la demande du SNUipp a interrogé les enseignants du primaire sur leur métier (Sondage en ligne effectué en décembre 2015 auprès de 5.555 enseignants du primaire). L’enquête a été publiée mardi. Leur jugement, s’il reste sombre, s’améliore : ils sont plus nombreux qu’il y a un an à se dire « motivés » et « fiers » d’exercer leur métier. Mais il portent un regard sévère sur leur conditions de travail : 58% se déclarent insatisfaits de leur situation professionnelle et 88% estiment que le métier s’est dégradé au cours des dernières années. Pour Sébastien Sihr, le secrétaire général de cette organisation, cela est du à “des demandes sociales de plus en plus complexes”, une large majorité de sondés confient éprouver du « stress » (76 %), de « l’impuissance » (71 %), de « la colère » (62 %).
La « refondation de l’école » semble convenir aux enseignants dans les buts recherchés. Cependant, concrètement, les Activités Pédagogiques complémentaires (APC) sont jugées peu utiles, fatigantes pour les enfants et chronophages pour eux-mêmes. Les enseignants interrogés regrettent surtout le manque de formation et de moyens pour appliquer correctement les réformes. Parmi les autres demandes récurrentes des professeurs des écoles, le salaire est toujours nettement en tête (69% des sondés) des priorités. D’autant plus, comme nous l’ont rappelé de récents articles (lire sur son blog l’analyse que Lucien Marboeuf fait de sa feuille de paye) que celui ci a même diminué. Il faut rappeler que les enseignants français (et en particulier ceux du Primaire) sont parmi les moins bien payés d’Europe comme nous le rappelle Laurent Jeanneau dans AlterEcoPlus
On a souvent insisté ici (pour rappeler aux politiques la nécessité d’en tenir compte) sur le sentiment de déclassement des enseignants ainsi que le constat que font beaucoup d’entre eux d’une dégradation de leurs conditions de travail. Il y a aussi à reconsidérer les relations hiérarchiques au sein de cette structure qui reste très bureaucratique. Les trois-quarts des enseignants estiment que la relation avec leur ministère de tutelle n’est pas satisfaisante, tout comme celle avec les inspecteurs, dont la visite est jugée stressante. 90% des enseignants aimeraient une relation de confiance avec leur inspecteur, davantage dans le conseil et moins dans le jugement. Même s’il est particulièrement marqué dans l’Éducation Nationale, ce phénomène est assez général. Le baromètre de la confiance publié lui aussi cette semaine par le CEVIPOF montre la dégradation de la confiance dans les institutions et dans le personnel politique pour l’ensemble de la population.
Cette enquête nous rappelle aussi une constante souvent rencontrée : le décalage entre le sentiment personnel et la perception de son statut : on est personnellement heureux de son travail mais collectivement frustrés...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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