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Bloc Notes de la semaine du 8 au 14 juin 2014

- Collège : fin de la saison 1 – Y aura t-il une saison 2 ? -


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Un bloc notes en forme de bilan de la mobilisation contre le collège. On s’y préoccupe aussi de la suite de la réforme. Et plus largement encore, on s’inquiète de l’état d’esprit qui règne et des attaques contre les “pédagogistes”. Mais rassurons nous, la semaine prochaine, on ne parlera plus que du marronnier du bac !

Collège : fin de la saison 1...
La semaine qui vient de s’écouler a été marquée par la deuxième grève contre la réforme du collège le jeudi 11 juin dernier. Selon le ministère de l’Education, quelque 11,90% des professeurs de collèges publics étaient en grève. Le SNES annonçait pour sa part « un tiers » de grévistes dans les collèges. Signalons que le SNALC qui avait appelé à la grève précédente et qui est toujours opposé à la réforme n’appelait pas à participer à ce mouvement. Il n’était pas allé non plus à la réunion au Ministère la veille sur la circulaire d’application de l’arrêté. En revanche le SNES s’y était rendu avant de quitter la discussion comme les autres membres de l’intersyndicale ayant constaté qu’il n’y aurait pas de réécriture de l’arrêté.
La circulaire d’application qui doit être finalisée la semaine prochaine précise les modalités d’organisation des principaux dispositifs de la réforme. Le Monde a pu se procurer ce document et le détaille dans un article . Le projet de circulaire met l’accent sur l’élaboration collégiale des EPI au sein de chaque établissement – par les trois instances que sont le conseil d’administration, le conseil pédagogique et le conseil d’enseignement –, autrement dit, pas par les principaux de collège que les détracteurs de la réforme redoutent de voir transformés en « petits chefs ». Le Monde note que le document a tendance à cadrer beaucoup la “l’autonomie” en détaillant au moins cinq organisations possibles des futurs emplois du temps dans les collèges pour les EPI. La circulaire donne un cadre, certes non contraignant mais extrêmement précis, à des modules pourtant érigés en symbole de l’autonomie pédagogique. Dans le même esprit, un peu contradictoire avec la logique affichée de la réforme, le document flèche les disciplines – « en priorité » les sciences expérimentales, la technologie, les langues, l’enseignement moral et civique – devant bénéficier des groupes à effectifs réduits. Par ailleurs, toujours selon le quotidien l’accent est mis à plusieurs reprises sur la hausse, promise, de la dotation horaire (l’enveloppe budgétaire fournie à chaque collège) au titre de la réforme. Le total d’heures hebdomadaire d’un collège pour la prise en charge de ses élèves de la 6e à la 3e gagnerait pratiquement 5 heures. Autre engagement : « une multiplication par six de la dotation horaire » dévolue au travail en groupe réduit. Une manière de souligner que des moyens sont bien investis là où d’aucuns dénoncent des économies masquées.
Cela suffira il à calmer les inquiétudes ? Ce n’est pas certain. La co-secrétaire générale du SNES-FSU, Frédérique Rolet, promet une rentrée « difficile ». « Si le ministère mobilise les cadres pour imposer la réforme, on aura une résistance du corps enseignant  » prévient-elle. Résistance ou inertie ?
Et il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour que la réforme puisse s’appliquer efficacement. A commencer par garantir les moyens attribués dans la durée et accompagner cette réforme par du temps de concertation et de formation. Une formation surtout dans les établissements et qui permette vraiment d’échanger et de construire ensemble. On peut s’interroger aussi sur le pari qu’il y a à changer en même temps tous les niveaux du collège et tous les programmes alors que l’ambiance générale (en France et donc dans les collèges) est au découragement et à l’amertume. L’année prochaine est cruciale...

Saison 2 ?
D’autant plus, comme nous l’avons évoqué, que la polémique n’est pas passée. Si la grève du 11 juin dernier a été un échec, la mobilisation peut repartir à la rentrée et rebondir sur d’autres enjeux. Le débat sur les programmes n’est pas clos non plus.
Si les articles sont moins nombreux, on a en même temps le sentiment que les positions de certains se radicalisent. Le magazine Causeur a titré son dernier numéro  : “Déconstruire l’École : qui a eu cette idée folle ? ”. Le magazine Marianne a fait une partie de son fonds de commerce sur ce même thème en hébergeant des blogueurs extrêmement virulents. Loys Bonod y a pris la place de Jean-Paul Brighelli parti déverser ses flots de haine sur Le Point et Causeur. Et voici maintenant apparaitre Antoine Desjardins, membre du collectif “Sauver les lettres” qui signe plusieurs billets sur le site de Marianne. La revue de presse il y a quelques temps avait déjà évoqué un texte intitulé les pro-réforme, ils sont tous charlots ! où l’auteur affirmait en gros que les enseignants partisans des réformes trouveraient "génial tout ce qui peut les décharger d’un enseignement pesant qui exige de la rigueur mais surtout du vrai travail et des lectures régulières.". Il vient de récidiver avec un autre texte daté du 10 juin et titré Les science de l’éducassion m’a tueR !. Il s’en prend plus particulièrement avec une grande violence à Philippe Meirieu décrit en “pédagogiste” en chef et à tout ce qui peut ressembler pour lui à la “pédagogie” qu’il exècre : “« Pédagogie inverse », « constructivisme », « interdisciplinarité », « pédagogie de projet », il y en aura pour tout le monde ! De façon générale, dès qu’il n’y a plus d’enseignement rigoureux, qu’on perd son temps à « faire découvrir » au lieu d’enseigner, qu’on se refuse aux exercices patients, systématiques et progressifs qui coûtent de la peine et donnent aussi beaucoup de plaisir, on est dans la modernité qui fait rage. Dès qu’on parle « objectifs », « compétences », au lieu de parler de Homère, Hugo, Maupassant, Thalès ou Marie Curie, le pauvre élève est payé en monnaie de singe.
Face à de tels déversements de haine et surtout de contre-vérités imbéciles, on est partagé entre deux sentiments. Faut-il en parler au risque de donner une importance excessive aux délires d’un provocateur ou ne pas en parler et considérer que l’excès le déconsidère et parier sur la raison qui saura bien départager le vrai du faux. Malheureusement, la deuxième stratégie qui a été celle de beaucoup de chercheurs en sciences de l’éducation et de militants de l’éducation nouvelle a montré ses limites. Elle a laissé le champ libre à des polémistes qui font des succès d’édition sur les pulsions conservatrices et en se fabriquant des caricatures d’ennemis qu’il est alors plus facile de combattre. En d’autres termes, Desjardins s’invente un Meirieu qui n’existe pas : c’est plus facile et ça évite de se coltiner à la complexité et à la nuance...
Pour ma part, j’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas laisser le champ médiatique à ces polémistes même si la construction du débat dans les médias est plus favorable à une pensée simpliste et à des clivages caricaturaux. Et même si cela expose les quelques personnes qui acceptent ce rôle (comme Philippe Meirieu) à l’insulte et à une agressivité voire une haine complètement irrationnelle et démesurée. Il y a une limite à la critique et elle se situe dans la diffamation et l’insulte. On n’en est pas loin ici.
Je suis inquiet pour ma part d’une parole qui s’est libérée dans les réseaux sociaux (et dans les salles des profs ?) et qui devient de plus en plus agressive et intolérante à l’égard de ceux qu’on n’hésite plus à qualifier de “pédagogistes”. Même si j’ai appris au cours de toutes mes années militantes à distinguer le discours des enseignants de leurs pratiques réelles, je ne peux que m’interroger sur les valeurs véhiculées par certains de mes collègues. On ne peut que souhaiter que cette hystérie collective autour du collège et des programmes se dégonflera pour qu’on puisse vraiment travailler, loin des postures et des anathèmes, à construire une École plus juste et plus efficace.
En attendant, la semaine prochaine, la revue de presse parlera de, devinez quoi..., du bac ! On en vient presque à espérer ce marronnier...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot