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Bloc-Notes de la semaine du 8 au 14 février 2016

- En difficultés - Inclusion - Complotisme – Orthographe : complot ou manipulation ? -


Et si on parlait des élèves en difficultés et de ceux en situation de handicap plutôt que de l’orthographe ? Deux rapports, parus ces derniers jours, nous invitent à nous intéresser à ces sujets autrement plus importants et intéressants. Cette semaine a aussi été marquée par une journée consacrée à la lutte contre les théories du complot. Mais alors qu’on nous invite à vérifier les informations et à faire preuve de rigueur et de mesure, les politiciens et les académiciens en manquent singulièrement. Sur la réforme de l’orthographe, c’est toujours le bal des faux culs...

En difficultés
95 000 de nos élèves n’ont pas, à 15 ans, un bagage minimum pour se repérer dans la société, indique un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) divulgué mercredi 10 février même s’il exploite des données communiquées en décembre 2013 (rapport PISA).
Qui sont ces jeunes élèves qualifiés dans ce rapport de “sous-performants” (low perfoming) et qui représentent quand même 28% des jeunes de 15 ans ? L’OCDE en livre un portrait-robot en listant « obstacles » et « désavantages » qui, cumulés, finissent par entraver les destins scolaires : être issu d’un milieu socio-économique défavorisé, être né au sein d’une famille immigrée, de sexe féminin pour les élèves faibles en mathématiques, de sexe masculin en compréhension de l’écrit ; des élèves qui parlent à la maison une autre langue que celle de l’école, n’ont pas connu de préscolarisation mais ont, en revanche, déjà redoublé, et qui étudient en « lycée pro ». “En France plus que dans un autre pays, le niveau socio-économique, le redoublement et l’absence de scolarisation en maternelle sont des marqueurs forts de l’échec”, précise Eric Charbonnier, analyste de l’OCDE dans un article du Monde
Mais ce qu’il faut surtout retenir de ce rapport tient en une phrase qui constitue le titre d’un article de L’Express  : “Lutter contre les difficultés des élèves rapporte plus que ça ne coûte aux Etats ”. Selon les experts de l’OCDE, le coût financier du soutien à ces élèves en difficulté serait en effet moins élevé que les conséquences d’une scolarité manquée ou inaboutie. Les mauvais résultats scolaires "ont des conséquences à long terme", avec "un risque élevé de décrochage complet" pour ces jeunes et une croissance économique amoindrie est-il écrit. Certains pays se retrouvent même dans un "état de récession permanente", peut-on lire dans le rapport . 
Si d’ici 2030 chaque élève de quinze ans parvenait à "acquérir un bagage minimum de compétences fondamentales en littératie et numératie" dans les pays à revenu élevé de l’OCDE, les gains à long terme pour les économies de ces pays pourraient atteindre "environ 1,5 fois leur PIB actuel".
Terminons la lecture de ce rapport par ce qu’il dit sur la mixité sociale et l’hétérogénéité des classes. Les experts de l’OCDE constatent que le lien entre réussite scolaire et mixité “"est davantage lié à une moindre proportion d’élèves en difficulté qu’à une proportion accrue de très bons élèves ”. En d’autres termes, “ce constat semble indiquer que les systèmes qui répartissent plus équitablement dans les établissements d’enseignement à la fois les ressources scolaires et les élèves sont avantageux pour les élèves peu performants, sans pour autant porter préjudice aux élèves ayant un meilleur niveau".
Je l’ai déjà exprimé ici même dans cette revue de presse ou dans des billets de blogs, il ne faut pas confondre mixité et hétérogénéité. La question n’est donc pas seulement celle de la mixité sociale qui souvent n’est effective qu’à la grille d’entrée de l’établissement. On peut avoir des établissements où les enfants viennent de différents milieux sociaux (mixité sociale) mais où la composition des classes faite dans l’établissement en fonction des options conduit à regrouper les "bons" entre eux (quelque soit leur milieu social) et à pratiquer une sorte de tri avec des classes homogènes (en niveau) : les "bons" d’un côté, les "moins bons" de l’autre. L’enjeu de l’hétérogénéité des classes est bien plus important et complexe et renvoie en effet à la logique de l”élitisme et de la sélection qui traverse tout le système français. L’hétérogénéité, la différence, est une richesse et un formidable aiguillon pédagogique.

Inclusion
Des progrès, mais peut mieux faire. C’est ainsi que Le Monde résume l’appréciation donnée par le rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) sur la scolarisation des élèves handicapés. Après une décennie (2005-2015) de progrès jugés « fulgurants » en la matière, qui a vu les portes de l’école s’ouvrir à ces enfants, l’instance d’évaluation a présenté, jeudi 11 février, ses préconisations pour que l’on s’approche davantage de l’idéal d’une école « inclusive ». Cette présentation fait suite à une conférence de comparaisons internationales sur le sujet, organisée les 28 et 29 janvier derniers. Comme nous le rappelle plusieurs articles qui reviennent sur le bilan, dix ans après la loi de 2005, le nombre d’élèves handicapés scolarisés en « milieu ordinaire », c’est-à-dire dans une école lambda, a presque doublé (252 285 élèves en 2014 contre 133 838 en 2004). Aujourd’hui, la moitié des élèves handicapés sont scolarisés dans une classe ordinaire et bénéficient, si besoin, de l’accompagnement d’un auxiliaire de vie scolaire. Mais comme le souligne Nathalie Mons,la présidente du CNESCO, si “ l’école inclusive est bien en train de devenir une réalité dans le primaire, les élèves en situation de handicap sont encore très souvent séparés des autres au collège, et plus encore au lycée ”. Mais il faut rappeler aussi que tous les établissements scolaires ne sont pas encore aux normes d’accessibilité. Mais les défis sont loin d’être seulement matériels. Il sont surtout humains. D’abord il faut évoquer le nombre insuffisant d’assistants de vie scolaire mais surtout le manque de formation des enseignants qui se trouvent souvent démunis et même débordés face aux enfants en situation de handicap. Comme le rappelait un article déjà signalé dans un précédent bloc-notes, le travail des enseignants tient souvent du “bricolage héroïque. Pour le sociologue Serge Ebersold à qui on doit cette formule : “On a mis l’accent sur l’accès physique à une scolarité ordinaire, en aménageant les locaux, en investissant dans du matériel, en recrutant des auxiliaires de vie scolaire. Mais on n’a pas véritablement donné aux équipes les moyens de penser ces enfants handicapés comme étant avant tout des élèves. […] Par ailleurs, le travail réalisé au quotidien auprès d’eux par les enseignants n’est pas reconnu ni formalisé. Il tient souvent du bricolage héroïque. Cette situation ne permet pas de transmettre les compétences acquises à d’autres collègues et futurs collègues. Elle est d’autant plus difficile à vivre que ces professeurs, souvent, se sentent peu épaulés, sinon totalement isolés au sein de leur établissement.
Il y a donc encore des progrès à faire... Mais on peut craindre aussi des régressions. Le passage de Nicolas Sarkozy dans l’émission Des Paroles et des actes du jeudi 4 février sur France 2 n’est pas passé inaperçu auprès de ceux qui se préoccupent de l’inclusion. « il déclarait : "Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux réserver 10 % des HLM vraiment pour les handicapés plutôt que d’appliquer des normes de cette nature qui ruinent les communes ?” Et l’ancien président qui aspire à le redevenir poursuit avec les écoles. «  On n’est pas obligé de mettre des ascenseurs dans toutes les écoles. Il n’y a qu’à réserver une ou deux écoles pour l’accessibilité handicapés.  ». Après “l’écologie ça commence à bien faire”, N.Sarkozy nous propose “les handicapés, ça commence à bien faire” ?
Pour ne pas finir ce chapitre sur cette note négative, signalons qu’est sorti récemment en janvier 2016 le n° 526 des Cahiers Pédagogiques : “Inclure tous les élèves. Un peu de promotion ne peut nuire... !

Complots
Théorie du complot, conspirationnisme... le Ministère organisait mardi dernier (09/02) une journée consacrée à ce sujet d’actualité.
En ouverture de cette journée la Ministre a délivré un discours remarqué par les commentateurs pour son humour et sa hauteur de vue. A l’heure où ce qui prévaut est plutôt l’ironie et le cynisme, les 3 premières minutes sont en effet pleines d’un humour bien venu. Najat Vallaud Belkacem y joue sur les rumeurs qui la concernent ainsi que sur la récente polémique à propos de l’orthographe. On peut savourer ces trois premières minutes mais le reste du discours situe bien les enjeux d’une pédagogie de lutte contre les théories du complot . Bien sûr, cette journée s’accompagnait de la mise en ligne de ressources pédagogiques sur le site Éduscol ainsi que sur le site du Gouvernement
Plusieurs journaux se sont intéressés à ce sujet et montrent comment les enseignants pratiquent en classe et dans leurs établissements. Un article de La Croix évoque plusieurs pistes : analyser les mécanismes de manipulation, favoriser l’esprit critique, éduquer aux médias et notamment à l’usage d’Internet... Dans Le Figaro et Le Monde on s’intéresse au travail de Sophie Mazet dans son lycée de Saint-Ouen. Cette professeure d’anglais propose dans son établissement depuis plusieurs années un atelier pour développer l’esprit critique de ses élèves. Elle condense ce cours dans un Manuel d’autodéfense intellectuelle qui vient de sortir en librairie.
On peut faire deux remarques à propos de cet évènement.
D’une manière générale cette journée a montré que, comme souvent, des précurseurs, des éclaireurs se sont déjà emparés de cette question. Et l’enjeu est ensuite de passer de ce “savoir-faire” en “faire-savoir” sans que cela se transforme en injonction et en “bonnes pratiques” érigées en “one best way”. Le problème, c’est qu’une structure bureaucratique comme l’est l’Éducation Nationale a souvent ce réflexe. Mais on peut et on doit lutter contre ses mauvais réflexes... !
La deuxième remarque porte sur le champ de cette approche. Faut-il en faire un “enseignement” ? Faut-il considérer que cela traverse toutes les disciplines ? En effet, on peut se dire que la formation à l’esprit critique est commune à toutes les disciplines et qu’il n’est nul besoin d’en rajouter. Les enseignants raillent souvent les “éducations à...” qui sont vues comme un ajout superflu et éloignant des fondamentaux. Mais ces enseignements ont cependant le mérite d’insister sur un aspect que l’État-employeur et au delà la société jugent important de développer. Là encore plus qu’une injonction, il faut le considérer comme une priorité. Et indéniablement c’est faire œuvre pédagogique et didactique et citoyen que de déconstruire les rumeurs et les préjugés pour promouvoir un véritable esprit critique et scientifique. Certes, cela est l’affaire de tous mais ça mérite aussi d’être une priorité et assumée comme telle dans les établissements. Les professeurs documentalistes et l’éducation au médias sont des ressources essentielles pour créer de tels dispositifs.

Orthographe : complot ou manipulation ?
A-t-on affaire à un complot ?
Comme je l’ai écrit dans mon bloc-notes de la semaine dernière , je pense qu’au départ il n’y avait pas forcément de “complot” derrière cette mise à l’agenda médiatique de la réforme de l’orthographe. Il s’agissait surtout d’une volonté d’une certaine presse de surfer sur un sujet dont on sait qu’il peut intéresser l’opinion. Mais j’écrivais aussi : “A moins que la manipulation politique et médiatique l’emporte, on peut espérer que le soufflé retombe aussi vite qu’il est monté.”. Or, depuis quelques jours la manipulation politique semble vraiment à l’œuvre...
On en a déjà vu des manifestations avec les déclarations de Luc Chatel sur France Inter qui assimilait réforme de l’orthographe et réforme du collège. Depuis, dans sa pêche aux voix, le nouveau président du conseil national des Républicains a également annoncé dans son discours que son parti "supprimera la réforme du college , qui est une aberration".
Mais là où l’hypocrisie est à son comble, c’est avec le communiqué de l’Académie Française Dans un entretien au Figaro du samedi 13 février , Hélène Carrère d’Encausse, la “secrétaire perpétuelle” entend mettre un terme à la polémique qui a éclaté il y a dix jours. “Je n’ai pas compris les raisons qui expliquent l’exhumation d’une réforme de l’orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l’Académie française n’a eu aucune part, à l’inverse de ce que l’on a voulu faire croire ”, déclare t-elle. Et elle ajoute que “ La position de l’Académie n’a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l’orthographe mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l’épreuve du temps”. Elle se lance ensuite dans des considérations sur le système éducatif dont on ne voit pas bien le lien avec le refus de cette “réforme” de l’orthographe. Pour elle depuis 1990, le contexte a totalement changé rappelle-t-elle. “ En 2016, nous sommes devant une situation radicalement différente ” avec un système éducatif qui “ s’est écroulé ” au point “ qu’un élève sur cinq quitte l’école sans savoir lire ” commente-t-elle. “ Le problème n’est donc plus d’offrir des facilités aux élèves, de conserver ou non l’accent circonflexe, mais de revoir totalement notre système éducatif ” qui doit être reconstruit selon un “impératif d’égalité”.
Si l’on peut être d’accord avec cet impératif, les chiffres qu’elle utilise sont contestables. Et on ne voit pas bien le rapport avec sa négation de la réforme de l’orthographe. Mais surtout elle réécrit l’histoire. On trouve toujours sur le site de l’Académie, les traces de leur accord en 1990. Et Maurice Druon à l’époque secrétaire perpétuel de l’Académie française, écrivait le 19 juin 1990, au Premier ministre dans le rapport de présentation des rectifications orthographiques : “Et c’est là que je présente mon vœu, ratifié par l’Académie française. Nous souhaitons vivement que soit établi dans les meilleurs délais, et à la diligence de votre Délégation générale, un lexique orthographique de la langue française, mettant en application les rectifications et ajustements proposés. De la sorte, les instituteurs et professeurs, élèves, imprimeurs et correcteurs, les éditeurs de dictionnaires, et généralement tous les usagers du langage pourront disposer d’un outil de référence certain, publié avec l’aval de l’État. Ce serait la manière la plus sûre de faire entrer dans l’usage les aménagements dont vous nous avez confié l’étude. Après quoi, Monsieur le Premier ministre, la langue étant chose vivante, il faudra recommencer le travail, dans trente ans, sinon même avant.
S’il n’y a pas eu “complot”, il y a en tout cas aujourd’hui “manipulation”. Car, on essaie de faire passer pour une décision ministérielle imputée à la Ministre et au gouvernement actuels, une réforme qui nous renvoie 25 ans en arrière. Si cela en dit long sur la capacité de notre pays à évoluer, cela est tout aussi instructif sur l’hypocrisie à l’œuvre dans le monde politique et médiatique. Il y a beaucoup de mauvaise foi et d’arrières pensées politiques et idéologiques. C’est le bal des faux culs...
Mais pour clore ce chapitre et ce bloc-notes déjà très long, laissons la parole à Lucien Marboeuf sur son blog (très en forme) qui rappelle que la formation à l’esprit critique et à une certaine rigueur devrait s’appliquer à tous. “On peut penser ce qu’on veut de la réforme proposée en 1990 par l’Académie Française, on a le droit ne pas être d’accord et de le dire haut et fort, mais on est fondé à émettre une opinion si et seulement si on a pris la peine de se renseigner avant de donner son avis... J’ai peu d’excuses pour l’ignorance quand elle est le fait des savants.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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