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Bloc-Notes de la semaine du 5 au 11 mai 2014

- Ministère amer – Grand écart – indigestion de PISA – Goût de l’échec -


Même si la semaine a été marquée, comme la précédente, par un jour férié, l’actualité éducative de ce bloc-notes est assez riche. A commencer par le vote négatif, lundi dernier, du CSE sur le projet de décret sur les rythmes et la nomination d’une nouvelle Degesco mercredi en conseil des ministres. Il y a eu aussi la publication du “bilan social” de l’Éducation Nationale dont les statistiques ont alimenté de nombreux articles. On reviendra aussi sur une pétition internationale, signée de nombreux universitaires anglo-saxons, demandant la suspension de PISA. Avant de se demander, avec Alain Boissinot, pourquoi l’école française aime tant l’échec.

Un ministère dans la tourmente
La semaine a été chargée pour Benoît Hamon et son équipe. La semaine précédente l’était déjà avec la démission du n°2 du ministère, Jean-Paul Delahaye, qui a quitté la Degesco la direction la plus importante de la rue de Grenelle. Cette démission n’était pas sans rapport avec la tenue lundi 5 mai du Conseil supérieur de l’Éducation, (une instance consultative rassemblant des représentants de la communauté éducative) où était présenté le projet de décret d’“assouplissement” des rythmes scolaires. Malgré les efforts du ministre, le CSE a voté majoritairement contre ce projet. Seules trois voix se sont prononcées pour, les autres syndicats et représentants des parents d’élèves se sont répartis entre Contre et absentions. Mais si ce rejet semble unanime, il masque en fait des différences fortes. Entre ceux qui considèrent que le décret remet en cause l’esprit de la réforme des rythmes et ceux qui, à l’inverse trouvent que ce décret ne va pas assez loin dans le “détricotage”, il n’y a plus grand chose de commun...
Il faudra faire, un jour, l’analyse détaillée du déroulement de cette réforme et identifier les raisons qui ont amené à la situation actuelle. Erreurs de calendrier, mauvaise appréciation de la situation de départ, rigidité des positions, stratégies syndicales, politisation du sujet,... Les raisons sont multiples. Quoi qu’il en soit, on est loin de l’unanimisme qui présidait au moment de la commission sur les rythmes initiée par Luc Chatel en 2011 et surtout de la signature en 2010 de l’appel de Bobigny par une cinquantaine d’organisations qui se retrouvent aujourd’hui opposées. À tous les amateurs d’archéologie militante, je conseille la lecture de liste des signataires et du point 7...
On notera que malgré ce vote (consultatif) négatif, le ministre a publié le décret rapidement puisqu’il est paru le jeudi 8 mai au Journal Officiel. .
Mais poursuivons la semaine dans l’ordre. Le mardi 6 mai, nous apprenions la probable nomination de Florence Robine comme nouvelle directrice générale de l’enseignement scolaire , confirmée par le conseil des ministres du mercredi 7 mai. La rectrice de Créteil succède à Jean-Paul Delahaye qui, semble t-il, l’avait préparée à ce poste important. On peut interpréter sa nomination comme le signe d’une pérennisation de l’esprit de la refondation. Ce qu’elle écrivait dans les Cahiers Pédagogiques il y a quelques années laisse penser qu’elle ne défend pas une conception étriquée de l’enseignement et des programmes. On peut espérer qu’elle se situe dans le prolongement de son prédécesseur et oeuvre pour une pédagogie au service de plus d’équité et de la réussite de tous.
Parallèlement à cette nomination, on apprenait aussi la composition du cabinet du Ministre . Que dire ? Rien de neuf... C’est un mélange d’anciens du cabinet précédent et de personnes qui ne connaissent rien à l’éducation mais accompagnent Benoît Hamon de poste en poste. On verra à l’usage.
Au fait, mercredi, le ministre était l’invité de France Inter. On pourra réentendre son interview sur le site de la radio . Il y a surtout annoncé le prolongement, pour un an, de l’aide de l’Etat en direction « en particulier » des communes les plus en difficulté pour appliquer les nouveaux rythmes scolaires. Mais, dans cette matinée radiophonique, on pourra surtout écouter l’intervention finale de Nicole Ferroni (une ancienne prof reconvertie dans l’humour) . On peut ne pas aimer le catastrophisme de ce qu’elle décrit mais on peut aussi apprécier la sincérité du propos. C’est mon cas.

Grand écart
Chaque année la publication par la DEPP du bilan social du ministère de l’Education nationale est l’occasion de faire le plein de statistiques sur les enseignants français leur nombre, leurs grades, leurs salaires, leur temps de travail... Cette année est particulièrement intéressante pour les salaires. “Les années précédentes, le calcul se faisait sur des carrières-types et des individus fictifs, alors que cette fois, on a travaillé sur des données réelles ”, explique Catherine Moisan la directrice de la DEPP (direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance) dans Les Échos .
Ce que montrent ces statistiques sur les salaires des enseignants, c’est surtout le grand écart. Les rémunérations varient considérablement en fonction du niveau enseigné, des diplômes obtenus, et de l’âge. Ainsi le salaire médian des enseignants du primaire s’établit à 2130 euros nets, contre 2493 euros nets pour les professeurs de collège certifiés, 3443 pour les agrégés, et jusqu’à 5795 euros nets pour les professeurs de classes préparatoires.
Les professeurs des écoles gagnent donc environ 5.000 euros de moins que les certifiés, alors qu’ils partagent les mêmes indices. “Les primes expliquent la majorité de l’écart entre les professeurs des écoles et les certifiés ” , souligne l’étude. “Les certifiés font des heures supplémentaires, pas les professeurs des écoles , ”complète Catherine Moisan. Une autre raison tient au fait que les certifiés “passent plus fréquemment à la hors classe”, un grade financièrement plus avantageux. L’instauration d’un prime de 400 euros destinée à réduire l’écart entre premier et second degré, n’a pas suffi à faire taire les revendications des enseignants du premier degré qui s’estiment, à juste titre, lésés par rapport à leurs collègues du secondaire. Il faut voir aussi dans cet écart et le sentiment d’injustice qui en résulte un des facteurs qui peut expliquer la résistance à la réforme des rythmes. Le chercheur Bruno Suchaut l’exprime avec un peu de provocation en évoquant dans Les Échos Un treizième mois plutôt que la réforme des rythmes scolaires et il ajoute “Quand on veut faire passer des réformes, on a besoin des enseignants. La profession doit aussi être revalorisée financièrement pour une meilleure motivation des enseignants. Et pour attirer les gens les plus compétents. Regardez les derniers résultats des concours d’enseignants, ils ne font pas le plein...
Ce que nous indique en effet ce bilan social, c’est qu’en effet les profs sont mal payés . Comme le dit le même Bruno Suchaut, mais cette fois-ci dans Rue89  : “Il y a trois manières de comparer les salaires versés aux enseignants : dans le temps, entre les pays et par rapport à d’autres professions. A chaque fois, la comparaison n’est pas à l’avantage de la France. ”. Le chapitre précédent nous rappelle qu’il y a aussi une autre manière de comparer : au sein de la même profession.
D’autant plus que le grand écart ne se limite pas aux salaires mais aussi au temps de travail. Le décalage entre le primaire et le secondaire est alors inverse au niveau de rémunération... Un tableau intéressant (page 28 de ce rapport) détaille en effet le temps de travail déclaré selon les catégories d’enseignant. Pendant l’année scolaire, un enseignant du premier degré déclare, en moyenne, 44 heures de travail par semaine, dont 25 h 30 en présence d’élèves. Le reste se répartit en préparation des cours, corrections des copies, réunions ainsi que surveillance d’études ou de cantine. Dans le second degré, un enseignant déclare en moyenne 41 heures de travail par semaine. À une heure d’enseignement correspond au moins une heure de travail en dehors. Les professeurs de disciplines littéraires, eux, annoncent un peu plus d’heures de corrections et de préparation de cours que leurs homologues scientifiques ou que les professeurs de langues. Le rapport permet aussi de rappeler que, contrairement aux idées reçues, les enseignants travaillent pendant leurs vacances : 18 jours de congés sur l’année répartis en 8 jours pendant les congés d’été et un jour et demi par semaine pendant les autres vacances.
On pourrait rentrer encore plus dans le détail de ce rapport passionnant. On peut surtout se demander ce que peut faire Benoît Hamon des éléments d’un tel rapport. Celui-ci est potentiellement porteur de revendications et de conflits sociaux. Et la marge de manœuvre du ministre dans un contexte marqué par l’austérité et le gel du point d’indice est égale à zéro....

indigestion de PISA
Luc Cédelle, sur son blog, titre son dernier (et excellent) billet  : “Doutes sur PISA dans la presse internationale ”. Dans le même temps, on apprend qu’une pétition internationale, signée de nombreux universitaires du monde anglo-saxon, demande la suspension de PISA dans les colonnes du journal britannique The Guardian. On peut y lire : “Pisa, avec son cycle d’évaluation de trois ans, a provoqué un déplacement de l’attention vers des solutions à court terme visant à aider un pays à grimper rapidement dans les classements, malgré des recherches montrant que des changements durables dans la pratique de l’éducation prennent des décennies, pour se concrétiser.” (traduction – approximative - par mes soins). Et les chercheurs ajoutent “en mettant l’accent sur une gamme étroite d’aspects mesurables de l’éducation, PISA détourne l’attention des objectifs éducatifs moins mesurables ou non mesurables comme le développement physique, moral, civique et artistique, réduisant ainsi dangereusement notre imagination collective sur ce que l’éducation est et doit être ”. Toujours dans The Guardian on pourra lire la réponse du responsable de PISA à l’OCDE, Andréas Schleicher à qui cette pétition est adressée. Selon lui rien ne suggère que Pisa ait pu engendrer une vision trop court-termiste de l’école. Les études contribueraient au contraire à ouvrir le débat sur les politiques éducatives et aideraient les responsables à les piloter, selon lui.
Comme le montre très bien Luc Cédelle sur son blog , une partie des critiques adressées à cette enquête internationale vient surtout de la logique de palmarès qui a pris le dessus et des sur-interprétations qui en sont faites malgré les conseils de modérations donnés par les experts eux mêmes. On retrouve ces mêmes précautions évoquées dans une synthèse proposée par L’Express sur ce sujet.
On peut s’étonner comme le fait Olivier Rey (IFÉ) sur son blog que cette lettre ouverte, dont le contenu plairait sans doute à de nombreux sociologues et chercheurs en éducation francophones, n’ait pas été élargie dès son origine à une aire internationale plus large que les pays anglophones et la Suède. Car la France, et son ethnocentrisme éducatif, a toujours eu du mal avec cette enquête qui conduit à une approche comparatiste et à questionner les finalités du système éducatif. Comme le dit, mieux que je ne peux le faire, Luc Cédelle : “au narcissisme institutionnel et identitaire, voulant que tout ce qui existe dans d’autres pays serait inapproprié au nôtre, et aux réflexes conservateurs qui en résultent, PISA est venu opposer la logique rude, souvent aussi simpliste que salutaire, de l’évaluation : voir où « ça marche » et où « ça ne marche pas ». ”.
Alors au prétexte d’effets pervers (réels) et de discussions sur la méthodologie, doit-on casser le thermomètre ? La dernière enquête PISA a montré qu’en France, le système d’éducation est plus inégalitaire qu’il ne l’était 9 ans auparavant. En d’autres termes, lorsqu’on appartient à un milieu défavorisé, on a aujourd’hui moins de chance de réussir en France qu’en 2003. Et ce constat n’est pas fait que par cette enquête internationale mais se retrouve aussi dans la plupart des travaux des sociologues de l’éducation. Faut-il être dans le déni et continuer à faire comme si tout va bien ? L’autre mérite de PISA, à travers ses statistiques sur l’équité notamment c’est qu’on évolue vers un consensus où l’échec scolaire est devenu inacceptable. Reste à se donner les moyens pour parvenir à une pédagogie qui permettent de lutter efficacement contre les inégalités et se donne pour objectif de faire réussir tous les élèves. C’est en principe l’enjeu même du socle commun.

Goût de l’échec
Alain Boissinot, président du Conseil Supérieur des Programmes donne une interview dans le Nouvel Obs . Alors que l’organisation qu’il préside s’apprête justement à publier une nouvelle définition du socle commun de connaissances, de compétences et de culture, il est interrogé sur sa conception du système éducatif. L’ancien recteur de l’académie de Versailles prend ses distances vis-à-vis du modèle encyclopédique porté par les programmes actuels.
Son propos porte surtout sur la “culture de l’échec” et ce goût extrême pour la sélection propre à notre système éducatif : “Plutôt que d’encourager les bonnes performances, l’école française sanctionne trop souvent l’échec, comme si cette sévérité était un gage de sérieux. Environ 15% des candidats sont recalés chaque année au bac, et on entend dire qu’à ce compte, le bac est "donné". Comme si amener tout le monde à la réussite n’était pas normal. ”. D’où l’enjeu du socle commun qui est avant tout une promesse démocratique. Et il poursuit : “l’échec fait partie de notre culture. Nous gardons tous en mémoire le souvenir d’avoir raté quelque chose au cours de nos études : le brevet, le bac, l’agrégation, tel concours, telle grande école, ou même un simple devoir. Voilà ce qu’on retient ! L’échec est le fondement d’une névrose nationale. On peut même intégrer une bonne école d’ingénieurs avec le sentiment d’avoir échoué à rentrer dans une plus prestigieuse. Tout cela date d’une époque où le lycée sélectionnait les meilleurs élèves, en réalité les quelques pour cent d’enfants les plus favorisés du pays. Bien des gens continuent d’adhérer à ce modèle révolu. Nous sommes enfermés dans le pessimisme et la culture du passé, et nous n’arrivons pas à penser les nouvelles logiques du monde de demain.” Et il s’interroge sur ce système et ces enseignants qui en croyant se montrer exigeants “découragent les élèves plutôt que de les élever”.
On prendra comme conclusion de ce bloc-notes, ce que dit Alain Boissinot dans cette interview que je vous invite à découvrir dans son entier. : “S’il est une "exigence" enseignante à saluer, c’est bien celle de faire réussir tous les élèves.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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