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Bloc Notes de la semaine du 4 au 10 novembre 2013

- Tout va bien – Tête près du bonnet - Recrutement – Reformer la réforme – Devoirs -


Le bloc notes de la semaine revient une nouvelle fois sur la question des rythmes à travers une enquête qui montrerait que ça ne va pas si mal mais aussi avec des menaces de grève. On évoque aussi le recrutement des enseignants qui progresse.
La question des réformes est au cœur d’une réflexion sur les méthodes de changement. Pour finir, vous aurez même droit à des devoirs à la maison. Et comme il fait froid, il y a des bonnets partout...!

Tout va bien… ?
Comme Lionel Jeanjeau l’annonçait dans sa revue de presse du 8 novembre le ministère de l’Education a publié ce vendredi un premier bilan de la réforme des rythmes (émanant en fait de la Degesco). D’après lui, la réforme s’applique “ sans difficultés dans la quasi totalité (93,5%) des communes l’ayant adoptée en septembre. Le bilan porte sur 3 223 communes parmi les 4000 (81%) qui se sont lancées dans la réforme cette année. La réforme a été adoptée en septembre 2013 par 17 % des communes scolarisant 22 % des écoliers du public, les autres devant le faire en septembre 2014. Il s’agit d’un bilan établi au ministère par la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) sur la base de données fournies par les directeurs académiques des services de l’Education nationale (Dasen).Ceux-ci devaient classer leur perception de la mise en place en trois couleurs :
- vert lorsque le dispositif a été mis en oeuvre sans difficulté recensée (ni par la mairie, ni par les parents d’élèves ou le personnel enseignant),
- orange si des difficultés existent mais que des ajustements sont en cours pour les surmonter et…
- rouge si des adaptations significatives restent à mettre en œuvre. Selon les résultats obtenus, 1,3% seulement des communes connaissent ce genre de difficultés et 5,2% considèrent qu’il faut encore améliorer le système. Le rapport noterait aussi que sur les communes analysées, la gratuité des nouvelles activités périscolaires “ est la règle quasi-générale ”. Et le texte ajouterait que “dans les cas très minoritaires où les activités ne sont pas gratuites, leur coût est progressif et modéré ”.
C’est lors d’une interview à Canal Plus que le ministre a d’abord communiqué sur ce rapport : “ Le bilan dont nous disposons, j’attendais en fait qu’il soit complet, c’est-à-dire sur les 4.000 (communes) pour le rendre public, mais étant donné l’ambiance du débat, on est à 3.200 remontées précises, j’ai souhaité les faire connaître, parce que elles vont contre ce grand mouvement qui laisse à penser que c’est une catastrophe. ”a t-il déclaré. “ Cela ne veut pas dire qu’il n’y a eu aucune difficulté, c’est une grande réforme, il faut adapter les choses ”, a-t-il poursuivi. Dans les 93,5% de communes classées vert, “ aujourd’hui que ce soit les parents, la collectivité locale elle-même ou les professeurs disent ça se passe bien ”, a-t-il dit.“ Après vous avez à peu près 5% dans lesquelles il y a eu des difficultés, souvent assez lourdes ” et “ plus 300 modifications depuis le début de l’année ”, et “ il reste, ce n’est pas rien, plus de 40 communes dans lesquelles il y a des difficultés que nous considérons encore être lourdes ”, a-t-il ajouté. Parmi les 3.223 communes étudiées, 199 ont procédé au total à 318 ajustements (plusieurs possibles par commune), selon le ministère. “ On constate donc que les organisations mises en place sont robustes ”, estime le ministère. Sur ces 199 communes, les ajustements ont pu porter sur le temps scolaire (20,2%), le temps périscolaire (24,5%), la pause de la mi-journée (8,8%), l’articulation des temps (21,1%), la gestion des locaux (11,6%) ou encore la communication (13,8%).
Quoi qu’on en pense, le décalage entre cette enquête et la perception et le ressenti dans l’opinion et chez les enseignants est surprenant. Sans doute peut-on expliquer le fossé entre cette sérénité affichée et le volume médiatique pris par cette querelle sur les rythmes par le fait que Paris, l’une des rares très grandes villes passées aux quatre jours et demi, figure parmi les 6,5% de communes rencontrant des problèmes. À ce propos, on pourra lire l’interview de Colombe Brossel (Maire adjointe de Paris, chargée de l’éducation) sur le site des Cahiers Pédagogiques . Mais c’est surtout sur le site du journal Le Monde que l’on pourra lire les annonces de Bertrand Delanoë à l’issue d’une rencontre le 7 novembre avec les agents municipaux. La municipalité a proposé d’"ouvrir" 250 nouveaux postes pour apporter un renfort dans les écoles polyvalentes (maternelle et élémentaire) aux responsables éducatifs chargés de la coordination des ateliers périscolaires. En outre, les animateurs devront désormais être présents un quart d’heure avant et un quart d’heure après les ateliers (les mardis et vendredis après-midi) "pour les démontages, et pour sécuriser les entrées et sorties des enfants afin de tranquilliser les parents".

La tête près du bonnet
On cherche clairement à désamorcer la contestation alors que des syndicats appellent à une grève nationale le 14 novembre. Y parviendra t-on ? Rien n’est moins sûr.
La CGT, FO, Sud et la Faen (et des syndicats locaux du SNUipp) appellent en effet les enseignants et autres personnels travaillant dans les écoles à se mobiliser pour le retrait du décret instaurant la semaine de 4,5 jours dans le primaire.
Quant au Snuipp-FSU national (principal syndicat du primaire) il pourrait appeler à une grève début décembre si des discussions ne sont pas “rapidement ouvertes” par le ministre de l’Education nationale prévient le Snuipp-FSU dans un communiqué intitulé “Stop à la cacophonie (daté du 6 novembre 2013). Le syndicat écrit : “Aujourd’hui, dans l’Express, on apprend que 30% des maires n’appliqueraient pas la réforme des rythmes à la rentrée 2014. Dans Le Figaro, on apprend également que le Premier ministre annoncerait au congrès des maires fin novembre « qu’il proposerait de laisser du temps aux maires pour mettre en œuvre la réforme ». Déjà, l’année dernière, c’est après ce même congrès que la réforme a vu son application étalée sur deux ans.La cacophonie ne peut plus durer. Voilà bien la première fois qu’une réforme de l’Éducation nationale est suspendue aux possibilités de mise en œuvre des collectivités locales. Maintenant, cela suffit ! […] Pour être entendus, les enseignants vont-ils devoir mettre des bonnets multicolores sur leurs têtes ?”.
Tiens, revoilà, les bonnets rouges. Comme nous le pointions dans le dernier bloc-notes, il est clair que les reculades (même si on communique sur “le sens de l’écoute et du dialogue”) à propos de l’écotaxe, ont contribué à décrédibiliser la parole publique. Comme en plus, le salon de l’éducation se tient en même temps que celui des maires, on imagine assez bien le cocktail explosif…
L’autre souci, c’est que, comme nous l’avons déjà dit et écrit, cette réforme supposerait une concertation large et en amont pour les communes qui n’y sont pas encore passé. Mais aujourd’hui beaucoup, au lieu d’utiliser ce temps, font de l’attentisme voire de l’obstruction… Et parient sur l’abandon de la réforme…

Recrutement et ESPÉ
Vincent Peillon était en visite jeudi matin à l’école supérieure du professorat et de l’éducation (ESPÉ) d’Auvergne. “J’ai le bonheur de voir et d’annoncer aujourd’hui à Clermont que les jeunes reviennent vers le métier d’enseignant. Nous avons 50% de plus d’inscrits dans le 1er degré et +20% dans le secondaire.
Pour la nouvelle session 2014, l’augmentation du nombre d’inscrits aux concours du professorat semble en effet se confirmer alors que l’effet d’aubaine du deuxième concours s’estompe. Dans le premier degré, on compte donc pour la prochaine session plus de 66 000 inscrits. Dans le second degré, qui totalise près de 87 000 candidats, les disciplines confrontées de manière récurrente à des difficultés de recrutement connaissent une embellie, avec une progression du nombre d’inscrits de 10 % en lettres modernes, de 19 % en anglais et de 13 % en mathématiques. Par ailleurs, “ Le rapport entre le nombre d’inscrits et le nombre de postes ouverts au concours permet d’envisager un taux élevé de sélectivité, gage de qualité du recrutement” estime le ministère.
Si l’on considère les choses sur un plan strictement statistique, avoir plus de candidats pour un nombre donné de postes, augmente la sélectivité. Mais reste après à savoir sur quoi se fonde vraiment cette sélection et ce qu’on appelle la “qualité”…Les "nouveaux concours” tels qu’ils se dessinent (des “sujets zéros” ont été proposés dans les différentes disciplines) seront-ils en mesure de vraiment offrir des réponses appropriées à la question de ce que devrait être un enseignant du XXIe siècle ? Les jurys de concours dans leur mode de fonctionnement actuel seront-ils capables d’opérer cette mutation. La formation proposée dans les ESPÉ sera t-elle à la hauteur...?
Autant de questions qui, là aussi, supposent un travail de longue haleine et des remises en question profondes. Alors que l’ambiance générale est à la morosité et au pessimisme. Et que l’amertume n’a jamais tenu lieu de politique…
Mais pour cela il faut dépasser les crispations actuelles, les radicalisations qui aboutissent en miroir à des discours de “communication” qui confinent à l’auto-persuasion. Il faut de la nuance et de la critique constructive pour avancer. Je me permets de re-citer un extrait d’un communiqué du CRAP-Cahiers Pédagogiques pour illustrer cette marge étroite : “ Tant pis si pour les uns, dans l’institution, nous pratiquons trop notre devoir d’impertinence, tant pis si pour les autres, nous serions trop bienveillants et trop positifs. La question n’est pas là, mais bien de ne pas s’enfermer dans la résignation ou dans le commentaire”.

Réformer la réforme
Bien qu’il ait déjà été signalé dans la précédente revue de presse, je voudrais revenir à mon tour sur l’article d’Emmanuel Davidenkoff “il faut réformer la réforme” paru dans L’Express. De retour de Doha, le journaliste note que cette question de la généralisation de dispositifs pédagogiques alternatifs était au fond le véritable sujet du World Innovation Summit for Education (Wise). Il rappelle que les principes de l’“éducation nouvelle” et des pédagogies dites innovantes sont connus depuis très longtemps. L’éducation nouvelle, ça fait cent cinquante ans qu’elle est nouvelle… Et Davidenkoff de poursuivre “Le véritable génie de celles et ceux qui parviennent à étendre des dispositifs disruptifs, finalement, tient moins à leur habileté pédagogique qu’à leurs compétences en matière de conduite du changement. Raison pour laquelle, à l’échelle mondiale, le changement en éducation est plus souvent porté par des entrepreneurs sociaux que par des acteurs issus du monde de l’éducation […] Les services publics d’éducation sont-ils capables non tant de se réformer que de réformer leur façon de se réformer ?
Cette question de la conduite du changement est aussi au cœur d’un livre qui mériterait d’être lu attentivement par les “décideurs”. Ecole : la grande transformation ? - Les clés de la réussite. Les deux auteurs, Romuald Normand et François Muller, s’attachent à mettre en évidence les leviers du changement et montrent surtout que les transformations se font au sens propre par un “renversement”, c’est-à-dire une remise en question de la vision pyramidale, centralisatrice et si jacobine de la réforme “à la française”.
Dans l’opinion publique et les médias, on a d’ailleurs souvent présenté les enseignants français comme rétifs au changement, conservateurs et peu enclins à faire évoluer leur pratique. Et dans les politiques éducatives menées ces dernières années, c’est la méfiance qui a prévalu. Elle se fonde sur cette représentation et aboutit à une volonté de vouloir faire passer “en force” des réformes en s’appuyant sur les cadres intermédiaires (chefs d’établissement, inspecteurs,…) dont beaucoup sont plus des freins que de réels leviers…
“L’École fait des réformes, la médecine fait des progrès”, cette métaphore souvent citée par Philippe Meirieu devrait nous interpeller à plus d’un titre. D’abord sur les dangers du mot “réforme”. C’est en effet générateur d’effet pervers car cela suppose que ce qui était fait avant n’était pas bien (on met “à la réforme” ce qui est cassé…) et cela crée évidemment des résistances. Pire encore, dans un métier où l’on se met en “je” et où la dimension personnelle et affective est très forte dans la construction de l’identité professionnelle, la réforme est vécue alors comme la remise en cause de son propre travail sinon de sa propre personne. On peut rajouter aussi que dans la culture anti-autoritaire des enseignants, il y a une réticence à obéir aux injonctions (on a la tête près du bonnet…). Alors qu’on fera spontanément la même chose…
La métaphore citée plus haut nous interpelle aussi sur la manière de faire des progrès. Pour progresser, la médecine s’appuie sur les savoirs partagés la diffusion et la capitalisation des innovations. Or, dans l’éducation nationale, malgré des progrès dans la mutualisation des supports de cours il y a encore une réelle difficulté à diffuser les innovations et à analyser et évaluer les dispositifs mis en place. Y compris au sein d’un même établissement où il est quelquefois difficile de savoir ce que fait son collègue et de donner de la cohérence à un collectif qui ne soit pas basé sur la méfiance et l’individualisme.
Sur la conduite du changement, la France et les Français mériteraient un bonnet…d’âne…

Devoirs à la maison
Pour finir, je voudrais signaler un dossier intéressant de la Croix sur “le casse-tête des devoirs à la maison” et ses enjeux. On note que plusieurs sondages confirment l’attachement des français aux “devoirs à la maison” alors que ceux-ci sont supposés être interdits depuis 1956. Certes, il y a des enseignants qui abusent, mais “apprendre une poésie” ou “relire un texte” est-ce de l’ordre du devoir à la maison ?
La question est, selon moi, mal posée. Car derrière il y a surtout un point essentiel : la relation entre l’École et les familles. Qu’on le veuille ou non, le “travail à la maison” est aussi un lien entre le monde de l’École et celui de la famille qui peut être plus ou moins éloignée des codes de l’École. C’est peut-être là dessus qu’il faut travailler pour que ce lien fasse du sens, que les parents puissent investir cet espace “entre-deux”. Il y a là des choses à inventer pour éviter le cloisonnement et/ou la sous-traitance mais au contraire la coopération et l’alliance entre enseignants et parents. Et, osons rêver, faire en sorte qu’apprendre (si c’est un effort) ne soit pas une souffrance…
Autre dimension majeure : la question des "devoirs” renvoie à la pression scolaire. Pour réussir, il faudrait alors être surchargé de travail et dans cette représentation, les parents jugeraient les enseignants qui ne donnent pas de travail comme peu soucieux de la réussite de leur progéniture (ce qui est évidemment faux !). Lorsque les enjeux de l’école et de la réussite scolaire pour éviter le chômage polluent toute la relation familiale , c’est que la société est vraiment malade...
On retombe sur une question de rythme et d’équilibre : ne pas oublier que l’enfant n’est pas qu’un élève... Et si la question du rythme était d’abord et avant tout celle de notre société toute entière ?

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot