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Bloc-Notes de la semaine du 4 au 10 janvier 2016

- Un an après… - Laïcité(s) – Islamophobie ? – Trajectoires et origines -


Le premier bloc notes de l’année n’échappe pas à la tonalité générale de la semaine. Mais au delà des commémorations on essaie surtout de faire le bilan des mesures prises et annoncées en janvier 2015. La question de la laïcité est aussi au cœur de cette réflexion ainsi que la réflexion sur l’intégration On finira d’ailleurs cette revue de presse par une passionnante étude de l’Insee et de l’Ined sur l’intégration des immigrés.

Un an après…
Un an après… c’est le mot clé de l’actualité de ce début d’année 2016. Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait au moment où il a appris la nouvelle de l’attentat qui a frappé Charlie Hebdo et de ceux qui ont suivi. Et on se souvient aussi de cette grande manifestation du 11 janvier. L’actualité de cette semaine est marque par la commémoration de tous ces moments.
L’École ne fait pas exception dans cette vague d’hommages. Le site du Ministère propose plusieurs supports pour se souvenir. On notera surtout la chanson "Un automne à Paris" sur un poème de l’écrivain et académicien Amin Maalouf dont la musique a été composée par le trompettiste Ibrahim Maalouf (son neveu). Une version chantée est diffusée avec Louane comme interprète. Une version instrumentale sera aussi proposée pour que les élèves puissent écrire leurs paroles. Les enseignants qui souhaitent travailler avec leurs classes autour des commémorations trouveront aussi un ensemble de ressources pédagogiques sur le nouveau portail "Valeurs de la République" mis en ligne par le réseau Canopé.
Un an après… c’est aussi le leitmotiv des articles consacrés à l’éducation. Les attentats de janvier, on s’en souvient avaient déclenché non seulement une polémique assez néfaste sur les incidents lors des commémorations mais aussi une réflexion un peu plus intéressante sur les finalités de l’École. Le jeudi 22 janvier 2015, Najat Vallaud Belkacem, du perron de Matignon, annonçait Onze mesures pour une grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République. Ce sont ces annonces dont on fait aujourd’hui le bilan. Tous vos journaux s’y livrent. C’est le cas dans 20minutes.fr ou de Marie-Christine Corbier dans Les Échos. Sandrine Chesnel dans L’Express se demande elle aussi si “les mesures annoncées sont-elles appliquées ? ”. Un long article de Mediapart dresse lui aussi un bilan de l’action de la ministre et parle même d’“activisme ministériel”. Dans Le Monde , les journalistes s’intéressent à la manière dont les enseignants ont pris en compte cela dans leurs pratiques. , Louise Tourret sur Slate.fr fait elle aussi un bilan et considère que l’École a changé avec ces évènements : “Ni tout à fait une autre, ni tout à fait la même, un peu meilleure peut-être. ” et elle précise “Comme si l’Éducation nationale avait finalement compris que les discours officiels ne pouvaient pas se contenter de postures, de phrases incantatoires et de jouer sur la nostalgie de l’école de Jules Ferry. Que la laïcité et la liberté d’expression ne s’assénaient pas mais qu’elles devaient faire l’objet d’une pédagogie explicite et continue et qu’il fallait permettre aux élèves de débattre pour les faire réfléchir. Qu’il ne s’agissait pas seulement d’enseigner mais, forcément, dans le même mouvement d’éduquer.
Le Figaro fait lui aussi un bilan et présente "les onze mesures inappliquées de Najat Vallaud-Belkacem". . La Ministre et son cabinet n’ont pas vraiment apprécié cet article et l’ont fait savoir dans un communiqué . L’article affirmait que, un après, “les onze mesures brandies par Najat Vallaud-Belkacem restent incantatoires ou bien abstraites.”. Cela vaut à la journaliste une réponse où le ministère détaille les mesures prises depuis un an et rappelle que “cette liste, non-exhaustive, illustre une mobilisation sans précédent depuis des décennies de l’institution scolaire pour la transmission des valeurs républicaines, que seule une cécité délibérée ou une recherche de polémique pourrait ignorer.” C’est une réaction relativement inédite. Généralement, on "laisse dire" les journalistes sans trop réagir du moins officiellement. Ici, la réponse est très vive et même polémique lorsqu’on parle de “cécité délibérée” Ce qui, cela dit, n’est pas totalement faux pour le Figaro qui mène une campagne de longue haleine sur l’éducation et contre la réforme du collège. Mais on peut s’interroger sur la stratégie des communicants de la Ministre. Mettre l’accent sur un article (qui plus est réservé aux abonnés) est le meilleur moyen de générer un “effet Streisand ” c’est-à-dire renforcer l’attention sur un texte qui n’en aurait pas eu autant sans cela.
D’autant plus que si le bilan des mesures est loin d’être entièrement négatif il mérite en effet d’être nuancé. Ce que ne manquent pas de faire tous les autres articles cités.
Cela illustre surtout une tendance à l’œuvre dans le monde politique en général et dans la politique éducative en particulier : on y privilégie la communication sur l’information. C’est aussi le produit d’une époque marquée par de biens piètres débats où on raisonne de plus en plus “camp contre camp”. Une parole officielle et volontariste proche quelquefois du discours performatif s’oppose à un dénigrement systématique et conduit à ce genre de crispations. Et dans ce contexte il n’y a pas toujours de place pour un soutien critique. On peut le déplorer.

Laïcité(s)
Parmi les éléments de bilan, la question de la laïcité a une place à part. On trouvera dans la presse de la semaine écoulée plusieurs textes intéressants et qui mettent cette question très sensible en perspective.
C’est le cas avec une interview de Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité dans l’Express . L’institution qu’il anime est une instance consultative rattachée au Premier ministre qui a pour objectif de veiller au respect du principe de laïcité en France. S’il se réjouit que ce thème de la laïcité soit une valeur mise en avant aujourd’hui, il déplore aussi la teneur du débat : “Le problème, c’est qu’aujourd’hui le mot "laïcité" est devenu un mot "fourre-tout", une réponse systématique à tous les maux de la société. Or le mot "laïcité" ne se suffit pas à lui seul. Pour faire vivre ce principe, il faut qu’un certain nombre de conditions soient réunies, comme la mixité sociale, et la lutte contre toutes les discriminations. Jean Jaurès le disait déjà en 1904 : "La République doit être laïque et sociale, elle restera laïque si elle sait rester sociale". ” Et il évoque plusieurs interprétations restrictives et biaisées de la laïcité que ce soit en termes vestimentaire dans l’espace public ou dans les cantines. Un avis partagé par Marc Horwitz, interviewé par 20minutes. Pour le fondateur d’Egalité Laïcité Europe et l’auteur d’un “Dictionnaire de la laïcité” “un grand travail de formation des enseignants reste à faire” autour de cette notion”.
Alors que des personnalités publiques en promeuvent une approche très fermée, comment redonner du sens à cette valeur et éviter d’en faire un mot “fourre-tout” pour reprendre l’expression de N. Cadène ? Pour la ministre interrogée jeudi lors d’un déplacement dans un collège , la notion de laïcité “avait été dévoyée dans le débat public et instrumentalisée politiquement contre l’islam. Du coup, certains élèves, de confession musulmane, vivaient la laïcité comme une agression. […] Il fallait outiller les enseignants ” à ce sujet. Au sein de l’Education nationale, quelque 1.500 formateurs laïcité ont transmis leur savoir “à des dizaines de milliers d’enseignants depuis le printemps”, selon la ministre. Un total de 300.000 professeurs seront formés d’ici la fin de l’année. On retrouve là le discours très volontariste évoqué plus haut et l’activisme ministériel. Mais pour Sébastien Sihr, secrétaire général du SNUipp qui s’exprime dans 20minutes.fr  : “on est au milieu du gué. Car si beaucoup de cadres intermédiaires de l’Education nationale ont été formés, la majorité des enseignants ne l’ont pas encore été. Ils doivent toujours de se débrouiller seuls pour apprendre aux élèves la différence entre le croire et le savoir et mener des débats avec eux sur le sujet , explique-t-il. Un article du site EducPros fait le point sur la formation initiale des enseignants sur ce sujet. Depuis cette année, un “référent laïcité” a été nommé dans chaque École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPÉ). Si la volonté des Espé de mettre les valeurs républicaines en avant dans la formation des futurs professeurs est réelle – d’autant plus que depuis 2015, pour être reçus aux concours des métiers de l’enseignement, les candidats sont censés démontrer sinon leurs capacités à les transmettre ou du moins la connaissance de ces valeurs – c’est au niveau de la mise en pratique que les choses se compliquent. Les cours sur ce sujet entrent en concurrence avec d’autres thème du tronc commun de formation et au total il reste souvent peu de temps pour cet enseignement. Et surtout, ce sont souvent des formations qui restent très abstraites et où on prêche ( !) la “bonne parole déplore un formateur interviewé par EducPros. Toutefois, certaines Espé, proposent un enseignement qui mêle cours magistraux, "pour les connaissances", et analyses de cas concrets. C’est dans cette voie qu’il faut poursuivre et inscrire ces formations dans la durée.
En dehors de la formation, il y a aussi la mise à disposition de ressources. En principe des livrets laïcité ont aussi été élaborés pour guider les enseignants. Des référents laïcité auxquels les équipes pédagogiques peuvent faire appel en cas de problème ont aussi été nommés dans les rectorats. “Il y a eu moins d’échos sur des incidents liés au non-respect du principe de laïcité cette année. Cela montre que ces interlocuteurs ont sans doute été utiles pour résoudre certains problèmes” , estime Jean Baubérot sociologue et spécialiste de ces questions.
Il n’en reste pas moins que la question reste ultra sensible et trop souvent instrumentalisée à des fins politiques. Lorsque Marc Horwitz, déjà cité, définit la laïcité comme “le fondement du vivre ensemble, tout simplement. Elle signifie accepter l’autre – tel qu’il est, dans toute sa diversité, sans discriminations, on est loin de certaines définitions et de certains usages . Pour rester dans le domaine de l’École avec l’exemple du débat biaisé sur les cantines scolaires et les menus de substitution, le message qui est entendu par toute une partie de la population française c’est "musulman, tu n’es pas chez toi ici...". Et on peut craindre que cela ne crée en retour un terrain propice au développement de discours radicaux…

Islamophobie ?
L’école de la République est-elle islamophobe ?” c’est justement la question provocante posée par Béatrice Mabilon-Bonfils dans The Conversation . Pour elle, aujourd’hui, “une laïcité conquérante, se cherche et se trouve de nouvelles frontières, à moins que l’enjeu ne soit, derrière les objectifs affichés (émancipation de la femme, avancée de la rationalité, lutte contre ledit « communautarisme »…) de réduire le plus possible la visibilité des minorités au sein de l’espace public, tout en donnant des gages aux mouvements d’extrême droite en progression électorale.” Et elle va plus loi en affirmant que “sous couvert d’universalisme et de laïcité, une logique d’assimilation met au pas les différences culturelles, sociales et politiques portées par les jeunes issus de l’immigration et c’est sous l’angle d’un problème posé par l’islam en France que l’on s’interroge, et non sous l’angle d’une incapacité de la République française à penser les mutations du vivre ensemble. Et l’école participe de cette construction collective ”.
Béatrice Mabilon-Bonfils est auteure avec François Durpaire de “Fatima moins bien notée que Marianne” dont Le Monde propose une recension. Il s’agit d’un essai sur le traitement différencié fait aux élèves musulmans à différents moments de leur scolarité (évaluation, sanction, orientation, …). Ils évoquent aussi la ségrégation au sein des établissements et la représentation de l’islam dans les manuels. Contactée par Le Monde, l’association Savoir livre, qui regroupe six éditeurs scolaires, rappelle que les manuels sont une “mise en œuvre des programmes scolaires dans la classe.Pour d’autres spécialistes, ce n’est pas tant la présence de clichés dans les manuels qui est problématique que les impasses des programmes d’histoire, alimentant, de fait, une certaine vision de l’islam vu sous un angle essentiellement conflictuel et négatif.
On est dans ce sujet sur une position très étroite. La question qui est posée par ces deux auteurs avec cette question provocatrice est celle de l’altérité. Pour le dire autrement, c’est ce qui nous renvoie à la notion de tolérance et de reconnaissance de la diversité culturelle (le contraire de l’ethnocentrisme). Or, bien souvent ce qui prévaut en France c’est plutôt une logique de l’assimilation par crainte inverse du communautarisme. Une assimilation qui nierait la diversité et sommerait les individus à une norme culturelle unique. Il y a un usage ethniciste de la laicité qu’on retrouve particulièrement instrumentalisé chez le Front National. Mais il y a un danger inverse qui serait celui du relativisme culturel poussé à l’extrême qui conduirait à oublier qu’il y a des valeurs universelles (respect de la personne humaine, statut de la femme,…) et justifierait alors une forme de communautarisme. On est sur le fil du rasoir avec une voie médiane qui inclut et intègre les individus et une altérité qui n’est pas incompatible avec un universalisme fondé sur l’autonomie, l’émancipation et la raison. C’est tout le pari de l’École de demain et au delà de l’ensemble de la société.

Trajectoires et origines
Comme j’en ai pris l’habitude, je voudrais signaler des lectures glanées au cours de la semaine pour nourrir la réflexion.
Celle que j’ai choisi de privilégier nous raccroche d’ailleurs aux sujets précédents. Il s’agit de l’enquête fleuve de l’Ined et de l’Insee, « Trajectoires et origines » (TeO) . Menée par plus d’une vingtaine de chercheurs, cette étude analyse les parcours de 8 300 immigrés issus de sept vagues d’entrées successives. Ils les ont comparées à celles de 8 200 de leurs descendants et à des Français sans ascendance étrangère. Cette enquête passionnante sur l’intégration démonte un certain nombre d’idées reçues. C’est aussi un document rare dans le paysage de la recherche en France où les statistiques ethniques ne sont autorisées que par dérogation.
Elle a été l’objet de nombreux articles dans la presse de cette semaine. On en trouve par exemple un bon résumé dans Le Monde mais aussi dans Libération ou encore Le Figaro ou La Croix . Beaucoup de commentaires insistent, en s’appuyant sur les conclusions de cette étude, sur l’intégration “à sens unique” des immigrés en France. Même s’ils adhèrent massivement à leur nouveau pays, les personnes d’origines étrangère se heurtent souvent à un “déni de francité”avec la persistance de discriminations multiples souligne cette étude au spectre très large (emploi, religion, famille, éducation...).
Pour tout ce qui est socioculturel (famille, langue...) on assiste plutôt à un progrès d’une génération sur l’autre, mais sur les aspects socioéconomiques où il y a des barrières, comme l’école ou l’emploi, on est plutôt dans le sens d’une dégradation ” note le chercheur Cris Beauchemin.
Dans le domaine de l’éducation qui nous intéresse, le phénomène touche surtout les garçons : “plusieurs indicateurs montrent que les fils de migrants occupent des situations inférieures à celles des migrants eux-mêmes”, alors que pour les filles c’est l’inverse, note l’étude, qui pointe le rôle pivot de l’école. Dans les “minorités visibles”, un tiers des garçons sortent sans diplôme du secondaire. Si 59 % des garçons de la population majoritaire sont bacheliers, seuls 48 % des enfants d’immigrés réussissent ce diplôme – 26 % seulement pour les parents originaires de Turquie, 40 % pour l’Afrique sahélienne ou 41 % pour l’Algérie. Les garçons se retrouvent alors “en situation très désavantagée sur le marché du travail”, souligne Cris Beauchemin. Sans avancer d’explication, les chercheurs s’interrogent sur un “fonctionnement discriminatoire de l’institution scolaire à l’encontre des garçons sur le fondement de leur origine”.
Plus que jamais la construction d’une École plus juste et inclusive est à l’ordre du jour.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot