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Bloc-Notes de la semaine du 31 aout au 6 septembre 2015

- 60 000 – Rude est l’école – une photo -


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Le bloc notes de cette semaine de rentrée revient sur la “bataille des 60 000”. Il s’agit bien sûr de la polémique initiée par Jean-Luc Mélenchon qualifiant de menteurs le président de la République et sa ministre de l’Éducation à propos de la promesse de créer soixante mille postes à la fin du quinquennat. Najat Vallaud Belkacem a répondu vivement à cette accusation et plusieurs journaux ont sorti leurs machines à calculer pour démêler le vrai du faux. On s’intéressera aussi à l’expérience vécue par une journaliste devenue prof vacataire pendant quelques mois. Et on évoquera le sort des réfugiés à partir de la photo qui a bouleversé l’opinion et le droit à l’éducation pour tous.

60 000
Éducation : la bataille des « 60 000 » fait rage ” titre Le Point . De nombreux journaux et magazines font aussi leur titre sur ce thème.
Tout part d’une intervention et d’un tweet de Jean-Luc Mélenchon le 30 aout dernier à l’occasion de l’université d’été du Parti de gauche. À la tribune, il a accusé le gouvernement de « mensonge » et « d’enfumage » sur le nombre de postes dans l’Education nationale. “François Hollande avait promis 60.000 créations de postes” mais “il n’y en a que 4.000 à peine, tout le reste ce sont des stagiaires qui ont été recrutés, et ils ne passent qu’un tiers de leurs temps devant les élèves”, a-t-il dit en marge de son discours. Quant au tweet, peu propice à la nuance, il n’est pas exempt de répétitions avec : “ Menteur F.Hollande ! Menteuse N.Vallaud-Belkacem ! Vous n’avez pas créé 60 000 postes dans l’Education nationale ! Menteurs ! Menteurs !
En réponse, sur France Inter le lundi 31 aout , la ministre de l’éducation nationale, de son côté, a brandi des chiffres autrement plus élevés. “Je suis formelle, ce sont 35 200 postes qui ont été créés” a-t-elle assuré . Et le lendemain, jour de rentrée scolaire lors d’un déplacement à Pouilly sur Serre (Aisne) , c’est le président de la République qui a réaffirmé : “Il y aura bien 60.000 postes créés dans l’éducation d’ici 2017 »
En dehors de l’article du Point précité, quelques articles tentent de donner des clés pour comprendre cette “bataille des 60 000”. C’est le cas d’un article de La Croix ou encore unarticle de Libération .
Un petit rappel avant toute chose... Pour ma part, lorsque j’évoque ce sujet je parle toujours (ou presque) de “RE-créations de postes”. Car il ne faut pas oublier que c’est près de 80 000 postes qui ont été supprimés sous le quinquennat Sarkozy. La promesse du candidat Hollande (qui n’était pas sans visée électoraliste) a surpris son équipe de campagne mais se situe bien dans ce contexte d’affirmation d’une priorité à l’éducation. Et le président sera jugé, entre autres, sur cette promesse emblématique de son quinquennat.
Alors qu’en est-il ? Notons, d’abord, que sur les « 60 000 » postes annoncés par le président et précisés ensuite, seuls 54 000 reviennent à l’Éducation nationale, les autres étant dévolus à l’Enseignement supérieur et aux lycées agricoles. Sur ces 54 000, 48 000 sont des postes de professeur, les 6 000 autres étant ceux de personnel non enseignant (CPE, principaux, etc.). Sur cet objectif, le ministère affiche à des chiffres prometteurs : 31 600 postes déjà créés dans l’Éducation nationale qui se décomposeraient ainsi : 21 500 postes de stagiaires (sur un total attendu à l’horizon 2017 de 27 000), 4 150 postes d’enseignant titulaire (sur 21 000 attendus) et 3 150 autres postes (sur 6 000).
En dehors des effets de tribune de JL Mélenchon, la critique porte sur deux points. En premier lieu, les stagiaires (dont la formation en alternance a été rétablie après sa suppression par Nicolas Sarkozy) n’enseignent qu’à mi-temps. Ensuite parce, selon certains (cf. un article de BuzzFeed) , tous les postes “créés” ne sont pas pourvus car on manquerait de candidats dans plusieurs concours. D’autres encore, mettent en avant la pression démographique (le baby boom de l’an 2000) qui réduirait les effets des créations de postes.
A noter que sur cette polémique, les réactions syndicales sont diverses, y compris au sein de la même fédération. Ainsi pour le SNES-FSU on ne va pas y arriver, estime la co-secrétaire générale Frédérique Rolet. Il y a 8.500 emplois nouveaux prévus au projet de budget 2016. Il en faudrait au moins 11.000 pour réaliser la promesse des plus de 22.000 qui restent à créer. ». Alors que la secrétaire générale de la FSU, Bernadette Groison, dans une interview au journal Les Échos se démarque nettement de la position de JL Mélenchon en affirmant “Nous ne faisons pas le même calcul. Pour la FSU, plus de la moitié des postes promis ont été créés. On demande donc au gouvernement de mettre un coup de booster pour tenir l’engagement d’ici à 2017. ”. Le SE-UNSA, n’est pas aussi alarmiste, mais fait part de ses craintes sur la scolarisation des moins de trois ans : “ seul un tiers des 3.000 postes envisagé d’ici à 2017 a été créé.
Sans être en aucune manière un “expert” de ces questions (mais dans le domaine éducatif, on sait bien que ce statut n’est pas nécessaire pour s’exprimer !), cela m’inspire quelques remarques :
- Il y a eu un problème de communication : création “nettes” ou "brutes” ? Par définition, les créations de postes nettes seraient des postes budgétaires ETP (équivalent temps plein) supérieurs aux départs en retraite. Les suppressions, au contraire, s’effectuent par le non-remplacement de tous les départs en retraite. Autrement dit : est-ce que les créations de postes promises ne serviront qu’à compenser l’augmentation démographique des élèves d’une part et les départs en retraite des profs d’autre part ? C’est pas net...

- Recrutement ou créations ? il faut en effet tenir compte des postes non pourvus par faute de candidats ou parce que ceux qui se présentent ne sont pas tous à la hauteur. Il y a bien sûr à travailler sur l’attractivité du métier mais celle ci ne se réduit pas au seul salaire . Et, sans vouloir me faire l’avocat de qui que ce soit, au delà de la responsabilité du gouvernement il faut aussi questionner celle des jurys de concours qui ne pourvoient pas tous les postes et peuvent être quelquefois très malthusiens.

- La promesse des 60 000 postes a été absorbée pour près de la moitié par le rétablissement de la formation en alternance des enseignants stagiaires (moitié du temps en classe, l’autre à l’ESPÉ, donc 2 stagiaires = un équivalent temps plein). Mais une fois fini leur stage, ils deviennent profs à temps plein ! Donc ceux qui ne les comptent que pour moitié (et a fortiori pour un tiers) font des calculs à court terme et un peu biaisés...
- Pour compliquer la chose, il faut rajouter que la gestion des postes budgétaires (les enseignants putatifs) s’effectue en année civile avec le budget de l’État et la gestion des enseignants réels se fait en année scolaire. Le calcul s’en ressent
- Vu le nombre d’établissements du primaire et de collège, 60 000 postes c’est même pas un poste de plus par établissement. Il est alors difficile pour la majeure partie des collègues de croire à ces créations... Il ne faut pas l’oublier.
- Il ne faut pas oublier non plus que si on se place sur un plan strictement mécanique, il suffirait de réduire d’une heure par semaine l’emploi du temps de toutes les classes de lycée et de collège pour dégager plus de 10 000 postes....
Rien n’est simple...

Rude est l’école...
L’an dernier, de février à juin, la journaliste Louise Tourret qui anime l’émission Rue des Écoles sur France Culture (cette année le dimanche de 17h à 19h) a assuré des cours de Français dans un collège REP+ de Paris comme vacataire.
Comme elle l’écrit dans son premier article d’une série consacrée à cette expérience  : “Devenir prof ? Rien de plus simple (c’est après que ça se complique) ”. L’Éducation Nationale use et abuse des emplois précaires et il est relativement aisé de se faire recruter comme “vacataire”. Dans une série d’articles, elle raconte la solitude de l’enseignant et constate que même si certains collègues l’aident “ la porte de la classe se refermera à chaque début de cours pour une heure de solitude. ” et elle ajoute “ Je réaliserai aussi rapidement qu’il est assez déplacé d’arriver en salle des profs et de déclarer que je galère. Ce serait comme d’arriver avec une pancarte « Je suis une mauvaise prof » ! Je me demande combien de petits nouveaux, ou même pas forcément, galèrent en silence sans recours.”. Elle évoque aussi dans un autre billet intitulé La difficulté scolaire n’est pas une maladie contagieuse, les problèmes d’apprentissage des élèves mais aussi les moyens qu’elle utilise pour les contourner. Dans un troisième billet (en attendant le quatrième ?), en évoquant les orientations et le déterminisme social, elle pose un constat : “"Je sors du collège avec le sentiment d’avoir proposé un marché de dupes à des gamins de 15 ans"
Avec ces chroniques qui s’appuient sur le double regard de la journaliste spécialisée et de la vacataire avec une sorte de fraicheur optimiste, on évite le piège de l’analyse en surplomb et celui du regard un peu désabusé et cynique qu’on trouve trop souvent dans les récits de jeunes enseignants qui encombrent les rayons des libraires chaque année. On reproche trop souvent aux journalistes de ne pas bien connaitre leur sujet, de survoler les questions pour apprécier lorsque qu’on a quelqu’un qui fait l’effort d’aller voir plus dans le détail et de prendre le temps de s’immerger dans le sujet.

Une photo
Une photo peut-elle changer le monde ?
Peut-être pas. Elle peut cependant faire bouger l’opinion.
La photo d’un enfant mort que la mer a rejeté sur une plage de Bodrum en Turquie a ému le monde entier. Il semble presque endormi comme le font certains enfants : sur le ventre, presque à genoux dans leur lit, surpris par une fatigue soudaine. Mais ici ce n’est pas le sommeil mais la mort qui l’a figé dans cette position. Une mort indigne dans une embarcation qui tentait la traversée du rivage turc vers une île grecque à quelques dizaines de kilomètres. Et puis ensuite une autre photo vient nous interpeller. On voit le petit Aylan, 3 ans, originaire de Kobane, avec son frère de 5 ans (disparu lui aussi) au temps des jours heureux avec un gros nounours entre eux deux. Et c’est ce contraste qui rend cette mort (qui vient pourtant après des milliers d’autres) insoutenable et qui réveille les consciences. On ne “migre” pas par hasard ou par intérêt et encore moins pour profiter d’un quelconque avantage, on cherche à fuir un pays en guerre au péril de sa vie. On se réfugie.
Et ce drame est aussi l’occasion de rappeler que ce sont "plus de 13 millions d’enfants qui sont non scolarisés dans les pays affectés -directement ou indirectement- par les conflits armés" comme nous l’indique l’Unicef dans un rapport publié jeudi dernier . "En Syrie, le conflit a détruit deux décennies de travail en faveur de l’élargissement de l’accès à l’éducation." précise ce rapport Il y a déplacé 7,6 millions de personnes à l’intérieur du pays et contraint plus de quatre millions d’autres à se réfugier à l’étranger. Dans les pays voisins, plus de 700 000 enfants syriens ne sont pas à l’école, en particulier en Turquie et au Liban où les écoles sont surpeuplées et manquent de moyens.
Sur le site de l’UNICEF , on pourra lire le témoignage d’Aleksandar Lazovski, spécialiste de la protection sociale à l’UNICEF. Laissons lui le dernier mot de cette chronique : “La plupart des enfants auxquels j’ai parlé ne veulent pas partager leur vécu de la guerre. Ils préfèrent parler de leurs espoirs pour l’avenir, dont fait toujours partie un retour à l’école. L’autre jour, j’ai observé un groupe d’enfants de différentes nationalités qui jouaient à faire semblant qu’ils étaient en classe. Malgré le fait qu’ils ne parlaient pas tous la même langue, ils se sont organisés en « professeurs » et « élèves », partageant le même rêve éveillé d’être juste des « enfants normaux ». ” et il ajoute en conclusion “J’espère que bientôt les enfants que j’ai rencontrés auront ce qu’ils désirent le plus : une vie normale où ils pourront s’asseoir dans une vraie classe au lieu d’une classe imaginaire.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot