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Bloc-Notes de la semaine du 30 novembre au 6 décembre 2015

- Mixité – École-Entreprise - Décrochage - Menaces -


Le bloc notes de la semaine s’intéresse à un rapport parlementaire sur la mixité sociale à l’École. On évoque aussi les annonces faites par la Ministre sur le rapprochement École-Entreprise ainsi que la lutte contre le décrochage. Et on aborde aussi, avec circonspection, les menaces proférées par les terroristes contre l’École Française.

Mixité
Le rapport parlementaire « les politiques en faveur de la mixité sociale dans l’Education nationale »,remis par les deux députés Yves Durand(PS) et Rudy Salles (UDI) a été peu commenté dans la Presse. Seul un article de Libération l’évoque. Pourtant il me semble important à analyser. Notamment parce qu’Yves Durand est un député influent dans le domaine de l’éducation et qu’il est en particulier chargé du comité de suivi de la refondation. Et ce que dit ce rapport (téléchargeable sur le site de l’Assemblée Nationale ) est ambivalent.
D’un côté il distingue bien (ce qui est essentiel) la mixité et l’hétérogénéité : on peut avoir de la mixité sociale dans un établissement et pas d’hétérogénéité dans les classes (cf. la polémique actuelle sur le Collège). Les deux rapporteurs préconisent donc surtout plus d’hétérogénéité. Ce qui se situe dans le prolongement des travaux récents du CNESCO sur ce sujet qui avait identifié des pratiques de « ségrégation active » au sein des établissements.
Mais d’un autre côté, on ne peut s’empêcher de voir certaines des conclusions comme une sorte de renoncement. Quand on écrit « la mixité sociale est un objectif incertain », qu’elle ne peut être « une fin en soi » et surtout pas « l’alpha et l’oméga de la politique scolaire », ça pose quelques questions... Et ça rentre en contradiction avec les déclarations de la Ministre sur le perron de Matignon le jeudi 22 janvier 2015. Dans ce discours important et qui venait après les attentats de janvier, Najat Vallaud-Belkacem annonçait onze mesures dans le cadre d’une grande mobilisation pour les valeurs de la République. La huitième intitulée “Renforcer les actions contre les déterminismes sociaux et territoriaux ” déclarait en particulier qu’“une politique active de mixité pour agir sur la composition des collèges sera mise en place grâce aux nouvelles dispositions législatives et réglementaires.” et annonçait que “ de nouveaux secteurs de recrutement des collèges seront définis pour y regrouper plusieurs établissements là où c’est pertinent.” Et que “ les directions des services départementaux de l’Éducation nationale mettront en place une procédure d’affectation des élèves permettant de renforcer la mixité sociale des établissements des nouveaux secteurs de recrutement.”. Dans la même période, on se rappelle que Manuel Valls dénonçait avec des mots très forts “l’apartheid social”.
On peut aussi s’interroger sur l’usage et l’interprétation d’un tel rapport quand le député Rudy Salles ajoute  : « L’école n’a pas vocation à réparer les fractures que la société ne parvient pas à réparer. Autrement dit, l’école n’a pas à faire de la mixité là où les politiques du logement ont échoué. » Ou encore : « La mixité sociale n’est pas l’objectif prioritaire, mais c’est peut-être, éventuellement, un moyen d’arriver à la réussite pour tous. »
Ce rapport est-il un retour à une ambition plus modeste ? Ou le signe d’un début de renoncement sur un des enjeux pourtant majeur de la lutte contre l’exclusion ? Il y a en tout cas de vraies questions qui sont posées et qui mériterait un débat de plus grande ampleur.

École-Entreprise
La ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem a détaillé mercredi 2 décembre ses mesures pour ouvrir davantage l’école au monde du travail. La presse passe en revue les principaux dispositifs préconisés. On en trouve une présentation détaillée dans L’Express et surtout dans Les Échos à qui la Ministre a donné une interview. Ses propositions s’appuient notamment sur les recommandations du Conseil national éducation-économie (CNEE) et d’un rapport de Christiane Demontès, ancienne sénatrice PS et cheffe de la mission évaluation des partenariats de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur avec le monde économique pour l’insertion professionnelle des jeunes. Ce rapport a été remis le 30 octobre dernier.
"L’école doit avoir un horizon plus vaste que la porte de la classe" déclare la ministre pour justifier ce rapprochement École-entreprise. Mais, au delà de ces grands principes, la Ministre fait des annonces dans plusieurs domaines : le stage de troisième, la formation des enseignants et des chefs d’établissement, et l’orientation.
Le stage de troisième en entreprise fait l’objet de toutes les attentions. "Son utilité est avérée, mais pour qu’il soit pleinement utile aux élèves, il faut en améliorer la préparation, c’est-à-dire avant même qu’ils se mettent à en chercher un, aborder avec eux des sujets comme les codes de l’entreprise, les techniques de recherche d’un stage, ce qu’on entend par stage d’observation, etc.", explique Najat Vallaud-Belkacem . Une formation en ligne sera créée, à destination des tuteurs de stage. Les stages seront étalés durant toute l’année scolaire. On prévoit aussi 330 pôles pour démarcher les entreprises. "Ce sont des ’brigades’ constituées de plusieurs chefs d’établissement et chefs de travaux, installées à l’échelle d’un bassin d’emploi, et destinées à trouver des stages à ceux qui n’ont pas de réseau personnel", détaille la ministre. Chaque pôle se verra adjoindre les services de deux jeunes en service civique.
Le stage obligatoire en entreprise pour les chefs d’établissement, en vigueur entre 1989 et 1984, "à l’époque où leur formation s’étalait sur deux ans", va être rétabli. D’une durée d’une semaine, il sera inclus dans leur formation initiale. Il y aura la même obligation pour les inspecteurs (même s’il me semble qu’elle existe déjà). En revanche aucune obligation pour les enseignants. Ceux ci seront simplement incités à en faire.
Dans le cadre de la réforme du collège, la “découverte professionnelle 3h” (DP3) est supprimée. Elle sera remplacée par le “Parcours Avenir” (qui est déjà rentré en vigueur). Il se manifeste sous deux formes : une dimension disciplinaire avec des outils pédagogiques pour que, par exemple, un professeur de français comme d’anglais soit capable de proposer à ses élèves des exercices autour du monde professionnel. Cette dimension devrait être renforcée avec l’EPI “Monde économique et professionnel”. La deuxième dimension est structurée autour de l’élaboration d’un projet personnel et professionnel. Il faudrait que chaque collègien puisse, pendant sa scolarité avoir accès au moins à une visite d’entreprise, une rencontre avec un professionnel, un stage, participe à un projet concret de type mini-entreprise ou concours.
La relation entre le monde économique et l’École est un sujet hautement inflammable. Presque autant que la laïcité (c’est peu dire) ! Pour beaucoup l’École est vue comme une sorte de sanctuaire qui devrait être préservé de l’influence de l’économie comme elle l’est de la politique ou de la religion. Et la notion d’employabilité est diabolisée dans toute une partie de la littérature consacrée à l’analyse du système éducatif. Or, dès le début de l’École Républicaine, la préparation à la vie professionnelle fait partie des objectifs assignés à l’École avec la transmission des connaissances et l’éducation des citoyens. Durkheim, un des penseurs de l’école de la République, énonçait ainsi ce triple rôle : à la question « pourquoi l’école et pour quoi l’école ? » il répondait : « pour former la personne, le citoyen et le travailleur ».Et Freinet, lui même défendait ce rôle d’insertion de l’École (voir un billet de JM Zakhartchouk qui le rappelle).
Mais évidemment, la liaison Ecole-Entreprise ne peut se faire à n’importe quelles conditions. Et il faut être prudent sur un certains nombre de dérives possibles. D’abord il faut rappeler que le monde des entreprises ne se limite pas à la seule logique des entreprises privées très (trop) présentes dans ces partenariats. Il existe aussi tout un secteur qui fonctionne avec d’autres modèles de gouvernance et un horizon autre que la seule logique du profit c’est tout le secteur de l’Économie sociale et solidaire (ESS). Il serait bon que les dispositifs mis en place ne l’oublient pas. Tout comme il est utile de rappeler que le secteur public (et les fonctionnaires) sont créateurs de richesses. Il faudrait aussi qu’on prenne un peu plus conscience que “l’esprit d’entreprendre” ne se limite pas au seul monde de l’entreprise et peut s’exprimer dans des initiatives citoyennes ou coopératives qu’il faut aussi encourager. Enfin, il est utile de rappeler que l’enjeu n’est pas de “faire aimer” l’entreprise (je l’ai déjà écrit ). Or, c’est trop souvent ce qui est sous-jacent dans les actions menées par les lobbys patronaux. L’enjeu de l’enseignement c’est de transmettre des savoirs et de forger des compétences. Des savoirs qui permettent d’agir sur le monde et la société . Connaitre l’entreprise est important mais pour y agir et y travailler en connaissance de cause et avec un regard critique. Quant aux compétences, j’emprunte à mon ami Philippe Frémeaux ancien directeur d’Alternatives Économiques et responsable de SCOP, ce qu’il écrivait en 2013 (et qu’on retrouve à la fin d’un de mes billets ). “ L’enjeu est plus profond et tient d’abord aux valeurs et aux méthodes que l’école française a trop longtemps portées et porte trop souvent encore : la soumission à l’autorité, la transmission de haut en bas de savoirs incontestables, la faible valorisation de l’initiative, l’absence de travail collectif. Si l’on veut que l’école encourage l’esprit d’entreprise, il faut au contraire qu’elle valorise et développe l’autonomie des élèves, leur prise d’initiative, leur sens critique, aussi bien individuellement qu’en groupe, car l’entreprise qui réussit n’est pas seulement une aventure individuelle mais le fruit d’un projet collectif.

Décrochage
Exclusif : « Le nombre de décrocheurs a chuté de 20% en cinq ans »”, c’est le titre de 20minutes le 30 novembre dernier avec à la clé, là aussi, une interview de la Ministre. Il faut dire que la lutte contre le décrochage a fait l’objet de nombreuses mesures depuis 2012. C’est l’une des priorités du quinquennat en matière d’éducation.
Le nombre de décrocheurs a chuté de 20 % en cinq ans. Alors qu’en 2010, 136.000 jeunes décrochaient chaque année et que ce chiffre sonnait comme une fatalité depuis dix ans, on estime aujourd’hui les décrocheurs à 110.000, soit 26.000 de moins « en flux ». L’objectif présidentiel de parvenir à 67.500 d’ici à 2017 est donc possible. On est d’ores et déjà passé sous la barre des 10% de jeunes sans diplômes. Toutefois, comme le rappelle Libération , ces bons chiffres sont à nuancer car ils sont aussi le résultat, d’une amélioration de la mesure du phénomène (ce que la ministre a eu d’ailleurs l’honnêteté d’indiquer d’entrée de jeu.)
Certains pourront voir dans cette annonce une manœuvre à quelques jours d’une élection. Il faut rappeler que les principales mesures avaient été annoncées il y a un an jour pour jour et qu’il est donc logique d’en faire le bilan un an après. Dans chaque établissement a été nommé un “référent décrochage”. Cela n’a pas toujours eu des effets immédiats mais cela a le mérite de mettre cette question trop souvent ignorée à l’agenda. La création de nouveaux “micro-lycées” et autres structures pour décrocheurs avec une pédagogie adaptée va dans le même sens. Le droit de retour à la formation doit être mieux connu encore. C’est l’objectif de la plateforme de suivi et d’informations du gouvernement à destination des jeunes en décrochage, sur Reviensteformer.gouv.fr et au 0800 122 500.
La lutte contre le décrochage est loin d’être gagnée malgré ces chiffres encourageants. Même si c’est affirmé comme une des priorités au niveau national, c’est loin de l’être, semble t-il, dans le quotidien de la plupart des établissements. Cela passe par une prise de conscience et une formation à ces problématiques permettant aux enseignants de repérer les signes avant-coureurs du décrochage et plus et mieux personnaliser et différencier les apprentissages. Il va falloir... s’accrocher !

Menaces
L’Etat islamique appelle à « tuer » des enseignants” c’est le titre d’un article du journal Le Monde . C’est le quatrième média (après Slate , La Croix et Le Figaro ) qui relaie ce qu’il faut bien appeler une "info". Dans mon travail de veille, même si je sélectionne, je ne peux pas complètement l’occulter. Mais avec un vrai dilemme : doit-on relayer cette information au risque de faire de la “publicité” aux délires de cette organisation et alimenter ainsi le climat de peur et de paranoïa actuel ?
C’est Slate.fr qui fut le premier à consacrer un article à cette information. Reprenons ce que le journaliste Robin Verner nous explique. Dar Al Islam, le magazine francophone de l’EI (en ligne...) propose donc dans son numéro 7 un dossier autour de la question de l’éducation en terres « d’incroyance ». Il faut dire que les choses sont simples pour les militants salafistes de l’EI : l’éducation obligatoire française ne vise qu’à abrutir les enfants, à les avilir pour « imposer le mode de pensée corrompu de la judéo-maçonnerie » les rendre « esclaves des vrais maîtres de l’Occident : les juifs corrupteurs ».L’article se déchaine surtout contre la Charte de la laïcité rebaptisée « la Charte de la mécréance ». 
Et les auteurs de l’article dénoncent aussi tout le reste : de l’alimentation scolaire à la démocratie (décrite comme « une fausse religion ») en passant par la mixité, l’interdiction du voile, ou encore la tolérance et l’égalité : « Dans les écoles de la jâhiliyah (ignorance ou paganisme, ndlr), sont enseignés la tolérance, le respect des valeurs républicaines et le pluralisme des convictions ». Ce qu’évidemment il faut rejeter. Dar Al Islam s’en prend aussi à la théorie de l’évolution, dans la plus pure tradition créationniste. Le magazine intime aux parents musulmans l’ordre de retirer leurs enfants des écoles françaises... voire de tuer les professeurs y enseignant la laïcité.
Les menaces contre l’école ne sont pas nouvelles. Mais pour un expert de la propagande djihadiste, interrogé par la Croix , il est important de ne pas sombrer dans la psychose, qui est recherchée par les terroristes. « Ils ont conscience de l’importance de l’école en France. Leur but est de semer la panique. Ils sont dans une guerre psychologique contre nous. » Ces menaces nous appellent à la vigilance mais nous rappellent surtout le rôle essentiel de l’École. On peut à cette occasion se souvenir de cette citation : "L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on puisse utiliser pour changer le monde".
Elle est de Nelson Mandela... Décédé il y a 2 ans, jour pour jour, le 5 décembre 2013.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot