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Bloc-Notes de la semaine du 30 janvier au 5 février 2017

Inégalités - Privé - Élections – Malaise enseignant

Le bloc notes de cette semaine est très politique (et sans prédicat). On y évoque d’abord une nouvelle étude sur les inégalités avant de s’intéresser au développement des écoles privées (sous contrat et hors contrat). La proximité des élections nous conduit aussi à examiner les propositions et déclarations de plusieurs candidats. Et on termine avec un conseil de lecture qui est lui aussi, à sa manière, très politique.

Inégalités
Cette semaine, plusieurs publications nous rappellent qu’il y a mieux à faire que de s’écharper sur des règles de grammaire et que la question des inégalités devrait être au cœur des débats politiques (et pas seulement sur l’École, d’ailleurs).
Les destins scolaires sont déjà largement joués en sixième, nous disent Alternatives économiques ou encore La Croix en s’appuyant sur une récente étude de l’Insee.
Étudiant la situation en 2015 des élèves entrés en sixième en 2007, elle montre que 77 % des enfants les plus performants aux évaluations de 6e ont obtenu le baccalauréat sans redoubler et poursuivent des études supérieures. Inversement, seuls 14 % des collégiens les moins performants en 6e suivent des études supérieures. Près de la moitié d’entre eux n’est même plus scolarisée. Le fait d’arriver « en retard » au collège (à l’âge 12 ans ou plus) réduit de la même manière les chances de suivre des études huit ans après. L’origine sociale joue également : 68 % des enfants de cadres de la cohorte étudiée poursuivent des études supérieures, contre seulement 32 % des enfants d’ouvriers. De même, les écarts selon le sexe sont significatifs : une fille sur deux est inscrite dans l’enseignement supérieur, alors qu’il n’y a que quatre garçons sur dix dans cette situation. Les auteurs précisent néanmoins que le niveau des acquis en 6e est le plus fort déterminant : « Toutes choses égales par ailleurs, il joue plus sur le destin scolaire des jeunes que le sexe, l’origine sociale, le lieu de résidence, le type d’établissement, ou encore l’âge d’entrée en 6e ». Un constat qui confirme donc, s’il en était besoin, les grandes difficultés de l’école française à lutter contre les inégalités.
Denis Peiron dans La Croix essaye de passer du constat à l’analyse en interviewant le Délégué général du laboratoire d’idées Vers le haut. Pour Marc Vannesson, l’étude de l’Insee “ vient confirmer une situation regrettable : notre système scolaire n’est pas capable de s’adapter à la situation d’un jeune tant qu’il n’a pas totalement décroché. Une fois que l’élève est en rupture, on peut s’appuyer sur des dispositifs qui ont fait leurs preuves, notamment les micro-lycées, dont le nombre a augmenté ces dernières années. Mais auparavant, on conserve une logique de moule dans lequel tout le monde doit entrer, on ne parvient pas à faire du sur-mesure…
Plutôt que de s’enfermer dans des querelles somme toute stériles sur le fait de savoir si l’École augmente les inégalités ou si elle ne les augmente pas , il serait peut-être plus urgent de se demander si le système éducatif fait sa part dans la réduction des inégalités. Et de faire de cette question, le véritable enjeu de la campagne présidentielle.
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Privé
C’est l’AFP qui nous apprend que le ministère de l’Education nationale révélait dans une note en décembre. La proportion d’enfants scolarisés dans les écoles maternelles et élémentaires privées (sous et hors contrat) a augmenté à 13,7% cette année, contre 13,5% en 2015/2016. Quant au collège, les établissements publics ont perdu 9.900 élèves tandis que le privé en a accueilli 6.400 supplémentaires. La part du privé s’est élevée à 21,5%, contre 21,3% l’année précédente. Pour la seule classe de sixième, la proportion monte à 22,2%.
Comment analyser cette progression, certes minime, mais réelle ? Dans 20minutes.fr, on détaille “sept raisons qui expliquent l’afflux d’élèves dans l’enseignement privé”. Parmi les raisons, on trouve la volonté de contourner la carte scolaire, le refus de la réforme des rythmes et la peur de la réforme du collège. Comme le disait, un éditorial du Monde du 6 janvier, qui commentait déjà cette statistique : “Aux yeux de bon nombre de parents, les élèves y seraient mieux encadrés, mieux surveillés et moins touchés par les absences d’enseignants. Ils bénéficient, aussi, d’une logique sociale de l’entre-soi, puisqu’ils accueillent des classes d’élèves beaucoup plus homogènes et socialement favorisés. Contre ces stratégies familiales et sociales, la « refondation de l’école » est impuissante.
Claude Lelièvre sur son blog relativise les chiffres et les conclusions qu’on peut en tirer. Pour lui, les évolutions de répartition entre le public et le privé sont tout à fait limitées si on les replace dans un cadre général et dans le temps. “cela ne représente qu’une variation de 0,2% des ’’parts’’ du privé et du public (compte tenu des masses d’élèves concernées).. Drôle d’ « exode ».” ironise t-il . Il note aussi, tout comme l’article de 20minutes.fr, qu’on n’hésite plus à faire des allers et retours entre le public et le privé. Il y a une sorte de zapping. Il y a chaque année une ’’transhumance” d’environ 150000 élèves du privé vers le public, et du public vers le privé...
Ces chiffres sont aussi le prétexte à une querelle politique. Chez Les Républicains, on s’appuie sur ces chiffres présentés comme un “exode” pour faire le procès de la politique actuelle de Najat Vallaud Belkacem. Mais l’argument peut aussi se retourner car les contempteurs de cette politique sont aussi les promoteurs du développement du privé. Comme le rappelle Claude Lelièvre, dans son livre « Faire » paru chez Albin Michel en octobre 2015, François Fillon écrivait : « Si l’enseignement privé donne de bons résultats, nous n’avons aucune raison de vouloir nous en passer et nous devrions même desserrer les carcans qui en limitent la portée. Depuis un quart de siècle, la part des établissements privés sous contrat est limitée à 20%. Il faut se poser la question de savoir s’il convient de revenir sur cette contrainte […]. Je n’ai pas sur ce point de doctrine établie. Je soumets cette question à une réflexion qui prendra le temps qu’il faudra  ». Ce que n’a pas manqué de relever la Ministre de l’Éducation accusant François Fillon de vouloir “instaurer un grand marché concurrentiel de l’éducation dans lequel ce seront toujours les familles qui ont les moyens de payer qui s’en sortiront le mieux”.
Il n’y a pas que le privé sous-contrat qui se développe mais aussi le privé hors contrat. Et on sait que de nombreuses dérives extrémistes (voir ce reportage sur France2) ou sectaires existent. Alors que le conseil constitutionnel, saisi par plus de 120 députés et sénateurs LR, outre l’interdiction de la fessée, a aussi retoqué les mesures de contrôle renforcé des écoles hors-contrat pour cause de “cavalier législatif”, la nécessité d’un contrôle demeure. Le Figaro titre sur “le grand chantier de la réforme du hors-contrat ” et la Ministre a déclaré qu’elle ferait tout pour que les contrôles soient malgré tout renforcés.
Toujours au chapitre du développement des écoles hors-contrat, on peut signaler cette semaine, un reportage sur l’“école démocratique” dans Le Parisien et une vidéo dans le même journal. Le mouvement s’inspire de l’expérience pédagogique libertaire menée en Angleterre, à Summerhill, dans les années 1920, et dont les expérimentations ont nourri des débats enflammés en France au début des années 1970. Une partie des écoles démocratiques, comme celle de Paris, se réclament aussi de la Sudbury Valley School, fondée aux Etats-Unis en 1969. Mais ce mouvement suscite aussi beaucoup de méfiances . Le principe est simple et fondé sur la non-directivité : un lieu accueillant proposant plusieurs espaces : de repos, de travail, un atelier et un jardin. Les élèves ? Des enfants de 3 à 19 ans et des facilitateurs d’apprentissages pour les entourer. L’enfant fait ce qu’il veut, on ne le force pas à apprendre, il va s’éveiller à travers différentes activités et par cela, acquérir des savoirs et des savoir-faire (construire une cabane, apprendre la géométrie). Pour Philippe Meirieu, interviewé par Le Parisienles enfants ont besoin de cadres ”. S’il comprend les raisons qui poussent les familles à se détourner d’une Education nationale “vécue comme une machine incapable de s’intéresser au développement de l’enfant”, il se dit inquiet du développement de ce type d’écoles. “Il est illusoire de penser que l’enfant apprend seul, précise t-il, Ce système ne peut marcher que pour ceux qui bénéficient par ailleurs d’une très bonne éducation... et qui n’ont finalement pas besoin d’école pour réussir. Mais pour tous les autres, qui grandissent dans des environnements moins favorisés, un cadre sécurisant est tout à fait nécessaire ”.
Je rajouterais qu’il ne suffit pas d’apprendre, il faut aussi prendre conscience qu’on a appris et mettre des mots sur cet apprentissage et cela passe forcément par l’action des enseignants. Le spontanéisme est un mythe.
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Élections
Cette rubrique risque fort de devenir récurrente au cours des prochains mois. La multiplication des déclarations et les précisions sur les programmes vont en alimenter la chronique.
Que vont voter les profs ? C’est la question que se pose l’émission Carte d’électeurs” sur RFI . On y fait le constat d’une fragmentation du vote, toujours majoritairement à gauche, mais avec une méfiance à l’égard du Parti Socialiste. C’est un peu le même constat qui est fait dans Le Point qui revient sur la fameuse étude du Cevipof menée avant les résultats de la primaire de la gauche sur les fonctionnaires à l’élection présidentielle de 2017. Dans cette enquête, le candidat socialiste, quel qu’il soit, obtiendrait moitié moins de suffrages de la part des professeurs des écoles que ceux recueillis par François Hollande en 2012, soit près de 20 %. Le principal bénéficiaire de ce report de voix serait Jean-Luc Mélenchon, qui doublerait son score de 2012 en passant de 11 % à 20 % des suffrages des instituteurs. Une radicalisation à gauche, mais pas seulement : Marine Le Pen recueillerait quant à elle 8 % de ces suffrages, soit le double de ce qu’elle avait obtenu en 2012. L’étude constate également un « fort appel d’air au centre, avec François Bayrou à 13 % et Emmanuel Macron à 14 % ». Mais ce que nous apprend cette période c’est l’incertitude et les sondages montrent leurs limites. Qui peut prédire ce qui va se passer dans les mois qui viennent ? Le scénario de cette présidentielle est digne de Game of Thrones ! (valar morghulis comme ils disent...)
Vous avez entendu parler de François Fillon ? C’est (pour l’instant) le candidat de la Droite. Le 2 février dernier lors d’un déplacement à Charleville-Mézières, il s’en est de nouveau pris à l’École en déclarant : “L’École était le creuset de la République, elle en est désormais le caveau ”. Lui, c’est un “caveau de famille” qu’il est en train de se creuser...
Samedi, à Lyon, Marine Le Pen a dévoilé son projet présidentiel avec 144 engagements . Parmi ceux-ci, quelques uns concernent l’École en particulier les engagements 101 à 107. On peut y lire beaucoup de généralités avec des mots qui ne font pas peur (“mérite” et “méritocratie”,“transmission”, “égalité des chances”,...) et peu de propositions concrètes sinon la suppression de certaines mesures actuelles. C’est le propre d’un discours démagogique. Et c’est finalement cette banalité qui est le plus inquiétant car ce discours on a déjà l’impression de l’avoir entendu mille fois en salle des profs...
Toutefois, un engagement mérite toute notre attention, c’est le n°81 qui propose la suppression du collège unique et le retour près de 60 ans en arrière avec la sélection précoce à 14 ans… On retrouve d’ailleurs ici des idées déjà développées par certains des candidats à la primaire de la droite. Cette proposition peut séduire une bonne partie de l’opinion publique convaincue de la nécessité d’offrir quelque chose aux enfants qui ne seraient pas “faits pour les études” et de l’importance de la valorisation de l’apprentissage et du travail manuel (l’ « intelligence de la main » de Bruno Lemaire). Le problème c’est de savoir qui est orienté vers ces sections. Ce ne sont JAMAIS les enfants des catégories sociales les plus favorisées... Derrière le “goût” pour les études ou le travail manuel, se cachent les inégalités sociales...Et puis, il y a la sélection précoce. En instaurant un tri dès la 5ème, on ferme l’avenir des jeunes. Qui peut prédire comment un adolescent peut évoluer et progresser ? C’est une proposition qui officialise, non seulement le déterminisme social, mais une sorte de fatalisme naturaliste : il y aurait les enfants “doués” et ceux qui ne le seraient pas... et cela serait figé une fois pour toutes. C’est la négation de l’éducabilité et au final de la mission même de l’école. Non au tri sélectif (à l’école...) ! L’école de Marine Le Pen est une école injuste et inefficace
Les meetings se sont succédés à Lyon en cette fin de semaine. Peu de choses sur l’École dans le meeting d’Emmanuel Macron, il avait surtout évoqué ce thème dans son meeting de Lille, samedi 14 janvier.
En revanche , une partie importante sur l’école dans le(s) meeting(s) de JL Mélenchon dimanche après-midi, avec plusieurs propositions : école obligatoire et gratuite de 3 à 18 ans, une refonte de la carte scolaire, création d’une “allocation d’autonomie d’études”, recrutement de 60 000 profs...
On ne nous dit pas si la technique de l’hologramme peut pallier aux classes surchargées et aux limites des politiques de recrutement... !
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Métier : professeur
Le livre d’Anne Barrère Au coeur des malaises enseignants, (Armand Colin, 2017), s’annonce comme un livre essentiel qui permet de remettre en perspective et de tenir à distance un certain nombre d’idées faciles : les “bonnes pratiques”, la “résistance au changement” et le mythe du changement par les réformes. Elle évoquait déjà tout cela dans une interview à La Lettre de l’Éducation en aout 2016 mais la lecture du livre permet de préciser ses analyses.
On pourra en lire une recension et une interview dans le Café Pédagogique et une interview réalisée par Luc Cédelle pour le site de l’Ajéduc (association des journalistes éducation). Le titre de cette interview résume assez bien un des constats faits par Anne Barrère : “La culture envahissante de l’évaluation contribue à démoraliser les enseignants”. Elle évoque aussi pour les rejeter l’obsession des “bonnes pratiques”. On pourra rapprocher cette réflexion de celle du récent article de Louise Tourret qui s’attaque au mythe du “super-prof” dans Slate.fr .
Une autre piste intéressante lancée par Anne Barrère se trouve dans son interview au Café Pédagogique  : “Mon idée c’est que s’il faut remettre du collectif dans le métier ça ne se fera pas par en haut en essayant de créer du consensus sur la réforme. Ca se fera en invitant les enseignants à échanger sur ces épreuves. Ils retrouveront alors les contours du métier collectivement alors qu’aujourd’hui ils le vivent dans la solitude. L’épreuve est un outil pour retrouver du collectif.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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