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Bloc Notes de la semaine du 3 au 9 mars 2014

- École commune – Réformistes et provocateurs – Peut-on encore lire le Point ? – mal aimés -


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Le bloc notes de cette semaine est assez fourni. Une bonne part des commentaires portera sur les propositions formulées par le think tank Terra Nova pour une “école commune” et les nombreuses réactions que cela a suscité. On peut donc être à la fois traité de “réformistes” et de “provocateurs”…
On évoquera brièvement la couverture indigne du Point de cette semaine sur l’École. Et on reviendra aussi sur une “enquête” sur l’attractivité du métier enseignant qui a beaucoup circulé dans les réseaux sociaux. Un peu de désintox s’impose… .
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École commune
Le sujet a déjà été commenté dans la revue de presse de jeudi et celle de vendredi , mais si l’on fait le bilan de la semaine, ce sont les propositions du think tank Terra Nova qui constituent l’essentiel de l’actualité éducative.
Cette note a fait l’objet de nombreux articles et commentaires. Mais la plupart se focalisent sur des aspects polémiques et c’est peut-être au détriment du cœur de la proposition. On notera toutefois l’article très factuel du Monde ou celui de l’Express . L’un comme l’autre insistent sur la proposition centrale de création d’une école commune. Louise Tourret sur Slate.fr analyse aussi ce projet et en propose une mise en perspective historique et comparatiste tout à fait intéressante.
L’étude ne recommande pas de fondre école et collège dans une même structure mais de mettre en place des "réseaux écoles-collège" constituant des unités d’enseignement et "un pilotage intégré et dynamique du développement des conseils des réseaux écoles-collège". Ecole et collège seraient confiés "à la même collectivité" territoriale. C’est ce qui était évoqué dans les travaux préparatoires de la “refondation” sous le nom d‘“école du socle”. Réalistes, les auteurs de cette note préconisent, d’ailleurs , de s’appuyer sur les possibilités offertes par la loi de refondation pour construire cette structure. L’idée principale de la note est de lutter contre les inégalités. Le rapport affirme que le «  manque de progressivité  » et le «  défaut de cohérence  » entre primaire et collège sont «  parmi les causes majeures de l’échec des élèves ». Les auteurs préconisent des mesures touchant le recrutement autant que les pratiques : formation pédagogique commune dans les toutes nouvelles écoles supérieures du professorat et de l’éducation (Espé), stages de formation continue conjoints, travail en commun en CM1-CM2-6e (cycle 3), élaboration commune des contenus des enseignements dans le cadre d’un «  fonctionnement curriculaire nouveau »...
Mais la mesure la plus commentée est la proposition de fusionner le corps de professeur des écoles et celui de professeur certifié". L’étude évoque des enseignants du primaire et du secondaire qui «  se connaissent mal, se jalousent souvent et parfois se dénigrent, crispés sur des identités professionnelles qu’on pourrait croire dépassées (la polyvalence des instituteurs vers la spécialisation disciplinaire des enseignants de collège) alors qu’ils exercent le même métier devant les mêmes élèves  ».
Une autre analyse de la proposition de Terra Nova par le journal Les Échos. Le quotidien économique titre son article sur deux petites phrases, glissées dans une étude de 26 pages : “Terra Nova doute de l’intérêt des 60.000 postes dans l’éducation nationale ”. On peut lire en effet : “Sans efficacité sur l’amélioration de notre système éducatif,[ce choix] réduit considérablement les marges de manœuvre budgétaires, alors que la formation continue, aujourd’hui réduite à peau de chagrin, concerne potentiellement plus de 700.000 enseignants ”, écrivent les auteurs de l’étude. Il faudrait «  utiliser ces moyens pour financer le plan de formation continue et des dispositifs pédagogiques dans les écoles et les établissements », confie aux « Echos » Claire Krepper, membre du syndicat SE-UNSA, qui a contribué à l’étude..

Réformistes et provocateurs
Evidemment, certaines des propositions font vivement réagir.
D’abord parce qu’elles s’attaquent à des éléments constitutifs de l’identité professionnelle comme le rapport à la discipline d’enseignement pour les enseignants du secondaire. Louise Tourret sur Slate.fr rappelle que le rapport consécutif à la concertation pour la Refondation de l’école de la République recommandait par exemple de multiplier les postes d’enseignants bi-matière, par exemple français/histoire, maths/SVT, les deux premières années du collège. Mais par crainte des réactions de la profession et des syndicats, cette proposition n’a pas été retenue dans le texte de loi.
Le Casé Pédagogique , tout en nuances titre “Terra Nova : Une provocation pour le Snes ” . Le think tank recommande en effet dans ce rapport de « ne plus survaloriser la puissance du SNES », en « cessant notamment d’en faire le partenaire privilégié du ministère » et de « ne pas identifier la FSU à ce seul syndicat ». Il faut « davantage s’appuyer sur les syndicats, associations et fédérations de parents favorables à cette réforme. » Le discours ne va cependant pas au bout de la provocation et n’est pas aussi “violent” que le disent certains commentateurs : «  ».
Le SNES s’exprime sur le site du Café pédagogique par la voix d’un de ses co-secrétaires généraux. Pour Roland Hubert, l’étude n’est qu’un épisode supplémentaire d’une histoire vieille de 40 ans. Selon lui, les enseignants ne veulent pas de l’école commune. Là où notre collègue a raison, c’est qu’en effet, derrière cette question de l’école commune on retrouve des enjeux déjà au cœur de la constitution du collège dans les années 70. Fallait-il construire un collège dans la continuité de l’école primaire (avec moins d’enseignants) ou l’inscrire dans une sorte de préparation au lycée (avec les mêmes disciplines qu’au niveau supérieur) ? Et avec déjà une problématique qui était celle de la monovalence ou de la bivalence. Les PEGC étaient des enseignants, souvent issus du primaire, qui enseignaient deux disciplines. Ce corps aujourd’hui quasi-disparu qui fut créé dans cette logique de continuité a engendré un problème de champ de syndicalisation. Fallait-il les syndiquer au SNI (syndicat national des instituteurs) ou au SNES (second degré) ? Deux syndicats membres de la puissante FEN de l’époque. L’arbitrage fut fait en faveur du second degré et d’un collège se calant tant au niveau des personnels que des programmes sur le lycée. Et au détriment d’une continuité École/ collège qu’on retrouve aujourd’hui au cœur de la problématique de l’école du socle. Et qui reste d’une brulante actualité.
Autre dimension polémique, celle de la critique implicite de la promesse des 60 000 postes. C’est le journal Les Échos qui choisit de titrer Terra nova doute de l’intérêt des 60 000 postes dans l’Éducation Nationale”. Comme souvent le titre introduit un biais journalistique destiné à insister sur la dimension polémique. Car, comme le dit la journaliste elle-même, il s’agit d’une phrase dans un rapport de 27 pages.
Comme nous l’avons souligné nous même à plusieurs reprises, la promesse des 60 000 postes a pu être un élément important dans la campagne électorale surtout après la saignée sarkozyste mais elle a eu aussi pour effet de réduire la marge de manœuvre. En d’autres termes, il n’y a plus rien d’autre à négocier... Cette promesse de créations de postes sans contrepartie négociée sur la modification du statut et des conditions de travail, n’est pas sans faire penser à la stratégie Jospin de 1988 au moment de la revalorisation. Mais, cela dit, cette remise en question de cette promesse présentée ainsi peut aussi être vécue comme une provocation.
Peut-on être “réformiste” et “provocateur” ? apparemment oui…. Puisque ces deux qualificatifs pourtant contradictoires sont appliqués aux auteurs et au think tank lui-même. Ce n’est pas le moindre des paradoxes. Mais la question est aussi stratégique. A quelle condition peut-on faire évoluer le débat et éventuellement faire triompher ses idées ? S’il est nécessaire dans le cadre d’une négociation de demander beaucoup pour obtenir forcément moins, il faut prendre garde aussi à ne pas braquer les autres interlocuteurs avec des chiffons rouges et des adjectifs disqualifiants qui risquent de fermer toutes possibilités d’évolution. D’autant plus dans un contexte où le traitement journalistique va accentuer les différences et construire du conflit binaire là où il faudrait de la nuance. La voie est étroite…

Peut-on encore lire le Point ?
École : l’enquête qui fait mal” c’est le gros titre sur la couverture du magazine Le Point de cette semaine . Et les sous-titres sont de la même farine : “Peut-on encore confier nos enfants à l’Éducation Nationale ”, “le J’accuse d’Alain Finkielkraut ” ou encore “les solutions qui marchent ”. Grand chelem. On croyait le discours des déclinologues de l’École en retrait, il revient en force avec ce magazine. Et les mensonges et caricatures ne manquent pas dans ce numéro.
Le principal sous-titre (“Peut-on encore confier nos enfants à l’Éducation Nationale ”) est particulièrement indigne et détestable car il ravive une posture de défiance à l’égard de cette institution déjà attaquée récemment par le boycott des “journées de retrait“ des extrémistes refusant les ABCD de l’Égalité.
Faut-il pour autant dire que tout va bien ? Évidemment non. Le discours sur l’École est difficile à tenir et se situe toujours sur une ligne de crête. D’un côté, la moindre critique du système est vécue par beaucoup de ceux qui y travaillent comme une remise en cause personnelle. De l’autre des pseudo-spécialistes qui prospèrent sur une déploration nostalgique et mythifiée d’une École d’autrefois. Entre les deux, il est difficile de tenir un discours critique et nuancé sur les insuffisances de notre système éducatif et sur ses nécessaires évolutions.

Mal aimés…
Cette semaine, les médias ont relayé une étude qui a vite fait le tour du web éducatif. Intitulée «  Ces métiers dont personne ne veut », l’étude de Jobintree.com affiche le métier d’enseignant en tête de ceux n’ayant « pas la côte ». Cette étude a d’abord été relayée par un article du Figaro
Le premier à réagir à cette supposée enquête fut l’historien Claude Lelièvre sur un de ses blogs relayé ensuite par Emmanuel Davidenkoff . Ils rappellent l’un comme l’autre que le “vivier” de candidats qui s’était fortement asséché durant la période précédente, s’est reconstitué. Il y a eu en moyenne 2,4 présents pour un poste offert au concours externe du Capes (14 865 pour 6135 postes offerts). Si, dans certaines disciplines, le rapport a été singulièrement bas ( et préoccupant), comme en lettres classiques (0,6 présent pour un poste offert !), en allemand (1,2), en éducation musicale (1,3), en mathématiques (1,4), en lettres modernes (1,5), en anglais (1,9) ; le risque d’échouer (et donc la sélectivité) a été foncièrement dominant dans nombre d’autres disciplines : en sciences physiques et chimiques ( 4,5 présents pour un poste offert), en espagnol (5,2), en italien (6,2), en philosophie ( 8,2).
Lucien Marboeuf sur son blog note que l’étude de Jobintree fait… 4 pages en tout et pour tout ! Et encore, dit-il, la 4ème est pour moitié un tract publicitaire à peine déguisé. Et il pose tout comme les deux éditorialistes précédents, la question de la fiabilité de l’échantillon. Car on est là à la limite de l’escroquerie intellectuelle quand on apprend que cette étude se fonde pour établir ses conclusions sur son propre site d’annonces et sur «  plus de 75 000 offres d’emploi et plus de 720 000 actes de candidatures effectuées via son site entre octobre et décembre 2013 ». Or, nous rappelle Lucien Marboeuf, toute personne qui veut enseigner sait très bien qu’on devient enseignant essentiellement sur concours !... L’écrasante majorité des postes de professeur sont pourvus par cette voie de recrutement, et il ne viendra pas à l’idée d’un futur prof de chercher un boulot sur un site d’annonces professionnelles. Les candidats potentiels à un poste d’enseignant ne font pas partie de la cible de Jobintree, il ne faut donc pas s’étonner au final de ne pas les retrouver comme candidats.
Cette étude est donc “grotesque” pour reprendre l’expression de notre blogueur. Mais il faut cependant s’interroger sur les raisons pour lesquelles une enquête aussi peu fiable a eu autant d’échos auprès des enseignants. La raison en est simple : elle confirme l’opinion que beaucoup d’entre eux ont déjà de leur métier. Un sentiment de déclassement, l’impression d’être mal-aimés et d’exercer un métier dévalorisé et “empêché” constituent la base d’une déploration permanente et publique. Mais avec beaucoup de contradictions.
Ce que résume Emmanuel Davidenkoff dans sa chronique sur France Info : “La plainte des enseignants sur leurs conditions de travail est réelle, et ancienne – on l’a dit - mais elle s’exprime de manière assez paradoxale. Dans les sondages ou via leurs organisations représentatives, disons quand ils s’expriment collectivement, en tant que corporation, les professeurs mettent en avant les difficultés du métier, le peu d’aide dont ils bénéficient au quotidien. Mais quand vous les interrogez individuellement – et nous le faisons régulièrement ici – le discours est tout autre : vous voyez apparaître un engagement qui reste intense dans le métier, et des rétributions symboliques fortes, à commencer par le plaisir ressenti quand les élèves réussissent, et ce quel que soit leur niveau. Vous avez donc une distorsion importante entre le discours collectif et le discours individuel.”.
C’est sur l’espoir que ce discours individuel soit aussi un discours public (je connais même une revue et un mouvement qui accueillent ce genre de discours…) que nous conclurons cette chronique.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot