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Bloc-Notes de la semaine du 28 mars au 3 avril 2016

- Ival - Syndicats - Mobilisations - Innovation -


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Le bloc notes de cette semaine revient sur une semaine riche en évènements et en réflexion. Avec d’abord la publication mercredi des “indicateurs des résultats des lycées” (Ival) malheureusement présentés comme un palmarès. Le même jour se tenait aussi la journée de l’innovation organisée par le Ministère, nous essayerons d’en voir les enjeux. Et jeudi c’était la 2ème grande journée de mobilisation contre la “loi Travail”. Nous nous y intéresserons sous l’angle de la mobilisation lycéenne.
Que se passait t-il à Grenoble cette semaine ? des congrès syndicaux : celui du SNES-FSU et celui de l’UNSA-Éducation. Aux deux bouts de la ville et sur des positions tout aussi distantes...

Ival
Comme chaque année le Ministère de l’Éducation a publié (mercredi 30 mars) les “indicateurs de résultats des lycées”. Et comme chaque année, on s’échine à expliquer qu’il ne s’agit pas d’un palmarès mais, comme le dit la DEPP, un « outil de pilotage » pour les chefs d’établissement, permettant de savoir si les actions pédagogiques menées sont satisfaisantes ou pas. Sauf que la Presse, à de rares exceptions, s’en empare chaque année pour en faire malgré tout un palmarès...!
Il suffit de lire les titres des journaux et sites en ligne pour s’en convaincre : “Meilleurs lycées en 2015 : le palmarès ” (Huffington Post), “Quels sont les lycées les plus performants de France ?” (Le Figaro), “Notre palmarès 2016 des lycées est arrivé ! ”(Le Point), “Classement des lycées 2016 : les établissements qui réussissent le mieux”(Le Monde), “Le classement 2015 des meilleurs lycées ”(Europe1).
Seul Libération fait preuve d’originalité en titrant “Ceci n’est pas un palmarès ”.
Marie Caroline Missir, rédactrice en chef de l’Étudiant, s’intéresse sur son blog (Le Mammouthologue) à la réception de ce type d’information. “L’idée de classement, écrit-elle heurte de plein fouet trois croyances de l’école républicaine : l’égal accès de tous à une même offre de formation, du moins jusqu’au bac, l’absence de concurrence entre établissements, et le choix d’un établissement scolaire en fonction de la proximité géographique. Mais ça c’était avant. ” Car selon elle “le potentiel polémique de ces classements est aujourd’hui en partie désamorcé. Elle y voit trois raisons : d’abord parce que la DEPP insiste sur la “valeur ajoutée” qui permet de relativiser la logique du classement, mais aussi estime la journaliste parce que ces données correspondent à la logique des nouveaux modes de consommation et d’information sur Internet où on cherche les « avis » et autres notations pour tout type d’acte de consommation (restaurants, logements, etc.). Et puis enfin, parce que les publications régulières de PISA et autres comparaisons internationales nous ont habitué à cette logique de l’évaluation et du pilotage par les résultats. Et elle conclue ainsi : “D’une certaine manière, la décision du ministère d’exploiter des « IVAL » ou indicateurs de valeur ajoutée est une façon de prendre acte de cette réalité et de mettre en valeur le vrai pouvoir des pédagogues : faire réussir tous les élèves, quel que soit leur environnement.
Pour sa consœur Louise Tourret sur Slate.fr avec ce qui apparait malgré tout comme un palmarès “l’institution flatte des tropismes bien français : l’obsession pour les classements, la préférence pour le lycée et l’amour des diplômes. ”. Et, par provocation, elle propose de plutôt évaluer les écoles primaires puisque “la sociologie de l’éducation nous a appris depuis longtemps que les résultats en fin de CE1 prédisaient de manière assez juste la suite de la scolarité.”.
En dehors de ce palmarès qu’on peut déplorer, cette publication a pu permettre aussi de donner des coups de projecteurs sur des méthodes qui marchent et des lycées qui semblent réussir. Car les meilleurs lycées ne sont pas forcément ceux qu’on attend. Ainsi, on a pu avoir un reportage sur le LP2i, le lycée expérimental de Jaunay-Clan près de Poitiers, un autre sur le lycée Galilée de Gennevilliers ou encore le lycée Alfred Nobel de Clichy sous bois . Des lycées qui méritent vraiment l’attention des médias, bien loin des grands lycées de centre ville à la politique souvent élitiste. Pour Najat Vallaud-Belkacem, dans une interview donnée au journal Le Monde  : “Il y a là comme une évidence : ce qui fait un « bon » lycée ce sont d’abord de « bonnes » équipes – les enseignants mais aussi tous les personnels : ceux de direction, de santé, d’encadrement, d’orientation… Les indicateurs publiés aujourd’hui permettent de rendre compte, noir sur blanc, de l’engagement de toute une équipe, en saluant celles qui ont été capables de penser leurs pratiques collectivement. Ce n’est pas un hasard : les initiatives pédagogiques innovantes, lorsqu’elles sont portées collectivement, créent une dynamique et sont génératrices de performance.

Syndicats
- congrès du SNES-FSU à Grenoble du 28 au 1er avril
- congrès de l’UNSA-Éducation à Grenoble du 29 au 31 mars...
Le "marquage à la culotte” entre ces deux syndicats ce n’est pas que dans les réseaux sociaux. Il est aussi géographique...
Et le congrès du Sgen-cfdt du 23 au 27 mai prochain, il a lieu où ? Ah, c’est à Aix les Bains, à seulement 75 km de... Grenoble.
Plus sérieusement, les échos des deux congrès montrent bien les clivages et les oppositions dans le paysage syndical mais aussi les recompositions à venir. Ainsi, un des thèmes importants du congrès du SNES-FSU a été “penser un nouvel outil syndical ! ”. Si on traduit en termes clairs, on y évoque de nouveau un rapprochement avec la CGT (alors qu’il semblait au point mort). Cette recomposition semble se situer dans le prolongement de la loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale qui pousse à des rapprochements. Dans le camp “réformiste”, la question du rapprochement entre l’UNSA et la CFDT avait elle aussi souvent été évoquée. Depuis, plus de nouvelles. On peut penser qu’à moyen terme, le paysage syndical d’une manière générale (et donc aussi dans l’enseignement) risque d’évoluer.
On peut s’étonner de la faible couverture médiatique du congrès de ce syndicat qui est quand même le premier syndicat dans le secondaire. On apprend cependant par les rares articles que Frédérique Rolet deviendrait seule secrétaire générale du syndicat, épaulée par trois adjoints : Valérie Sipahimalani, Xavier Marand (tous deux déjà secrétaires généraux adjoints) et un entrant à ce poste, Benoît Teste (de Lyon). Roland Hubert, jusque là co-secrétaire général prend sa retraite. Dans une interview à l’AEF relayée par VousNousIls Frédérique Rolet a exprimé sa volonté de “consulter les collègues afin de choisir les prochains modes d’action contre la réforme du collège”. Ces actions peuvent prendre la forme, par exemple, “d’un boycott des conseils de classe” ou d’une “manifestation commune avec les parents d’élèves” Un boycott du brevet “n’est pas exclu, mais l’idée n’est pas de cliver d’entrée”, a-t-elle précisé. Ces propos semblent rejoindre ceux du vice-président du SNALC-FGAF dans La Lettre de l’Éducation du 28 mars 2016. Interrogé par Luc Cédelle, Jean-Rémi Girard déclarait “Les enseignants sont trop polis ! Leurs mobilisations aujourd’hui consistent à faire des grèves d’un jour et voir ce qui se passe après. A un moment, il nous faudrait cesser d’être gentils et faire valoir nos revendications par des actions plus fortes et plus efficaces. Nous pensons, au Snalc, que d’autres formes d’action sont nécessaires, sur lesquelles nous n’avons malheureusement pas été suivis par nos partenaires de l’intersyndicale. Notamment concernant les examens. Nous aurions fait une grève intersyndicale du brevet l’année dernière, on ne parlerait plus de cette réforme.”. Rappelons que le SNALC a quitté récemment l’intersyndicale en lui reprochant “d’être trop attentiste”.
Du 29 au 31mars, s’est donc aussi tenu à Grenoble le congrès de l’UNSA­Education, en partie en même temps que celui du SNES­FSU, mais à l’autre bout de la ville. Et aussi à l’autre bout des idées. On trouvera une interview de Laurent Escure secrétaire général de UNSA-Éducation dans le Café Pédagogique . Il y déclare “Nous avons fait le choix du réformisme combattif. On n’a pas a rougir que ce soit dans le domaine éducatif avec le collège ou sur le plan revendicatif avec les accords Peillon et les acquis que l’on a obtenus. On développe de la fierté ne serait ce que pour éviter le climat de sinistrose dans lequel on est. On voudrait montrer que le syndicalisme peut être utile à partir du moment où on ne ment pas aux gens en promettant des choses inatteignables. On montre des objectifs atteignables et on les atteint. Et ça redonne confiance à l’engagement dans un syndicat.”. Dans d’autres déclarations il a estimé que “le bloc majoritaire du changement”avait “réussi à s’imposer, notamment à travers son soutien à la réforme du collège. Les projets mis en œuvre par le gouvernement dans l’éducation depuis 2012 ne sont “ni parfaits ni révolutionnaires” a­t­il dit, mais ils permettent de “retrouver le fil de la démocratisation scolaire”.
Le secrétaire général de l’UNSA­Education a aussi évoqué le bilan des quatre dernières années et notamment salué l’effort budgétaire du gouvernement. “Nous nous battronsa­ t­-il prévenu, pour qu’il se poursuive. Nous pouvons déjà lancer un avertissement à tous ceux qui voudraient d’un coup de plume faire disparaître ces améliorations.”. Car la vraie question qui est posée à toutes les organisations syndicales, alors que se précisent les projets de la droite, est bien celle de l’après-2017...

Mobilisations
Jeudi 31 mars était une nouvelle journée de manifestation contre la loi travail. Malgré la pluie à peu partout, elle a rassemblé plus de monde que la première journée. Plusieurs syndicats d’enseignants appelaient à manifester. Mais nous nous intéresserons surtout ici à la mobilisation des lycéens. Non pas que l ‘action des salariés ne soit pas importante mais comme je le disais dans mon précédent bloc-notes , la mobilisation des jeunes, étudiants et surtout lycéens, est surveillée comme le lait sur le feu. Car la situation est souvent anomique et dangeureuse.
Il y a bien sûr une mobilisation de la jeunesse qui se fait sinon sur la lecture précise des textes mais du moins sur une inquiétude réelle face à l’avenir et à la crainte de la précarité. Et une exaspération qui va au delà de cette seule loi. Le sociologue Camille Peugny le dit très bien sur EducPros  : “Ce qui est certain c’est que les jeunes ont le sentiment que leurs intérêts ne sont pas pris en compte alors même que la crise, qui perdure depuis plusieurs années, les frappe de plein fouet. Avec un taux de chômage autour de 25% pour les jeunes actifs, soit le double de celui de l’ensemble de la population, ce sont les premières victimes de la dégradation économique. ” Et il ajoute : “Par ailleurs, ils ont bien conscience que les décisions concernant le droit du travail prises aujourd’hui vont avoir des conséquences pour eux durant toute leur carrière, contrairement à leurs aînés qui auront pu faire au moins une bonne partie de leur parcours sur un marché du travail plus protégé. Rien d’étonnant alors à ce que certains jeunes vivent le projet de loi El Khomri comme une véritable agression, d’autant qu’au-delà de la crise économique la société française peine à faire de la place à sa jeunesse.”. Mais dans un texte,sur le Bondy Blog un lycéen, pour évoquer la mobilisation de la jeunesse, parle d’ un mouvement “entre conscient et immature ”. Car pour l’avoir vécu à de nombreuses reprises, on sait bien qu’à côté d’un certain nombre de jeunes mobilisés et politisés on trouve aussi des motivations plus confuses et une violence qui s’exprime plus facilement dans ces situations de pertes de repères.
C’est aussi le constat fait par un certain nombre de personnels de direction comme ce qu’on peut lire dans Les Échos  : “L’ambiance bon enfant qui caractérisait les blocus organisés par les lycéens en grève n’aurait plus cours. Au fil des mouvements de ces dernières années, la tension se serait mise à monter. Les dérapages violents, comme les jets de barrières sur les personnels, la semaine dernière, sont de plus en plus fréquents. Ils sont provoqués par « des individus qu’on ne connaît pas et qui s’empressent de les relayer sur les réseaux sociaux », indique un chef d’établissement. ”. C’est au nom d’un tel constat qu’il y a eu une polémique entre des proviseurs parisiens et le Rectorat. Certains voulaient fermer préventivement les établissements, alors que le Recteur rappelait la nécessité “pour les chefs d’établissement d’assurer la continuité du service public et donc permettre l’accueil des élèves qui le souhaitent demain, jeudi 31 mars. Un lycée ne peut pas être fermé par anticipation. […] Une fermeture ne peut être envisagée que le jour même pour des raisons de sécurité absolue avérée, et ne peut être effectuée qu’en accord avec le recteur.”. Le jour même, 176 lycées étaient bloqués le jeudi matin à 9h selon le ministère de l’Education nationale. Le syndicat étudiant UNL avançait lui le chiffre de 250 établissements bloqués, soit un lycée sur dix.
Les tentatives de blocage se sont d’ailleurs poursuivies le lendemain . C’est ainsi que le Proviseur de la cité Scolaire Paul Bert (14e) a été “bousculé” en s’opposant à un cadenassage de son établissement par quatre individus masqués. Dans sa chute, il aurait perdu une dent. Cette “agression” a donné lieu à de nombreuses réactions (et même quelques récupérations politico-syndicales). Une seule voix s’est élevée pour atténuer le récit de cette « agression » : celle de l’intéressé lui même. Pour cela on peut aller lire l’article de Libération qui reprend l’interview donnée à France 2 où le Proviseur donne sa version des faits et nuance l’emballement et l’emphase autour de cet évènement.
Nous parlions plus haut de la violence potentielle dans les manifestations mais il ne faut pas oublier qu’elle a été aussi le fait des policiers eux-mêmes. Et cela est d’autant plus grave et inacceptable qu’elle engendre alors une violence en retour. Plusieurs cas de violence policière ont été rapportés par les médias . On apprend cependant que le policier qui a donné le coup de poing au jeune Danon devant le lycée Bergson la semaine dernière après avoir été entendu par l’IGPN (la police des polices) a ensuite été renvoyé au tribunal . On ne peut que se réjouir que la justice fasse vraiment son travail.
Le vieux schnock que je suis se rappelle encore du “je vous couvre affirmé aux policiers par le ministre de l’intérieur Charles Pasqua (et son ministre de la sécurité publique Robert Pandraud) avant la mort de Malik Oussekine en 1986. ...

Innovation
Le Mercredi 30 mars se tenait, dans les locaux de l’ESPÉ-Paris la journée de l’innovation organisée par le Ministère de l’Éducation. . Sur les 430 équipes candidates, 30 équipes ont été sélectionnées pour présenter leur dispositif sur le "boulevard de l’innovation" et 8 d’entres elles ont été récompensées (7 par le jury et une par le prix du public) par le “Prix National de l’innovation”. Pédagogie différenciée, méthodes actives inspirées de Freinet ou Montessori, discussion à visée philosophique, Twictée, utilisation du numérique, travail sur le climat scolaire... les projets récompensés reflètent les directions que peut prendre aujourd’hui l’innovation dans le système éducatif. On peut surtout se réjouir que la manifestation organisée par le Ministère (et en particulier la DRDIE) ait mis l’accent sur la dimension collective de ces projets. Un enseignant innovant c’est bien, une équipe innovante c’est encore mieux !
Mais on le voit bien à travers le débat sur la réforme du Collège, “Innovation” est un mot de plus en plus piégé. . Alors qu’elle est encouragée par une institution qui reste cependant très marquée par le centralisme et la bureaucratie, l’innovation peut être rejetée par certains enseignants qui y voient une menace et une injonction. C’est ainsi que sur les réseaux sociaux aujourd’hui, les enseignants innovants et les initiatives telles que celles que nous évoquions plus haut sont l’objet de moqueries et que le discours sur l’innovation est vécu comme un discours culpabilisateur. L’enjeu est de parvenir à dépasser cela et à faire en sorte que le droit à l’expérimentation soit au cœur du métier (et de la formation. Comme je le formulais dans un billet de blog de 2014, si l’esprit d’initiative était la règle, si la pédagogie ordinaire était fondée sur le travail d’équipe, l’expérimentation et la recherche permanente, si les programmes et l’organisation du temps laissaient plus de marges de manœuvre, si l’on faisait un peu plus confiance aux enseignants, si on leur donnait un peu plus de pouvoir d’agir, … ce serait tous les jours la journée de l’innovation !

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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