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Bloc-Notes de la semaine du 27 janvier au 2 février 2014

- Rumeur – Retour vers le passé – “Théorie” ou pas théorie ? - Défiance -


Un bloc notes entièrement consacré à la rumeur qui a entrainé une journée de « retrait des écoles » et aujourd’hui un très grand nombre d’articles et de réactions politiques. Au delà de la question sur la naissance de la rumeur et la réflexion sur les mots utilisés (faut-il parler de “théorie” du genre ?) la question qui devrait préoccuper tous les pédagogues, c’est surtout le fait qu’elle ait trouvé un tel écho et qu’elle ait engendré dans certaines villes, dans certains quartiers des “retraits” des écoles dans des proportions inquiétantes. Défiance et vigilance sont les deux mots clés de cette chronique…

Une rumeur unique en son genre
Théorie" du genre : guerre à l’école” C’est le titre de Libération, vendredi 31 janvier. 3 pages consacrées à cette rumeur unique en son genre (attention jeu de mots...)
J’ai toujours pensé qu’on devrait enseigner la sociologie de la rumeur en sciences sociales ou même en éducation civique et en éducation aux médias. A l’heure d’internet et des réseaux sociaux où le manque de recul sur une information de moins en moins tracable et de plus en plus abondante est encore plus criant, c’est une nécessité éducative et citoyenne que de réfléchir sur la manière dont se construit l’opinion. Tout autant que sur la construction des stéréotypes…
Mais s’agit-il vraiment d’une rumeur ? Guillaume Brossard, cofondateur de HoaxBuster est interviewé par Le NouvelObs.fr . Ce spécialiste de la rumeur décrypte le mécanisme à l’oeuvre avec la supposée "théorie du genre" : “Cet appel au "boycott d’un jour de classe" a ceci d’intéressant qu’il est très politisé, très réfléchi, et que les réseaux sociaux et autres canaux viraux ont servi à blanchir son origine. Nous ne sommes pas face à un mouvement spontané d’internautes, mais face à une instrumentalisation mûrement réfléchie. ”. Et il précise : “Cet appel a tout de la rumeur, mais ce n’en est pas vraiment une. Il s’agit d’une manipulation orchestrée, s’appuyant sur les mécanismes de diffusion d’une rumeur. Toute cette histoire est instrumentalisée et parfaitement maîtrisée en amont.”.
Même avis chez Aurore Van de Winckel, spécialiste des légendes urbaines, qui s’exprime sur le site NouvelObs.fr. Elle explique que ce qui permet à la rumeur de se développer c’est qu’elle s’appuie sur des éléments d’information (volontairement ?) mal interprétés ou tronqués. Selon cette expression, il y a donc la diffusion délibérée d’information “dramatisées”. Une nuance toutefois, à mon sens, elles sont plus que dramatisées, elles sont mensongères. On n’est déjà plus dans la rumeur mais dans la calomnie, l’intox et la manipulation….
Le public ciblé par les SMS appelant à la Journée de retrait de l’École ne prend évidemment pas le temps d’aller lire de longs discours ou des documents ennuyeux produits par les médias afin de les comparer avec ce qui arrive par des canaux non officiels. Si la rumeur se propage, souligne t-elle, c’est parce que le terrain est favorable. Elle trahit, en réalité, des problèmes identitaires et l’inquiétude de certains concernant la perte des repères traditionnels permettant d’identifier les sexes et les rôles de l’homme et de la femme. “Confrontés à une situation mettant profondément en cause leur manière d’être et la représentation qu’ils se donnent d’eux-mêmes, ils se sentent menacés et impuissants. La rumeur leur permet alors de substituer un problème fictif – l’apprentissage de la masturbation des enfants à l’école – à un problème réel – leur perte de repères identitaires – en leur donnant l’impression d’agir contre lui par leurs actes et leurs protestations.”.
Un terrain propice, donc et déjà bien labouré par des activistes, des médias et des partis politiques. La construction de cette polémique majeure on la doit en effet non seulement à des groupuscules et des sites qui leur seraient affiliés mais aussi à des médias traditionnels et supposés respectables. A cet égard, le rôle du Figaro dans cette construction est très net depuis longtemps et a contribué fortement à la situation actuelle. De même, pour les partis politiques, l’UMP on l’a vu ces derniers jours a tardé à condamner les appels au boycott de l’École et reste très ambigüe sur l’usage politique de la “guerre du genre”. Un article de Louise Tourret dans Slate.fr le met bien en évidence. La journaliste y écrit “il y a un usage politique à faire croire que des dispositifs tels que l’ABCD de l’égalité sont le fruit d’une idéologie inspirée par une théorie du genre —qui n’existe pas à proprement parler et que personne n’est vraiment capable de définir… Et on peut aussi rappeler que cette exploitation politique n’est pas seulement le fait d’extrémistes : en la matière, l’UMP a déjà préparé le terrain.”. On doit aussi ne pas oublier sa conclusion car c’est cette réflexion là qui doit le plus nous interpeller : “Mais Il faudrait aussi réfléchir au nouveau front qui s’ouvre sur une guerre de valeurs. Avec cette idée qui semble nourrir la rumeur : des gens « d’en haut » voudraient imposer leurs normes sexuées, plus libérales, aux gens « d’en bas »…

Retour vers le passé
Retour vers le passé est bien l’expression la plus appropriée à plus d’un titre. D’abord par l’aspect proprement réactionnaire de certaines opinions mais aussi parce que cette polémique ne peut être comprise que si on la resitue dans une histoire. En effet, ce n’est pas la première fois que l’on parle de la « théorie du genre ». Comme le fait remarquer Eric Fassin dans une interview au magazine Métro (voir plus bas), elle trouve son origine dans un Lexique du Vatican publié en 2005.
Une petite recherche sur mon blog où sont stockées toutes mes revues de presse depuis 2004 permet de retrouver des occurrences de cette expression dès 2011. En juin 2011, un article du Figaro, déjà très mobilisé sur cette question, nous informait que l’église catholique s’inquiétait de l’introduction en première de la « théorie du genre » en SVT, contestant les différences homme-femme. Christian Jacob, Président du groupe UMP à l’Assemblée nationale, demandait une mission parlementaire sur les livres scolaires. 193 parlementaires UMP adressaient une lettre au Ministre de l’époque, Luc Chatel demandant le retrait des manuels scolaires de SVT de classe de première L et ES. Le 19 septembre 2011, un collectif composé d’Eric Fassin (sociologue), Geneviève Fraisse (philosophe), Françoise Héritier (anthropologue), Axel Kahn (généticien), Gérard Noiriel (historien), Christine Petit (biologiste), Louis-Georges Tin (littérature française), Catherine Vidal (neurobiologiste) signait dans Le Monde une tribune pour défendre les études de genre à l’école. Ils estimaient qu’il n’appartient pas aux politiques de "dire la vérité scientifique". Or « en février 2005, la loi imposant d’enseigner “les apports positifs de la colonisation” montrait déjà les dangers de l’intervention partisane dans les programmes  », écrivaient-ils. “Demain, ils pourraient s’en prendre à la recherche - par exemple en matière d’immigration. ”. Et ils concluaient : “Contre un savoir partisan, nous prenons le parti du savoir.
La théorie du genre s’immisce à l’école ”. En mai 2013, un article du Figaro présentait ainsi un colloque du Snuipp autour du thème « Éduquer contre l’homophobie dès l’école primaire ». On y évoquait longuement le livre Papa porte une robe et on rappelait aussi la polémique datant de 2010 autour du film Le baiser de la Lune . Cet article se situait évidemment dans un contexte qui était aussi celui du “printemps français” et de la contestation contre le mariage pour tous. Non, décidément, cette rumeur n’est pas un phénomène spontané…

Théorie ou pas théorie ?
Alors, en fait, la « théorie du genre » ça existe ou pas ?
Plusieurs dimensions s’entrechoquent dans la réponse à cette question. Une dimension stratégique et politique et une dimension théorique et même épistémologique.
Sur le plan politique, Vincent Peillon refuse la “théorie du genre  : “ Il n’y a pas d’enseignement de la théorie du genre à l’école mais une « éducation à l’égalité fille-garçon ”a t-il déclaré mardi dernier à l’assemblée nationale. Mais sur i-télé , ses propos sont plus difficiles à interpréter :“la théorie du genre consiste à dire, dans le fond, qu’il n’y a pas de différences entre les garçons et les filles, j’y suis défavorable. ”. En s’exprimant ainsi, il laisse penser qu’il y aurait une “théorie” mais que celle ci n’est pas enseignée. Sa phrase est confuse et certains lui reprochent même une erreur politique . On peut comprendre la posture de Vincent Peillon. Il fait de la politique et cherche surtout à calmer le jeu. Mais en procédant ainsi, il risque de provoquer l’incompréhension chez certains et par un effet pervers de valider la manipulation de ceux qui propagent la rumeur.
Attardons nous sur le mot théorie et allons chercher sa définition dans le dictionnaire (ici le “Petit Robert”) : « Construction intellectuelle méthodique et organisée, de caractère hypothétique (au moins en certaines de ses parties) et synthétiques. Synonymes : hypothèse, système. ». Pour le dire autrement, une théorie est donc une approche globale d’explication du monde ou d’un certain nombre de phénomènes, sur un plan épistémologique cela suppose un seuil élevé de validation empirique. Mais dans le sens commun : Théorie = spéculation (plus ou moins “fumeuse”) Or, c’est ce sens là qui prévaut dans la polémique actuelle. Paradoxalement, la première acception peut être aussi détournée puisque la “théorie” peut aussi être associée à l’idée de dogme et à une approche totalisante et qui remette en question le “bon sens” et l’évidence visible. Les auteurs de l’intox ont particulièrement bien choisi le terme pour qu’il fasse son chemin dans l’opinion. Lorsqu’en plus on lui accole un terme américain (ici le “gender”…) cela renforce et valide la méfiance vis-à-vis d’un corps étranger et déconnecté du quotidien. Les mots sont importants et on sait bien que dans une bataille idéologique, le fait de reprendre les mots de l’adversaire est déjà une forme de défaite.
Que disent les spécialistes de cette question ? Valident-ils l’expression de “théorie du genre” ? "Cette rumeur est totalement mensongère", écrivent des universitaires alsaciens dans une tribuneparue dans le journal L’Alsace. "La prétendue ’théorie du genre’ n’existe pas. Le genre est simplement un concept pour penser des réalités objectives", expliquent-ils, soulignant qu’"on n’est pas homme ou femme de la même manière en Afrique, en Asie, dans le monde arabe, en Suède, en France ou en Italie". "Le genre est un outil que les scientifiques utilisent pour penser et analyser ces différences", poursuivent les universitaires. Même réfutation chez Éric Fassin sociologue et professeur au Département de science politique et au Centre d’études de genre à Paris 8, interviewé par le journalMétro . “Dans les études de genre, personne n’utilise cette expression : le genre est un concept, autour duquel s’organise un champ de recherches, avec des théories différentes. "La théorie du genre" est donc une expression polémique. Elle vient du Vatican, qui s’est lancé dans une croisade contre le genre avec un Lexique publié en 2005 par le Conseil pontifical pour la famille. Pourquoi tant d’inquiétude ? Pour Benoît XVI, défendre un ordre naturel (il appelait à une "écologie humaine"), c’était résister au "relativisme". Mais en réalité, c’était refuser l’idée que les normes ont une histoire, puisqu’elles sont sociales. ”. Enfin, on peut rappeler aussi que ce terme abusif de "théorie du genre" est en réalité une référence lointaine aux études sur le genre, les "gender studies", un champ de recherches interdisciplinaires davantage exploré dans le monde anglo-saxon. Le concept de "gender" est né aux Etats-Unis dans les années 1970 d’une réflexion autour du sexe et des rapports hommes/femmes, en plein mouvement féministe, nous rappelle le magazine Sciences humaines dans un article intitulé “Les gender studies pour les nul(-le)s”.
Bien sûr, on trouvera ici ou des expressions publiques qui revendiquent le concept . Mais il semble bien qu’il y ait un enjeu idéologique derrière l’utilisation de ce mot. Sans guillemets ou même avec guillemets…
Erreur ou maladresse ?Selon un spécialiste en linguistique qui s’exprime dans le Nouvel Obslorsque Peillon proclame qu’il "refuse la théorie du genre", il commettrait donc une double erreur. Il valide l’existence d’une théorie pourtant imaginaire, et donne corps à une menace inexistante.
Avec le terme de "théorie", les colporteurs de la rumeur imposent donc leur grille de lecture et lorsque dans le débat public, les hommes politiques, les représentants syndicaux ou associatifs, les médias reprennent à l’envi cette expression de “théorie”, c’est déjà une victoire pour eux…

Défiance
Au delà de la question sur la naissance de la rumeur et la réflexion sur les mots utilisés, la question qui devrait préoccuper tous les pédagogues, c’est surtout le fait qu’elle ait trouvé un tel écho et qu’elle ait engendré dans certaines villes, dans certains quartiers des “retraits” des écoles dans des proportions inquiétantes. Comment une telle défiance a t-elle pu s’installer ? Comment des parents ont-ils pu croire toutes les âneries sur ce que les enseignants qu’ils connaissent pourtant pourraient faire à leurs enfants ?
Sur le plan politique il semble qu’il faudrait distinguer l’expression sur la question du genre elle même avec toutes les polémiques et la mauvaise fois qu’on a tenté d’analyser dans cette chronique, d’une expression plus ferme et précise sur la question de la défiance vis-à-vis de l’institution qu’est l’École. Les hommes politiques de tous bords devraient être unanimes sur ce soutien à l’institution clé qu’est l’école publique.
C’est aussi évidemment un enjeu majeur pour tous les pédagogues, cette déplorable affaire est le symptôme d’une désinstitutionalisation de l’École. Comment renforcer le lien avec les parents ? C’est la question que posent plusieurs spécialistes François Dubet, dans Le Monde constate que “l’école n’informe pas de ce qu’elle enseigne en matière de « mœurs » et de morale. Or si vous laissez un vide, la rumeur s’en saisit. […] Quand il y a vacance d’information, la désinformation prend ses aises.” Pour lui cela s’explique car l’École (globalement) “ ne sait pas travailler avec les familles et qu’elle estime qu’elle n’a pas à rendre des comptes sur les enseignements, même si beaucoup d’équipes le font. L’école doit dire ce qu’elle veut faire avec ses ABCD de l’égalité dans les écoles maternelles. Elle doit prendre la peine d’expliquer aux familles.”.
Pour Jean-Michel Zakhartchouk sur son blog cette affaire montre la nécessité d’un dialogue indispensable et qui s’apprend. Il insiste en particulier sur cette dimension de la formation au sein des ESPÉ. Et il conclut : “on peut se féliciter que Vincent Peillon invite de façon ferme à ce dialogue avec les familles qui ont manqué de confiance dans l’école, mais il ne doit pas s’agir de remontrances, mais bien d’un dialogue ouvert, « stratégique », manière la plus efficace de s’opposer aux élucubrations réactionnaires […]”.
Même tonalité chez Lucien Marboeuf, prof des écoles et blogueur Pour lui, “il apparaît en creux de cette affaire que l’école a laissé, d’une manière ou d’une autre, la place, l’interstice, un espace d’incertitude dans lequel s’est engouffrée la rumeur. Un espace institutionnel, un espace communicationnel, un espace relationnel. La leçon de cette affaire, c’est que l’école doit absolument resserrer les liens avec les familles.”.
Bien sûr, il ne faudrait pas que certains enseignants concluent de ces diverses prises de position qu’ils se trouvent –encore une fois – mis en accusation. Beaucoup font un travail remarquable dans ce domaine du dialogue avec les familles. Et il importe de toujours distinguer ce qui relève de l’action de chacun et ce qui relève de l’institution elle même dans laquelle on travaille. En d’autres termes, et pour reprendre une expression que j’ai souvent utilisée, on peut bien faire son travail dans un système qui dysfonctionne !
Face à cette situation sans précédent, un seul mot d’ordre s’impose pour les pédagogues : Contre la défiance, s’il faut de la vigilance il faut surtout (re)construire la confiance !

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot