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Bloc-Notes de la semaine du 27 avril au 3 mai 2015

- Déferlante - Reflux - Marigot -


Encore une fois, le bloc-notes se concentre sur le traitement médiatique des débats sur le Collège et les programmes. Les derniers jours ont vu se multiplier les prises de position des intellectuels et éditorialistes. Pourquoi une telle déferlante ? Pourquoi une telle virulence ? Pourquoi ce débat est-il si déséquilibré dans la presse ? Peut-il y avoir une riposte ou du moins une alternative à cette bulle médiatique ? Voici quelques unes des questions que nous essaierons de traiter. Nous conclurons en allant faire un tour aussi du côté des réseaux sociaux transformés en cour de récré...

La déferlante
C’est un festival ! Contre la réforme du collège et/ou des programmes, se sont exprimés récemment : Régis Debray , Laurent Bouvet , Pascal Bruckner , Dimitri Casali , Alain Bentolila , Luc Ferry , Sophie Coignard , Jean-Paul Brighelli, Danièle Sallenave , Véronique Marchais (Sauver les lettres) , Pierre Jacolino (GRIP-SLECC) . Sans compter les éditorialistes : Laurent Joffrin (Libération) , Yves Thréard (Le Figaro) ,Éric Dupin (Slate.fr) , Bruno Roger-Petit (L’Obs, Challenges) , Catherine Nay (Valeurs Actuelles), l’inévitable Éric Zemmour (RTL), Christophe Barbier (L’Express) Et pour faire bonne mesure, n’oublions pas non plus les politiques avec Sébastien Huyghe (porte parole UMP) ou Rama Yade (UDI). Sans oublier bien sûr la Une de Marianne qui titre sur “Le massacre des innocents” et lance une pétition.
Et en face ? Rien ou presque.
On trouve une tribune du PS, un communiqué d’EELV, un autre du Collectif des associations partenaires de l’École (CAPE) et une prise de position de François Dubet et récemment une pétition de soutien à la réfome ...
Et un Ministère qui semble pour l’instant sidéré face à cette déferlante qu’il n’anticipait pas...
La bataille de l’opinion est elle perdue ?
Les choses ne sont pas jouées. La majorité des enseignants du collège n’a pas encore, me semble t-il, une opinion établie sur la réforme. En revanche, la déferlante d’articles d’éditorialistes et d’intellectuels de ces derniers jours est en train de construire ou renforcer une opinion publique (dont les enseignants de collège font partie) dans une position conservatrice qui peut rendre la réforme difficile à mener jusqu’au bout.
En même temps, on peut se dire que les outrances de certains médias et éditorialistes qui affirment que la réforme du collège et des programmes “tue la civilisation occidentale”, “déracine l’identité française” et menace la cohésion nationale desservent plus la cause de ceux qui s’opposent à certains aspects de cette réforme qu’elles ne les servent.
On pourrait, comme le font certains journalistes éducation déplorer les erreurs de communication du Conseil Supérieur des Programmes et du Ministère. Mais on peut se dire aussi que malgré toutes les précautions d’écriture, certains auraient trouvé à redire. Il est facile de rejeter la faute sur une erreur de communication. On trouvera toujours la petite bête si on veut bien la chercher...
Notre question, ici, sera plutôt d’essayer de comprendre pourquoi ce débat médiatique et syndical s’enflamme autant. Et pourquoi il semble si déséquilibré.
Si le débat a cette virulence c’est peut-être d’abord parce qu’on y rejoue un scénario classique. On a l’impression de revoir le film de 1977 (création du collège unique) ou encore les polémiques autour des “maths modernes” et bien sûr les débats très vifs en 82 (rapport Legrand), en 89 (rapport Bourdieu-Gros et loi Jospin), ou 99 (rapports Meirieu et Dubet, Ministère Allègre). Le débat entre les deux “camps” est présenté souvent comme celui entre les “pédagogues” et les “républicains”. Aujourd’hui on utilise même le terme à connotation péjorative de “pédagogiste”, j’y ai consacré un billet sur mon blog. Ce débat est, pour une bonne part, une construction médiatique. Nous avions consacré la première table ronde de la journée de célébration du n°500 de notre revue en 2012 à cette question (cf. ce compte rendu surprenant ). Plusieurs participants avaient montré que le débat médiatique reposait sur l’obligation du spectaculaire et du simplisme et le refus de la pensée complexe. On a construit des succès de librairie et de presse sur ces simplifications, des oppositions stériles et la fabrication d’adversaires fondée sur des caricatures. La figure du “pédagogiste” (forcément délirant) et au jargon abscons est un épouvantail facile dans certains milieux. Tout comme l’ “anti-pédago” (forcément réactionnaire) est une caricature tout aussi vaine dans le camp pédagogique d’ailleurs.

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Détournement

Il y a en France, 66 millions de “spécialistes” de l’École. On va y aller, on y est, on y est allé, on y a des enfants ou des petits enfants... Tout le monde a un avis. On a tous aussi une histoire particulière faite d’échecs ou de réussites qui nous ont fait grandir. Et on juge l’École et ses évolutions par rapport à cette représentation idéalisée et nostalgique. Dans les réactions de nos intellectuels et éditorialistes, anciens bons élèves et peu confrontés à la difficulté scolaire, on a l’impression que cela est bien présent. Car plutôt que d’utiliser l’expression de pseudo-intellectuels employée maladroitement par la ministre dans une interview, il faudrait plutôt dire que le statut d’intellectuel (et encore moins celui d’éditorialiste) ne vous confère aucune expertise dans le domaine de l’Éducation. D’autant plus quand les jugements portés se font sans avoir lu véritablement le projet et sur une idée déjà bien établie de l’École et de son évolution qu’on répète à l’envi. On devrait donc plutôt parler de “pseudo-experts”.
Mais s’ils sont convoqués par la presse c’est aussi parce que les médias aiment bien les polémiques et les “grandes causes nationales” où il s’agit de préserver notre identité menacée. L’École est un “monument national”, un symbole, auquel il ne faut pas toucher. Tout comme le camembert au lait cru ou les plaques minéralogiques avec le numéro du département...! Dans cette logique l’enseignement de l’histoire a une place particulière puisqu’il est vu par certains comme un vecteur de cette “identité nationale”. Débat récurrent et toujours biaisé.
Si le débat s’exprimait seulement sur le mode de la nostalgie, de la crainte et de la perte, ce ne serait pas trop grave, on est habitué... Mais ce que révèle ce débat médiatique est plus inquiétant. On devrait compter les occurrences du mot “élitisme” ou bien encore de l’expression “idéologie égalitariste” (sans compter le mot “pédagogiste) pour en prendre la mesure. “L’idéologie c’est l’idée de mon adversaire” disait Raymond Aron, et on voit poindre derrière la critique de la réforme, un débat qui remonte aux débuts du collège unique et aux finalités même du système éducatif. Mais qui prend aujourd’hui une signification bien particulière dans le contexte idéologique qui est le nôtre en 2015. C’est Christophe Barbier dans L’Express avec son éditorial intitulé Éducation : la médiocrité partagée qui va le plus loin dans l’affirmation d’une “idéologie” qui est tout sauf égalitaire en prônant une “Exigence intellectuelle, en n’envoyant que ceux qui le méritent vers le haut, en orientant les autres vers des tâches à leur niveau et en rétablissant la sélection dans toute sa saine nécessité. ” Derrière la bataille autour du collège, on trouve beaucoup de non-dits. L’élitisme qui est défendu est de moins en moins “républicain” et encore moins démocratique. A part quelques uns (dont C. Barbier) qui le disent ouvertement, en général on n’ose pas dire qu’il s’agit bien d’une sélection et d’un tri précoce que l’on défend. Les sections européennes, les enseignements de langues anciennes, l’allemand accueillent bien sûr des élèves issus des milieux défavorisés. Heureusement. Mais la question qui est posée est celle de savoir si l’on peut maintenir en même temps des dispositifs sélectifs et offrir le maximum à TOUS les élèves. Le beurre et l’argent du beurre ? Je l’ai déjà écrit, c’est l’idéal méritocratique et la sélection qui sont inscrits dans l’ADN de notre système éducatif, y compris au Collège qui a été conçu dès sa création comme un “petit lycée” plutôt que d’être pensé comme un prolongement du primaire et surtout comme la poursuite de la scolarité obligatoire. Ce que cette polémique révèle, c’est que, quarante ans après, ce débat n’est toujours pas fini pour nos élites. Et qu’il ne sent pas très bon...
Il faut aussi souligner que ce débat ne recoupe pas exactement le clivage droite/gauche. Un bon nombre d’enseignants hostiles à la réforme se déclarent “de gauche”. Même s’ils en viennent sur les forums à trouver des qualités à certains pamphlétaires de droite parce qu’ils s’opposent à la réforme... De même on trouve de nombreuses prises de position pour une pédagogie très traditionnelle et une défense d’une école élitiste. On a donc une confusion des repères et une parole qui se libère inquiétante dans ses excès et ses implicites. La réforme du collège et des programmes en brassant ces mots piégés d’“idéologie égalitariste” ou de “nivellement par le bas” agit ainsi comme un révélateur des contradictions du monde enseignant et de l’opinion.

Reflux ?
La ministre semble bien seule. Peu de tribunes en soutien à la réforme, nous l’avons dit. Il est vrai que la nuance et la complexité ne font pas bon ménage avec les débats simplistes et binaires qu’affectionnent les médias.
La mobilisation est faible du côté politique. Mais aussi dans le monde éducatif. Ces derniers jours, on n’a pas vu non plus, le reste de l’administration de l’éducation nationale venir au secours du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) et de son président Michel Lussault (je distingue bien les programmes de la réforme du collège, même s’il y a convergence). On peut l’interpréter aussi comme une sorte de guéguerre de territoires entre différentes instances. En particulier l’inspection générale, peu impliquée dans la confection des programmes, se garde bien d’intervenir. A t-on vu l’IG d’histoire s’exprimer sur la polémique actuelle ? La Dgesco a t-elle vraiment digéré l’existence de ces instances extérieures à son périmètre que sont le CSP, le CNESCO et le CNIRÉ ? On peut aussi se demander si les corps intermédiaires (chefs d’établissement, inspection) ont tant intérêt que cela à aller vers des programmes qui laissent plus de marge de manœuvre aux enseignants. Ce qui suppose une remise en cause de leurs manières d’agir et de contrôler jusque là en vigueur.
Quelle sera la suite ? Si la réforme du collège est, en principe, bouclée puisque les négociations ont cessé, en revanche la consultation sur les nouveaux programmes de l’école (dont on ne parle pas du tout !!!) et du collège commence le 11 mai et se poursuit jusqu’au 12 juin. Comme le dit Michel Lussault président du CSP dans Les Échos : “En tant qu’universitaire, j’accepte et je réclame des critiques, je les souhaite. Envoyez-moi des critiques, mais des vraies ! Ces programmes sont perfectibles, mais évitons les polémiques politiciennes, l’école vaut mieux que cela. La plupart de ceux qui critiquent ne le font pas dans une bonne perspective, et orientent politiquement leur discours. ”. En Histoire comme ailleurs, peut-être que l’on pourra dépasser les rumeurs et contre vérités (recensées par Bernard Girard) pour aller vers une critique constructive comme celle que propose le collectif aggiornamento avec un ensemble de propositions qui méritent d’être lues attentivement. Gageons que les enseignants des autres disciplines et des autres cycles feront la même démarche en dépassant la méfiance et les craintes.
Et la ministre ? "Il faut qu’elle tienne car c’est une bonne réforme, dans la continuité de ce qui a été fait depuis 2012", déclare à Europe 1 son prédécesseur, Benoît Hamon. "Pour l’instant, elle gère très bien ce dossier. Mais il ne faut pas qu’elle soit seule à parler. C’est dans ces moments-là qu’on aimerait bien entendre le PS et l’exécutif", suggère t-il. Pour Marie-Caroline Missir dans L’Express , cependant, le risque est grand qu’on en vienne à “débrancher la réforme”, “quand toutes les interventions medias du monde ne parviennent ni à faire taire les rumeurs de salles des profs, ni à désamorcer des critiques infondées. ”.
Les jours qui viennent vont se jouer à plusieurs niveaux. C’est d’abord une bataille de l’opinion qui se poursuit. C’est aussi un enjeu de rapport de forces avec la grève du 19 mai prochain. Comme une réforme passe forcément par l’assentiment des acteurs, on ne pourra pas faire, me semble t-il, l’économie de part et d’autre d’un retour à la table des négociations pour dépasser le clivage conservateurs/progressistes et entendre les alternatives progressistes qui pourraient enrichir la réforme.
Il y a aussi me semble t-il un travail d’argumentation et de conviction qui peut se jouer dans les établissement scolaires. Partir de l’existant et montrer que les pratiques telles que l’interdisciplinarité ou l’accompagnement existent déjà et que l’on peut s’appuyer l’expérience des collègues. Au passage, je signale que c’est ce que propose le dernier numéro des Cahiers Pédagogiques consacré à l’interdisciplinarité (on ne l’a pas fait exprès !). Il faut aussi évidemment “mettre le paquet” sur la formation continue et l’accompagnement de la réforme.

Marigot
Le débat sur le collège s’est aussi développé sur les réseaux sociaux. J’ai déjà évoqué de manière allusive, dans plusieurs blocs-notes le climat tendu et malsain dans lequel il se déroule.
Cela a été résumé dans un article paru sur le site BuzzFeed avec le titre “Le débat sur la réforme du collège, pire que la cour de récré ”. Le Figaro a aussi évoqué les profs qui s’invectivent sur les réseaux sociaux.
Plusieurs enseignants se sont aussi émus de ces dérives : Laurent Fillion ou Mila Saint-Anne ou encore une collègue du primaire qui s’interroge “Comment des gens qui sont descendus dans la rue au cri de « je suis Charlie » peuvent-ils à ce point écraser à coup d’insultes et de lâches comptes anonymes la liberté d’expression de leurs collègues, pour de simples divergences d’opinion ?”.
Nous évoquions au début de ce trop long bloc-notes, des débats anciens et récurrents. Mais une des nouveautés du “débat” tient en effet à l’usage des réseaux sociaux. Un usage maladroit et hystérique. C’est particulièrement vif sur Twitter où le format (140 caractères) est peu propice à l’échange d’arguments mais plutôt à des comportements de sniper où il s’agit de répliquer dans l’instant et avoir le dernier mot.
Disons le, le plus clairement possible, cela s’est surtout manifesté avec une irruption massive et apparemment concertée de militants syndicaux se revendiquant du SNES et une stratégie visant à interpeler de manière systématique (à la limite du harcèlement) ceux qui émettaient un avis positif sur la réforme du collège. L’objectif avoué étant de « pourrir » les comptes de ceux qui devenaient alors la cible de leurs messages à répétition. On retrouve aussi derrière cette stratégie, me semble t-il, la volonté de combler un retard dans l’usage des réseaux sociaux par rapport à d’autres syndicats et notamment le SE-UNSA qui en avait fait un outil privilégié. Il y a une logique de revanche qui se double alors d’une logique du “camp contre camp” où tout est lu par certains au prisme de cette “guerre” syndicale ancienne et ravivée par les réseaux sociaux. Si on est optimiste, on peut se dire que ces excès actuels se réguleront avec le temps et qu’on reviendra à un usage plus intelligent de ces réseaux. On peut y échanger autre chose que des invectives...
En 140 caractères, difficile de faire dans la nuance et chaque mot peut être très vite détourné et mis en exergue dans le but de nuire ou d’être lu comme une insulte. Il est facile en revanche de renvoyer tout le monde dos-à-dos. Mais il est quand même notable que les attaques sur les personnes plus que sur les idées semblent provenir plus d’un camp que d’un autre. On remet par exemple en question la légitimité à parler de tel ou tel qui ne serait pas “dans les classes” (on n’a pas vu la même critique pour les intellectuels hostiles à la réforme, c’est curieux). Mais un autre stade a été franchi par quelques uns, évidemment anonymes, avec ce que l’on appelle avec beaucoup de guillemets des “comptes parodiques”... Il s’agit de comptes ouverts (anonymement) pour se moquer de certains intervenants en détournant leur identité. Une lecture rapide pourrait faire dire qu’il s’agit d’humour et d’un esprit satirique à la française. Mais le contenu et l’usage qui en est fait est aussi. destiné à nuire et à blesser. Après d’autres, je suis victime à mon tour d’un de ces comptes “parodiques”. avec attaque sur le physique et jeux de mots sur mon nom et celui de l’association que je représente.
J’espère que cela est le fait d’individus isolés et en déshérence et que cette pratique n’est pas cautionnée par une quelconque organisation. On serait alors au delà de la “cour de récré”, ce qui n’est déjà pas très glorieux. Pour ma part, ma détermination est totale. Non pas pour "culpabiliser" qui que ce soit ni porter des analyses surplombantes mais pour interpeller et surtout discuter des finalités et des modalités d’organisation du collège et de l’ensemble du système éducatif. Ce qui me donne cette force c’est que ma parole et mes analyses s’appuient sur un collectif (le CRAP-Cahiers Pédagogiques et son réseau) et la conviction que l’on peut parvenir collectivement à faire évoluer notre système éducatif pour construire une École plus juste et plus efficace.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

Ajout du lundi 4 mai : Dimanche 3 mai, en fin d’après-midi, j’apprenais que le compte twitter “FifiWaterzoi" a été supprimé ainsi que d’autres comptes "parodiques” du même acabit.
Fin de la récré ?

Retrouvez aussi la revue de presse de la semaine en dessins.