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Bloc-Notes de la semaine du 26 mai au 1er juin 2014

- L’École après les élections - “ce jeune prof... ” -


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Deux sujets seulement dans ce bloc-notes. D’abord il nous faut revenir sur les résultats des élections de dimanche dernier. Et s’interroger sur le poids et le rôle de l’École dans cet évènement. Sans culpabilisation ni excès mais avec lucidité.
On s’attardera de nouveau sur le cas de “ce jeune prof... ” qui fait l’objet de tant d’articles et suscite tant de réactions. Au delà, du cas personnel, ce sera surtout l’occasion de réfléchir sur la manière dont les médias parlent (plutôt mal) de l’École et dont les enseignants reçoivent ce type de récit.

Vote et poids de l’École
Les résultats des européennes ont été un choc pour de très nombreux français. Et dans les salles des profs le sujet a été abondamment commenté. De même dans la presse, quelques articles ont tenté de faire le lien entre l’École et la forte abstention et le vote extrême. Avec toutefois des raccourcis qu’il faut déconstruire et beaucoup de précautions à prendre dans la réception de ce type d’analyse.
Lorsqu’on lit rapidement les chiffres publiés à l’issue de la journée de dimanche dernier, 30% des jeunes auraient donc voté Front national aux européennes. En fait, compte tenu de l’abstention massive (des jeunes en particulier) il n’y a pas au final plus de 8% des moins de 35 ans à avoir fait le choix du vote FN. Mais si l’on combine ce constat à celui de l’abstention, les résultats des élections européennes peuvent cependant à juste titre interpeller l’école.
Dans les réseaux sociaux, une analyse datant d’avril 2012 a beaucoup circulé ces dernier jours. Il s’agit d’un article de L’Express ayant pour titre "Moins on est instruit, plus on vote FN". Le sociologue Sylvain Crépon était interrogé pour commenter un sondage sur les intentions de vote (à la présidentielle) et indiquait que “ce sont les jeunes ayant le moins d’instruction qui se tournent vers le Front national. Moins on est instruit, plus on vote FN.” . D’autres études montrent la même relation inverse pour l’abstention. Ainsi un article du Figaro de janvier 2014 qui a lui aussi beaucoup circulé titre “plus les jeunes sont diplômés, plus ils votent”. Mais, il faut se méfier d’une relation causale aussi simple. Ce qui est souvent oublié dans les commentaires, c’est que le faible niveau de diplôme induit aussi une exposition au chômage et à la précarité bien plus forte que pour les plus diplômés. Et cela est d’autant plus important dans un pays comme le nôtre où l’emprise du diplôme est si forte. C’est peut-être cela d’abord qui doit être pris en compte plus que le seul effet du diplôme car c’est cette situation économique et aussi sociale dans la mesure où elle conduit à des inégalités fortes et un sentiment d’exclusion qui doit être pris en compte. «  Les fractures sociales, et tout particulièrement celles qui sont induites par le diplôme, provoquent des fractures politiques » explique la politiste Anne Muxel. C’est ce qui conduit Emmanuel Davidenkoff dans une chronique récente sur France Info à considérer que “le vote des jeunes était annoncé ”. Pour lui, l’augmentation du nombre de titulaires du baccalauréat est un trompe-l’œil. “ [...] l’essentiel de l’augmentation, depuis 20 ans, s’est faite au profit des baccalauréats technologiques et professionnels, dont les titulaires ont en partie grossi les rangs de deux catégories qui votent plus Front National que la moyenne : les employés et les ouvriers. Vous avez donc une redondance. Il ne faut pas non plus oublier que 150.000 jeunes sortent chaque année sans qualification ni diplôme du système éducatif, et que plusieurs centaines de milliers ne sont pas scolarisés dans le cycle normal de l’Education nationale – ce sont les élèves de Segpa, les apprentis, les élèves de l’enseignement agricole, etc. Cela ne fait évidemment pas d’eux des électeurs naturels du Front national mais il faut bien avoir en tête qu’un large pan de la jeunesse fait ou a fait dès l’âge de 16 ans l’expérience d’une forme d’exclusion des voies d’insertion scolaire et sociale privilégiées par le système.
La journaliste spécialiste de l’éducation de Libération, Véronique Soulé livre, elle aussi, sur son blog une analyse intéressante du poids et de la responsabilité de l’École dans les résultats des dernières élections. Elle rappelle que, selon les enquêtes internationales, “la France est le pays champion des inégalités scolaires, celui où les facteurs socio-culturels pèsent le plus dans la réussite, et l’échec, des élèves ” et l’ascenseur social est de plus en plus bloqué et même plus, il redescend... Ainsi, un enfant d’ouvrier a aujourd’hui 7 fois moins de chances d’accéder à l’enseignement supérieur qu’un enfant de cadre supérieur. Pour la journaliste “ces frustrations ont nourri le désespoir ambiant et une défiance à l’encontre de l’école, une institution qui, loin de donner sa chance à tous, servirait les enfants des nantis. Un terreau favorable à la poussée du FN.
Ce sentiment d’abandon et de fracture sociale doit être entendu à tous les niveaux de l’État et aussi dans l’École elle même. Les enseignants et tous les acteurs de l’École doivent se garder de deux dérives qui seraient ici contre-productives. D’abord le risque d’un mépris voire d’un rejet à l’égard des catégories les plus modestes et des classes populaires considérées être le terreau du vote FN. C’est au contraire en réfléchissant et en agissant pour créer une École plus inclusive, avec une pédagogie plus explicite et qui lutte contre les inégalités que l’École fera sa part. Car le deuxième danger serait celui de la crispation face à ces analyses considérées comme une nouvelle remise en cause des enseignants. Non, l’École n’est pas responsable de tous les maux de la société mais elle doit cependant collectivement s’interroger sur son rôle dans la reproduction sociale et l’exclusion. Et dire cela ne doit pas être ressenti comme une agression des enseignants qui collectivement font du mieux qu’ils peuvent dans un système qui dysfonctionne.

Ce jeune prof...
La crispation à l’œuvre et le sentiment d’être critiqué en permanence se retrouve aussi dans la réception des articles évoquant le cas de Jérémie Fontanieu. Ce jeune enseignant de sciences économiques et sociales enseignant à Drancy fait l’objet d’un traitement médiatique important. Il nous semble intéressant de revenir sur ce cas. Non pas pour la personne elle-même mais pour ce que cela dit de la manière dont les médias parlent de l’École (un de mes dadas...) et dont les enseignants reçoivent ce type de récit.
Il y a une autre raison qui nous pousse à revenir sur cette actualité. C’est en effet avec un article paru sur notre site que tout a commencé ! Intitulé “Quand Kery James rencontre Pierre Bourdieu”, ce texte fait partie de la série de “portraits du jeudi” que propose Monique Royer sur notre site. Pourquoi celui-ci a eu un tel écho médiatique alors que bien d’autres portraits présentant des acteurs de l’École qui agissent pour changer l’École et leurs pratiques sont tout aussi intéressants ? C’est un mystère qu’il nous faut tenter de résoudre.
Après ce premier portrait dans les Cahiers Pédagogiques, c’est Louise Tourret qui dans Slate.fr propose un deuxième portrait au titre prémonitoire : “Jérémie Fontanieu, le jeune prof de Drancy à l’ancienne dont vous allez entendre parler ”. Elle l’invitera ensuite avec certains de ses élèves dans son émission sur France Culture . Après les choses vont s’emballer pour notre collègue : passage à RFI, dans le Bondy Blog, le magazine Mad’moizelle. Et puis récemment, un nouveau portrait sur le site lemonde.fr qui a regonflé la bulle médiatique autour de ce collègue et les commentaires très nombreux des enseignants (sûrement l’influence de la publication sur le site du Monde !). Depuis on a vu se développer des analyses critiques. Lionel Jeanjeau, un des chroniqueurs de la revue de presse, sur son blog, s’interroge “Pédagogue et réac ? une combinaison incompatible ”. De même, toujours dans la revue de presse plurielle des Cahiers Pédagogiques, mardi 27 mai, Laurent Fillion pointe les contradictions dans les pratiques de notre jeune collègue. Enfin, David Trotin, un professeur d’Histoire-Géographie, dans son blog "Une éducation française" réagit lui aussi à cet emballement médiatique dans un billet intitulé “Jérémie Fontanieu où le règne des malentendus”. Signalons enfin que ce buzz médiatique a les honneurs du site parodique Éduk actus avec ce titre (génial) : “ce vieux prof de centre ville qui voulait faire échouer ses élèves”.
J’avais déjà évoqué dans un précédent bloc-notes le “quart d’heure warholien” et je ne vais pas redire ce que j’ai déjà exprimé sur ce sujet. Mais on peut pour y revenir malgré tout se poser quatre questions...

Pourquoi Jérémie Fontanieu plait-il tant aux journalistes ?
Jeunesse, alliance de références classiques et de modernité, attitude en apparence paradoxale… voilà de quoi attirer en effet l’attention des médias ”, c’est ce que nous écrivions dans le bloc-notes évoqué plus haut. Il permet aussi de renouveler assez facilement le vieux débat “Républicains/pédagogues”. On insiste dans les articles sur son “exigence” et même son côté “réac” avec comme idée implicite que les “pédagogues” seraient pour leur part de dangereux “laxistes”. Les médias ont besoin de spectaculaire alors que l’éducation ne l’est pas. Face à un travail collectif, il est souvent difficile de faire émerger des individualités alors que la représentation qui domine encore (hélas) est celle de l’enseignant du “cercle des poètes disparus”. Ici l’“héroïsation” de J. Fontanieu le permet et montre aussi la difficulté des médias à rendre compte de la pédagogie autrement que par ces biais.
On peut aussi voir dans ce traitement médiatique une preuve de plus du “journalisme circulaire”, où l’on se copie et se reprend sans forcément tout le recul nécessaire. On pourrait être plus méchant ( !) en disant que ce qui plaît aussi aux journalistes c’est que notre collègue habite Paris et qu’il n’y a besoin de passer le périphérique que pour aller voir les élèves. Mais je sais que les conditions de travail ne permettent pas toujours de faire un travail d’enquête approfondi....

Pourquoi Jérémie Fontanieu énerve t-il certains collègues ?
Les réactions notamment à l’issue du dernier article sont très vives. On blâme sa démarche individuelle et donc suspecte et on lit ce qui y est décrit comme une remise en cause des autres enseignants. La culture enseignante est marquée en effet par l’égalitarisme et aussi par un certain conformisme. Il est mal vu de se mettre en avant et les “déviants” qui innovent sont souvent perçus comme des reproches permanents à l’égard des autres. Cette attitude est assez paradoxale car ce qui domine dans le milieu est plutôt une vision d’un exercice “libéral” du métier et peu d’envie de collectif et en même temps pour critiquer ce collègue on insiste sur l’absence de dimension collective. Ce qui est abusif dans la mesure où dans chacune de ses interventions, il y évoque brièvement le lien avec les autres collègues et la nécessité du travail en équipe et en partenariat. Mais ce n’est évidemment pas ce qui est mis en avant dans les articles.
D’autres enseignants ou les mêmes, sont agacés par la mise en avant de son “exigence” lue implicitement comme une critique de l’absence de cette même exigence chez les autres. Ce qui est évidemment faux. Comme le montre par l’absurde, le titre d’Éduk actus, qui souhaiterait l’échec de ses élèves ? Une critique bien plus intéressante consiste comme le fait David Trotin à pointer la “décontextualisation” des articles et oublier que ce type de travail ne peut se faire que s’il y a une équipe enseignante et de direction qui le favorise et tout un ensemble de facteurs qui permettent aux élèves d’arriver avec de telles dispositions jusqu’en Terminale malgré tout. Enfin une autre série de critiques, venant plutôt du camp “pédago” pointe les contradictions de la méthode et notamment le recours à l’exclusion ou l’usage du QCM et du bachotage comme fil conducteur de la méthode. Toutes ces critiques cela fait beaucoup pour un seul homme ! Et il serait dangereux de parler d’une “méthode Fontanieu” et de construire un modèle unique à partir des pistes explorées par ce professeur et par bien d’autres...

Pourquoi Jérémie Fontanieu n’est il pas un modèle (ni un repoussoir) ?
Tout cela n’est pas forcément très neuf, ni très «  old school » non plus... L’enseignant le dit d’ailleurs lui même : il évolue, il se pose des questions. Et il admet avoir peu de connaissances en matière de pédagogie. Peut-être gagnera t-il son pari d’avoir 100% de réussite avec ses élèves. Mais alors cela tiendra autant à son engagement qu’à la méthode elle même. L’effet Pygmalion (avec un P pas un B... ) ça existe. On peut penser aussi que l’intérêt porté par les médias renforce la probabilité de réussite de l’expérience et la motivation des élèves. L’Effet Hawthorne ça existe aussi !
Il faut toujours se méfier de la logique managériale des “bonnes pratiques” alors que l’enseignement repose sur une approche multifactorielle et collective où il est difficile d’isoler l’action d’un seul facteur ou d’une seule personne. "Le truc, c’est qu’il n’y a pas de truc", disait, si je me souviens bien, Jean-Michel Zakhartchouk à Hervé Hamon dans son livre “Tant qu’il y aura des profs. Ce qui est important c’est surtout de permettre aux enseignants et surtout aux équipes d’enseignants d’explorer et d’expérimenter avec une certaine marge de manœuvre au delà des conservatismes administratifs et de la pression conformiste. Et de faire un réel bilan ensuite plutôt que d’essuyer les critiques a priori.

Pourquoi j’aime bien malgré tout Jérémie Fontanieu ?
Les pistes explorées par notre collègue sont quelquefois marquées par des contradictions ou des effets pervers. Mais faire alliance avec les parents est une voie importante du travail contre les inégalités. Tout comme la nécessité de créer un sentiment d’appartenance est utile alors que les établissements scolaires sont vus trop souvent comme des lieux de passage. Bien sûr, il y a des éléments du dispositif qui interpellent et invitent à la nuance.
Mais ce qui apparaît comme le plus important dans cette bulle médiatique c’est l’enthousiasme et la volonté de faire réussir tous les élèves comme sujet digne d’intérêt. C’est cela qu’il faut surtout retenir malgré les titres quelquefois excessifs où on le présente comme défiant Pierre Bourdieu et la reproduction sociale. Certes le déterminisme social est une réalité difficilement contournable et il serait dangereux de l’ignorer et de naturaliser la difficulté scolaire en rendant les élèves seuls responsables. Pour enseigner, il faut donc être à la fois très modeste et aussi très ambitieux. Et cette ambition, c’est de penser que par son action on peut parvenir à changer (un peu) le destin de ses élèves et à son petit niveau faire une école plus juste et plus efficace. Dans un contexte de déploration et de crispation, il est toujours utile de le rappeler.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot