Accueil > L’actualité vue par le CRAP > Les revues de presse > Bloc-Notes de la semaine du 24 au 30 novembre 2014


JPEG - 26.3 ko

Bloc-Notes de la semaine du 24 au 30 novembre 2014

- Cursive ou manuscrite ?- L’École de demain selon NVB - Un débat sans fausses notes-


.

Le bloc notes de l’actualité éducative de cette semaine commence par l’information qui a fait le buzz et suscité le plus de réactions. Mardi un article français repris d’un autre article de la BBC lui même inspiré d’un papier finlandais, annonçait que la Finlande allait abandonner l’écriture “manuscrite”. Nous faisons le point sur la réalité de cette information et sur la mécanique médiatique à l’oeuvre. A partir d’un excellent papier paru dans Les Échos, nous tentons de préciser les contours de l’école idéale selon Najat Vallaud Belkacem ou du moins de quelques axes de sa politique et de sa communication. On évoque enfin la fuite du texte du CSP concernant l’évaluation qui aurait été remis à la Ministre cette semaine.

Cursive ou manuscrite ?
C’est l’information qui a fait le plus de buzz et qui a suscité le plus de réactions sur les réseaux sociaux. Dans un supplément du Monde intitulé Les Clés de demain, le mardi 25 novembre, on annonce que “La Finlande va arrêter l’enseignement de l’écriture cursive”. L’article est repris et traduit d’un article de la BBC qui lui même traduit un article finlandais du quotidien Savon Sanomat . Et à partir de là et au vu des réactions suscitées par ce premier article (rien que sur mon “mur” Facebook, 130 partages et une soixantaine de commentaires), tout s’emballe. L’information est reprise un peu partout : l’Obs, Sud Ouest , Europe 1 , le site de TF1 , dans Le Figaro, on interroge Alain Bentolila qui s’indigne et les tribunes allant dans le même sens sont nombreuses. Dans L’Express, aussi on y consacre un article plutôt plus nuancé que d’autres. On y emploie le conditionnel et on s’intéresse à la question de l’écriture au delà de cette supposée information.
Et, (pour une fois !) il faut lire les commentaires à la suite de cet article. En particulier celui de “ProfFinlandaise” qui écrit ceci : “En tant que prof finlandaise, j’ai trouvé des points de vue assez intéressants dans cet article. Pourtant la nouvelle sur la reforme scolaire finlandaise n’a pas beaucoup à faire avec la réalité, mais se base seulement sur un blog de BBC qui a mal interprété un article dans un petit journal finlandais. Ne vous inquiétez pas donc, la Finlande n’abandonnera pas l’écriture manuelle, mais seulement cursive attachée au profit de détachée (si c’est le bon mot, excusez-moi mon français je suis finlandaise). De plus on commencera à enseigner la dactylographie systématiquement plus à tous les élèves. Ainsi, nos enfants gagneront les avantages de ces deux écritures parallèlement. Pas mal comme réforme, n’est pas ?”. Signalons qu’au CRAP-Cahiers Pédagogiques nous avons eu aussi des informations provenant de Finlande et allant dans le même sens.
Et à la lecture de ce commentaire, on se rend compte que la mécanique médiatique est bien fragile... Ce qui aurait dû alerter c’est qu’elle repose sur une confusion entre écriture cursive (“en attaché”) et écriture manuscrite qui avait déjà été faite, il y a un an à propos des États Unis. En octobre 2013, la journaliste bi-nationale Hélène Crié-Wiesner publie sur son blog American Mirror hébergé par Rue89 un article sur l’abandon de l’écriture “en attaché” aux États Unis. Et elle commençait son article ainsi : “Au printemps, une info a couru en France : les écoles américaines n’enseigneront plus aux enfants l’écriture manuelle, ringardisée par l’usage des claviers. En fait, c’est faux, seule l’écriture cursive est abandonnée. Et la France est sur la même voie. ”. Cet avertissement aurait du inviter à la prudence. Mais, malgré les précautions prises par certains journalistes, c’est la confusion/simplification qui l’a emporté.
Donc résumons : en Finlande, comme aux États-Unis, ce qui est abandonné dans l’apprentissage ce n’est certainement pas l’écriture manuelle mais l’écriture cursive qui est elle spécifique à chaque culture. On est un peu dans la même situation que lorsque l’Allemagne a abandonné l’apprentissage de l’écriture gothique...
On ne va pas gloser sur les dérives de la presse où il arrive que, pressé par le temps, on ne vérifie pas les infos et on copie les uns sur les autres si on constate qu’il y a du buzz... Le plus intéressant est de s’interroger sur les raisons de cet emballement. On voit bien que derrière les réactions très vives, il y a une sorte de “fantasme numérique” qui marche dans les deux sens. Pour les uns c’est une suite logique de l’évolution du numérique, pour d’autres c’est un cauchemar techniciste. Cette pseudo-info nous en dit beaucoup sur notre position face à un monde qui change et les changements qui s’opèrent. Comme le dit très bien dans un échange avec elle, la journaliste Sandrine Chesnel qui a signé le papier nuancé de L’Express : la question de la Finlande est un prétexte d’actualité pour poser une question plus large : la place du clavier dans la production d’écrits des enfants, et des adultes aussi d’ailleurs. Et c’est pour cela que même si l’information est fausse toute la réflexion sur les fonctions de l’apprentissage de l’écriture manuscrite dans les mécanismes cognitifs suscitée par la presse est intéressante ! Il est dommage que ce soit à partir d’une information mal maîtrisée et qui peut être un beau sujet d’éducation aux médias, mais au moins le débat est lancé...

L’École de demain selon NVB
En déplacement dans la Drôme et l’Ardèche, il y a quelques jours, la ministre de l’Education nationale a précisé sa vision de l’école de demain. En visitant deux établissements censés « préfigurer » l’avenir, elle a évoqué les tablettes numériques , la découverte du monde professionnel et le rapprochement école-collège”. C’est le début de l’excellent article de Marie-Christine Corbier dans Les Échos du 27 novembre .
Dans les deux collèges inaugurés à l’occasion de ce déplacement, la place du numérique était forte avec notamment l’usage des tablettes. “Les tablettes permettent de mieux apprendre ”, vante la ministre, qui y voit “des perspectives immenses”. Aux collégiens qui l’interrogent sur sa propre scolarité elle confie, à dessein : “Je n’étais pas très bonne en maths, mais si j’avais eu une tablette numérique et des exercices interactifs, peut-être que j’aurais plus aimé ça ”… Même si elle déclare ensuite qu’ “ Il faut former les enseignants au numérique”, on est quand même toujours un peu dans le fantasme techno qui voit dans le matériel le vecteur des transformations pédagogiques. La ministre pourrait peut être lire avec profit l’interview de Marcel Lebrun dans EducPros . Ce spécialiste belge des questions numériques résume assez bien les enjeux : “Le numérique peut avoir un impact sur la pédagogie, à condition que celle-ci change. En effet, si les nouvelles technologies externalisent les savoirs, elles demandent aussi de mieux savoir utiliser les outils. [...] réfléchir aux outils sans se demander ce qu’ils vont modifier équivaut à mettre des emplâtres numériques sur des structures qui n’évolueront pas. ”.
Toujours lors de sa visite dans un des collèges, la Ministre a pu observer un projet de mini-entreprise, l’occasion d’avancer ses idées sur la découverte du monde professionnel, un autre axe de son école de demain. Rappelons, au passage, que le Conseil supérieur des programmes (CSP) doit se prononcer début décembre sur le contenu du parcours de découverte du monde professionnel.“C’est formidable qu’au collège, on donne envie aux élèves de créer leur propre entreprise.” déclare la Ministre devant le projet présenté. L’école doit aider “ à s’orienter, à envisager sa place dans le monde professionnel, voire à nourrir et développer cette ambition folle de créer sa propre entreprise ”, poursuit-elle. . En disant cela, elle ne fait que reprendre les propos de François Hollande l’an dernier lors de son discours de clôture des assises de l’entrepreneuriat où il déclarait “Notre premier devoir, c’est de stimuler l’esprit d’entreprise dans notre pays. C’est d’abord le rôle de l’école ”.
J’avais consacré à l’époque un billet de blog à cette déclaration et il reste valable me semble t-il. Tout comme celui de Philippe Frémeaux dans Alternatives Économiques . Celui-ci écrivait “Si l’école française a un problème avec la transmission de l’envie d’entreprendre, ce n’est pas en ajoutant une discipline supplémentaire qu’on va le résoudre. [...] Si l’on veut que l’école encourage l’esprit d’entreprise, il faut au contraire qu’elle valorise et développe l’autonomie des élèves, leur prise d’initiative, leur sens critique, aussi bien individuellement qu’en groupe, car l’entreprise qui réussit n’est pas seulement une aventure individuelle mais le fruit d’un projet collectif.”. Pour ma part, je rajouterais que malheureusement trop souvent le problème de « l’esprit d’entreprise » c’est plutôt le discours des lobbys patronaux qui sont à la manœuvre sur ce sujet comme sur d’autres (les programmes, les manuels,...). En fait, on y entretient une confusion avec l’idée qu’il faudrait faire "aimer l’entreprise". Or, un contenu d’enseignement n’a pas à faire aimer ou à jouer sur l’émotion. Il s’agit de donner des clés pour comprendre le monde et pour y agir. Pas plus, pas moins...
Dans un autre établissement visité dans la foulée, Najat Vallaud-Belkacem décline un autre projet phare de sa politique : la réforme du collège, annoncée pour 2015. Et, avec elle, le rapprochement entre l’école primaire et le collège. Elle assiste en effet à un cours de mathématiques dont la particularité est d’associer élèves de CM2 et de sixième. “Cela correspond à cette école du socle que nous voulons construire, avec une continuité entre la fin de l’école primaire et le début du collège, pour éviter les ruptures que connaissent beaucoup d’élèves et les accompagner au mieux vers la réussite” commente la ministre.
Plus encore que l’esprit d’entreprendre, c’est peut-être le point qui risque de se heurter au plus de résistances. Car ici, on s’affronte à un noyau dur de l’identité syndicale. Pour le syndicat majoritaire dans le secondaire et au delà la fédération majoritaire, le champ de syndicalisation est fondé sur une séparation nette entre le primaire et le secondaire. Et on retrouve aussi derrière ces résistances, les critiques adressées au socle commun qui conduisent aussi à requestionner les séparations disciplinaires, cette fois-ci.

Un débat sans fausses notes
Ce n’est pas l’information divulguée par Le Monde qui risque de calmer les craintes de certains conservateurs. Le journal s’est en effet procuré une version (est-ce la définitive ?) de la contribution du Conseil Supérieur des Programmes au débat sur l’évaluation. Dans ce document remis jeudi 27 novembre par le CSP à la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, on propose non seulement de supprimer les notes et les moyennes mais aussi de changer radicalement le brevet qui serait constitué d’une seule épreuve transversale accompagnée de contrôles en cours de formation.
En ce qui concerne les notes, le CSP préfère un barème de 4 à 6 niveaux, sur le modèle de ce qui se pratique dans de nombreux pays. Et pour la moyenne, “ On ne peut pas racheter sa faiblesse dans une discipline par sa force dans une autre, souligne Michel Lussault. Pour le président du CSP, une moyenne ne dit rien : “Un élève fort en mathématiques et faible en sport n’est pas un élève moyen au bout du compte.”. Selon le Monde le conseil rejetterait également le recours aux coefficients, considérant qu’aucune compétence ou connaissance n’est plus importante qu’une autre.
Pour le brevet, il s’agirait, en fait, de le transformer en épreuve de validation du socle. aux quatre épreuves de fin d’année – français, maths, histoire-géographie et histoire des arts –, le CSP préférerait en voir instituer une seule, transversale, “anonymée et définie nationalement” peut-on lire dans le document que s’est procuré le Monde. En sus, deux projets personnels – l’un réalisé en 4e, l’autre en 3e – seraient présentés à l’oral, et plusieurs évaluations organisées de la 5e à la 3e.
Ce document, qui aurait donc “fuité” ne devait, en principe, être rendu public qu’au moment de la Conférence nationale sur l’évaluation qui a lieu du 11 au 13 décembre 2014. Un Jury, composé d’acteurs et d’usagers du système éducatif, est convié à élaborer des recommandations fondées sur les résultats de la recherche, les connaissances scientifiques, et les pratiques de terrain, nationales et internationales. À l’issue de ces Journées, le Jury remettra ses recommandations à la ministre.
Pour finir ce bloc notes sur une tonalité militante, vous trouverez sous ce lien la contribution du CRAP-Cahiers Pédagogiques à ce débat sur l’évaluation.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot