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Bloc-Notes de la semaine du 22 au 28 septembre 2014

- Redoublement – “enfants de pauvres” - CSP - Onfray -


Le bloc notes revient sur les faits marquants de la semaine éducative. Le redoublement a été l’objet d’un traitement médiatique critiquable et nous reviendrons plus sur cette dimension que sur le fond du problème. L’autre évènement de la semaine c’est la Journée du refus de l’Échec Scolaire qui s’est tenue mercredi 24 septembre et qui a permis de mettre l’accent sur les inégalités sociales à l’École. On reviendra aussi sur la nomination d’un nouveau président à la tête du conseil supérieur des programmes et les dernières déclarations de Michel Onfray

Redoublement
Le 24 septembre dernier Europe 1 essaie de faire le buzz avec une info vieille d’un an et demi...
On "supprimerait" le redoublement l’an prochain (sur le site d’Europe 1 le titre a été modifié ensuite). "Comment ! on ose s’attaquer à cette spécialité française que le monde nous envie ?"
 le but était clairement de créer de la polémique autour de cette question. Sauf que l’affirmation que le redoublement doit être exceptionnel était déjà contenue dans la loi de refondation votée en juin 2013 par la représentation nationale. Et on semble aujourd’hui découvrir cette info avec un zeste de sensationnalisme et de manipulation...
Mais finalement cet article a atteint son but puisqu’il a donné lieu à un démenti du Ministère . Ainsi que le dit le communiqué, la loi de refondation a fait du redoublement une procédure exceptionnelle. Mais cela ne signifie pas qu’il est “supprimé". Cependant plusieurs journalistes n’ont pas suivi Europe1 et ont proposé une mise en contexte permettant de nuancer l’information “choc”. Ainsi c’est le cas de L’Express , ou du NouvelObs . , Louise Tourret Sur Slate.fr ajoute : “on pourrait s’interroger des heures sur la pratique journalistique qui tend à vendre comme un scoop ce que tout le monde sait déjà en gonflant un peu l’info –et cela tient uniquement à la façon dont les choses sont présentées : on ne parle plus de rendre le redoublement « exceptionnel » mais de le « supprimer » et on fait comme si l’info venait de tomber. Mais ce faux scoop a été repris toute la journée... L’éducation, on n’en parle jamais assez non ? ” et elle conclut en parlant de ““l’hystérie du débat éducatif".
La focalisation sur cette question en dit long sur l’état du système éducatif et de l’opinion publique. 
D’abord, on voit que l’opinion s’accommode très bien d’un système qui sélectionne très tôt et dont la fatalité du redoublement n’est qu’un des symptômes. 
Ensuite cela nous montre bien la difficulté du système à innover et trouver des solutions alternatives et à favoriser la remédiation. 
Enfin, on ne peut s’empêcher de voir cet attachement au redoublement chez certains enseignants comme le symbole d’un pouvoir perdu alors que la profession se sent dans une logique de déclassement.
Après ce retour sur toute cette agitation polémique et médiatique, et si on parlait du fond ? La réflexion sur le redoublement a surtout été relancée par la publication d’une enquête de l’OCDE rendue publique mardi. Ce rapport dénonce les inégalités sociales face au redoublement, une pratique que l’OCDE juge peu efficace et coûteuse. A 15 ans, 1 élève sur 8 a redoublé au sein de l’OCDE. Mais la proportion atteint 1 sur 5 parmi les élèves de milieu défavorisé et moins de 1 sur 10 parmi ceux de milieu favorisé.
« Non seulement il n’est pas sûr que le redoublement aide les élèves peu performants à surmonter leurs difficultés, affirme l’organisation, mais il peut creuser les inégalités socio-économiques. » Et les experts de l’OCDE ajoutent « A niveau de compétences similaires, les élèves défavorisés sont 1,5 fois plus susceptibles que ceux favorisés d’avoir redoublé. » Interrogé par Le Figaro , Éric Charbonnier, analyste au sein de la direction de l’éducation de l’OCDE affirme : « En France, on pratique beaucoup plus le redoublement que dans les autres pays européens. Pour le spécialiste, ces taux élevés s’expliquent principalement par « la conception du redoublement comme solution à l’échec scolaire », très ancrée dans les esprits. De fait, seuls quelques autres pays atteignent des scores similaires au nôtre, « principalement des pays proches culturellement » : la Belgique, le Portugal, l’Espagne. En revanche, « La Finlande, dans les années 1970, ou plus récemment l’Allemagne, la Pologne ou l’Estonie ont mis en place des politiques globales contre l’échec scolaire », explique Éric Charbonnier. Mais dit-il « Si on se contente de supprimer la possibilité de redoubler, cela n’aura aucun résultat ». Il faut améliorer la formation des enseignants, afin de « mieux les préparer à affronter des classes hétérogènes ». De l’autre côté, revoir les programmes et la pédagogie permettrait aux enseignants d’être davantage au contact des élèves. « En France, les professeurs passent beaucoup de temps hors de la classe et peu devant les élèves » en comparaison des autres pays, remarque cet expert.
Pour poursuivre la réflexion sur le sujet, on rappellera aussi que le Conseil national de l’évaluation des politiques éducatives (CNESCO) avait publié à la fin aout une note sur ce sujet. et prépare une conférence de consensus sur ce thème. Le redoublement, on a pas fini d’en entendre parler !

enfants de pauvres
Mercredi 24 septembre était organisée la septième journée du refus de l’échec scolaire. L’Associations Française des Étudiants pour la Ville (AFEV) qui est à l’initiative de cette manifestation avait choisi pour thème de l’année « les inégalités face à la réussite éducative. » Pour accompagner ce thème, ils présentaient une étude sur le vécu des inégalités par les écoliers réalisée à la fois dans des établissements prioritaires et des établissements de centre-ville. L’essentiel des conclusions de cette enquête se trouve résumé dans un article du journal Le Monde. Les chiffres communiqués par l’AFEV pointent du doigt un « capital culturel » très inégal selon les familles. Les enfants des quartiers prioritaires disent moins lire, le soir, avant de s’endormir (47 % contre 77 % des enfants de quartiers favorisés). Ils pratiquent moins souvent une activité artistique (26 % contre 55 %) ou sportive (52 % contre 79 %). Vont moins au musée en famille (35 % contre 76 %), ou voir un spectacle (59 % contre 81 %). Ils partent moins durant les petites vacances (37 % contre 73 %). « Ces écarts sont particulièrement importants dans la mesure où ils impactent nécessairement la trajectoire scolaire des enfants et leurs capacités à comprendre et acquérir les savoirs scolaires  », rappelle l’AFEV. Comme le dit un article paru dans Slate.fr : “La réussite à l’école ne dépend pas que de l’école ” mais aussi de facteurs économiques et sociaux.
Mais je voudrais insister dans ce bloc notes sur l’interprétation qui peut être fait de ce constat. En effet, il est tentant d’en déduire que la seule solution est donc dans l’ “attente” de la fin des inégalités pour se dispenser de réformer l’école. Or l’école produit aussi ses propres inégalités. Dans un livre datant de 2010, Les sociétés et leur école François Dubet, Marie Duru-Bellat et Antoine Veretout montraient que plus l’école est inégale et plus injuste est la société. Mais ils démontraient aussi que le lien n’est pas aussi simple et qu’une école injuste peut exister dans une société égalitaire et inversement. Ils soulignaient qu’ “on peut donc militer pour une école plus compréhensive et plus accueillante sans penser pour autant que cette école changera le visage de la société. À l’opposé, il n’y a pas à attendre que la société devienne meilleure pour améliorer l’école.”. Pour la bande de fous qui s’est donné pour slogan depuis des années “changer l’école pour changer la société, changer la société pour changer l’école", l’un ne va pas sans l’autre.
En complément de la journée du refus de l’échec scolaire (JRES), on pourra lire la tribune parue jeudi dans Libération. Signée de Christophe Paris (directeur de l’AFEV), Taddei François (grand témoin de cette JRS) et Emmanuel Davidenkoff qui a animé cette manifestation, elle a pour titre (excellent) : “Les enfants de pauvres sont-ils tous des fainéants ?”. A cette question provocatrice, il répondent immédiatement : “Si oui, alors ils n’ont que ce qu’ils méritent. Sinon, il est scandaleux et injuste qu’ils soient les premières victimes de la production d’échec scolaire massif de notre système éducatif.” Et ils détaillent dans la suite de leur tribune, les pistes pour réformer le système.
Je voudrais revenir à la question posée. Car celle-ci n’est pas une question si incongrue tant elle reflète des positions déjà entendues dans les salles des profs. Combien de fois n’entend t-on pas dire dans cet “entre-soi” ou même en conseil de classe que tel élève n’est pas courageux, qu’il ne travaille pas assez, qu’il n’a pas de méthodes, etc. Bien sûr, c’est possible. Mais la tendance est forte de “naturaliser” la difficulté scolaire et de considérer que les difficultés sont seulement dues à l’individu, à ses qualités supposées (“il n’est pas doué”) ou à son travail. Et ainsi on néglige ou on nie le poids des déterminismes sociaux et des conditions de vie. Deux arguments : il est plus facile de travailler quand on a un lieu à soi pour le faire que quand c’est sur un coin de la table du salon après s’être occupé de tous ses frères et sœurs... Et il est plus facile de réussir quand on sait précisément ce qu’on attend de vous et que l’évaluation est au service des apprentissages (et que ceux ci sont les plus explicites possibles). En tout cas, un peu plus de connaissance sociologique et réflexion pédagogique ne seraient pas de trop dans la formation des enseignants...

Curriculaire
C’est donc Michel Lussault, géographe, professeur à l’ENS de Lyon et directeur de l’Institut Français de l’Éducation (IFÉ) qui a été nommé par la ministre de l’Éducation Nationale à la tête du Conseil Supérieur des programmes lors d’une séance d’installation le 25 septembre.
Vous le savez, je respecterai scrupuleusement votre indépendance. Mais nos responsabilités sont liées. C’est à moi, en tant que ministre, qu’il revient d’organiser la consultation des enseignants sur vos productions, et d’arrêter le texte des programmes. C’est à l’IGEN qu’il revient d’apporter son expérience, son expertise et sa réflexion aux groupes d’experts travaillant pour votre Conseil. C’est à la DGESCO qu’il revient de produire, conformément à la logique curriculaire à laquelle je suis attachée et à votre Charte des programmes, les ressources pédagogiques à destination des enseignants, qui sont indispensables pour la mise en œuvre concrète des programmes dans les classes. Avançons tous, côte à côte, au même rythme, et dans la même direction. C’est la réussite de nos enfants qui en dépend. ” Cette citation extraite du discours de Najat Vallaud Belkacem a le mérite de tracer assez clairement les périmètres respectifs des uns et des autres. Mais, de fait, à la lecture de ce texte, on constate que le CSP voit ses prérogatives se réduire par rapport aux ambitions initiales de la loi de refondation. Celui-ci reste concentré sur les grands principes mais semble perdre la définition des programmes eux-mêmes et n’est pas directement prescripteur. De plus, alors que Vincent Peillon souhaitait sortir la question des programmes de la responsabilité du ministre on constate que c’est la ministre qui “arrête” (publie un arrêté) pour ces mêmes programmes.
Toutefois d’autres éléments du discours peuvent donner des éléments de satisfaction. En particulier la ministre évoque “ la logique curriculaire à laquelle je suis attachée ”. Si l’on s’en tient à cette logique, les programmes devraient alors être moins injonctifs et détaillés et le CSP devrait surtout se préoccuper d’indiquer comment les outils didactiques à utiliser et surtout comment les élèves seront évalués dans une logique de compétences.
La consultation sur le socle commun qui se met en place pour le collège et le primaire risque au contraire d’aller dans le sens d’un maintien de la structure disciplinaire . Les arbitrages qui seront faits ensuite seront cruciaux et nous diront si cette répartition des rôles et le travail mené jusque là nous entraineront vers le statu quo ou la nécessaire évolution. Mais le risque de l’immobilisme est grand...

Onfray
Le fils d’ouvrier agricole et de femme de ménage que je suis s’en est sorti grâce à une école qui n’existe plus. L’école d’aujourd’hui tue sur place les enfants de pauvres et sélectionne les enfants des classes favorisées qui monnaient dans la vie active non pas ce qu’ils ont appris à l’école, mais ce qu’ils ont appris chez eux. Lire ou relire Bourdieu plus que jamais d’actualité ...Si l’on justifie cela, alors il faut continuer et défendre cette école qui massacre tous les enfants de gueux, dont je fus. Sinon, il faut abolir cette usine à éjecter les enfants de pauvres hors du système. ”.
Le début de cet entretien avec Michel Onfray dans le Figaro ressemble à une sorte d’"oral de rattrapage" après ses propos sur France Inter le 12 septembre dernier. Un discours qui avait été jugé comme étant de la “philosophie de comptoir . On l’entendait déclarer notamment “ Et si, à l’école, au lieu de la théorie du genre et de la programmation informatique , on apprenait à lire, écrire, compter, penser ? ”.
Dans cet entretien pour le Figaro où il parle surtout de Sade (sujet de son nouveau livre), le philosophe reste dans une défense nostalgique et réductrice de l’"instruction" et des “fondamentaux" qui, quoi qu’il en dise, le rapproche de Finkielkraut. Il est difficile de remettre en question une École qui vous fait réussir... Et la vraie question pédagogique à laquelle il ne répond pas (pourtant il écrit sur “tout" !) c’est de savoir quelle pédagogie est la plus pertinente pour permettre aux “enfants de pauvres" (et pas seulement quelques uns) de réussir à l’École. Ce n’est pas dans une sorte d’“instructionnisme“ étroit qu’on y parviendra. Pour faire le lien avec la journée de l’échec scolaire et la réflexion sur les programmes, c’est plutôt en allant vers une pédagogie qui ne soit pas seulement celle des héritiers (et de quelques “rescapés”) et de l’implicite, et qui fasse sens pour les élèves....

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot