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Bloc-Notes de la semaine du 20 au 26 janvier 2014

- Délires - Vacances et confiance - Pédagogies – Numérique -


Le Bloc Notes de cette quatrième semaine de 2014 revient sur les rumeurs et délires autour de la “théorie du genre”. Alors que des groupuscules extrémistes font circuler un mot d’ordre de “journée de retrait des écoles”, il importe d’appliquer la théorie du vampire : c’est la lumière qui les fait reculer… La rentrée en aout, en revanche, ce n’est pas une rumeur. On s’intéresse aux réactions à cette annonce concernant le calendrier scolaire des trois prochaines années. On profite aussi d’une interview d’un sociologue pour prendre le luxe d’un long développement sur la pédagogie. Désolé, mais ça fait du bien. On termine avec d’autres formes de délire autour de l’informatique…

Délires
Une collègue de primaire nous faisait part récemment que dans son école des enfants leur avaient rapporté "que demain à la maternelle et au CP, les maîtresses vont apporter des "sexes en bois" pour expliquer aux enfants comment il faut se toucher et que vous allez aussi parler des hommes qui aiment les hommes”.
Visiblement cette rumeur court un peu partout. Les Dernières nouvelles d’Alsace s’en font l’écho dans un article du 23 janvier. Tout cela n’est pas fortuit et est organisé par un collectif proche de la manif’ pour tous qui prône une journée de "retrait des écoles”. Selon le journal alsacien, cette action est initiée par une romancière et cinéaste, Farida Belghoul, une figure historique du mouvement Beur des années 80. Son message est relayé par un certain nombre d’associations dont Égalité et Réconciliation, l’association d’Alain Soral, proche de Dieudonné. Pour comprendre le délire dans lequel se trouvent les activistes de ce mouvement on peut visionner l’interview de Farida Belghoul par un média Franco-Turc . Elle y déclare notamment que "l’Organisation mondiale de la santé préconise elle-même qu’on enseigne la masturbation à la crèche sous prétexte de l’exploration des corps. Il s’agit d’un mouvement qui est mondial aujourd’hui et qui tient au fait que l’humanité connaît en ce moment une décadence dont elle doit se relever impérativement.". Un esprit malade qui combine les délires complotistes et les thématiques du discours décliniste et anti-pédagogique. Dans un excellent billet sur son blog, Luc Cédelle déconstruit ce discours et revient sur la personnalité de Farida Belghoul, dont le récit de la dérive est extrêmement inquiétant.
Il est à souligner que cette focalisation et cette construction autour d’une supposée “théorie du genre” n’est pas le fait que de médias et sites complotistes et marginaux et trouve des relais dans des médias nationaux et supposés sérieux comme Le Figaro, .
Ni atelier, ni intervention ne sont prévus dans l’école concernant la théorie du genre”. C’est la photo d’une affiche posée sur la porte d’une école primaire qui circule sur les réseaux sociaux. Autre anecdote, à un collègue qui travaille sur ces questions, un inspecteur conseillait récemment de faire “profil bas”… Dès septembre dernier, le Premier ministre Ayrault avait confié au quotidien La Croix qu’« il n’est pas question d’introduire je ne sais quelle idéologie sur la théorie du genre, pas plus dans les programmes scolaires que dans la formation des enseignants. » . Discours assez voisin chez Vincent Peillon. Faut-il faire “profil bas” ? Faut-il renoncer aux actions menées contre les stéréotypes comme les “ABCD de l’égalité”  ? La prudence excessive voire la crainte de certains membres de la hiérarchie intermédiaire de l’éducation nationale est étonnante dans la mesure où ces actions mises en place par le gouvernement sont bien loin de ce que les esprits délirants et malintentionnés évoqués plus haut veulent croire. Il s’agit simplement de faire réfléchir les enfants sur la construction des stéréotypes et les amener à un peu plus de relativisme. Quant à une supposée théorie du gender agitée comme une menace qui plus est venue de l’étranger, il faut rétablir les choses plutôt que de les nier. Oui, que l’école permette de réfléchir à la construction des stéréotypes (sexués ou autres) et à la socialisation est extrêmement utile et formateur. Oui, les rôles sociaux masculins et féminins sont des constructions sociales. Il n’y a pas un gène du rose ou un gène de la vaisselle… Oui, ces savoirs (car il s’agit bien de savoirs) sont émancipateurs. Il ne s’agit pas d’une “théorie” (forcément “fumeuse”) mais d’une approche éducative où il s’agit d’exercer un sens critique et de prendre du recul face à ce qui est présenté comme “naturel” et une vérité d’évidence. Il faut aussi redire que faire la différence entre connaissance et croyance n’empêche pas de croire mais permet peut être de croire autrement…

Vacances et confiance
L’Education nationale va faire rentrer les enseignants en août dès 2014 (vendredi 29 août), mais aussi en 2015 (28 août) et en 2016 (mercredi 31 août) peut-on lire dans la presse (et dans la revue de presse d’hier ). Sur ces trois années, les élèves feront eux aussi leur rentrée en août en 2015 (lundi 31), mais ils reviendront sur les bancs de l’école les lundi 1er septembre 2014 et jeudi 1er septembre 2016.
Et alors ? On peut se dire que revenir le 29 aout plutôt que le 1er septembre n’est pas très grave. Et que si cela permet de mieux équilibrer le rythme scolaire de l’année c’est acceptable. Mais visiblement, les premières réactions ne vont pas dans ce sens. La bascule symbolique dans le mois d’aout est vécue par certains enseignants comme la limite qu’il ne fallait pas franchir. D’autant plus qu’un peu plus tôt dans le mois on a appris que Vincent Peillon semblait céder au “lobby de la neige” en promettant de revenir sur le calendrier des petites vacances d’hiver et de Pâques.. Cela n’aide pas à accepter avec confiance ce calendrier.
Qu’on le veuille ou non, à tort ou à raison, les enseignants semblent très réactifs et crispés sur ces questions. Le professeur des écoles et blogueur Lucien Marboeuf résume très bien sur son blog cet état d’esprit . Après avoir expliqué que personnellement, il s’en moque de rentrer en aout, il ajoute : “pour beaucoup, les deux mois d’été sont intouchables. « Déjà que depuis quelques années on finit de plus en plus tard en juillet, voilà qu’on va commencer en août ! », entend-on. De plus il y a, toujours vivace dans l’imaginaire collectif enseignant, ce mythe d’après lequel on ne serait pas payés durant les deux mois d’été (on a déjà démontré sur ce blog que rien ne le prouve) : dans ce cas, travailler en août ne pourrait se faire qu’en contrepartie d’une rémunération supplémentaire…
On peut analyser cette “grogne” comme un des symptômes supplémentaires de la crise de confiance qui touche les enseignants. Une crise faite d’amertume, d’épuisement et d’un sentiment de déclassement. Une crise teintée de cynisme et d’aquabonisme et qui peut nuire fortement à la volonté de réforme.

Pédagogie
Daniel Frandji est maître de conférences en sociologie à l’Ecole normale supérieure de Lyon . Il était interrogé par Libération sur la lutte contre les inégalités en lien avec la réforme des ZEP. L’article était signalé dans la revue de presse de lundi 20 janvier . Même si cela semble déjà un peu loin, je souhaiterais revenir sur certains propos tenus dans cette interview. Et en sachant bien que l’on ne peut réduire la pensée d’un chercheur à quelques paroles prononcées à l’occasion d’un entretien avec une journaliste.
Si on adhère bien sûr lorsque Daniel Frandji dit que “tant que l’école sera un système sélectif et concurrentiel, il y aura des élèves en échec”, en revanche on a un peu plus de mal avec la phrase suivante : "En voulant innover, on n’utilise pas forcément les méthodes les plus adaptées. Afin que l’élève s’épanouisse et apprenne par lui-même, les enseignants lui laissent par exemple volontairement le plus de marge possible. Sauf que dans les milieux défavorisés, les enfants n’ont parfois pas les ressources, les prérequis nécessaires pour y arriver. Ces méthodes handicapent certains élèves. Il faut que l’on retourne vers des pédagogies plus « explicites », comme le dit le sociologue Pierre Bourdieu, qui ne reposent pas sur des prérequis, mais uniquement sur des savoirs appris à l’école.". La difficulté avec cet extrait c’est qu’il part d’un constat (produit de la recherche) pour aller vers du prescriptif. Et que les propos tenus (ou interprétés) sont pleins de confusions et de contresens. D’abord sur le sens du mot pédagogie "explicite". Car il faut bien le dire, il y a une escroquerie intellectuelle autour de ce terme. Ceux qui l’ont accaparé sont en fait des tenants d’une pédagogie traditionnelle et opposés à la démarche “socio-constructiviste”. Or ces méthodes sont souvent très peu "explicites" et fondées d’abord sur la répétition et un exposé magistral. Même si on ne peut nier qu’il y a eu certaines dérives faisant la part belle à l’activité et au “spontanéisme" chez certains enseignants développant une vulgate des pédagogies nouvelles, celles ci sont derrière nous et concernaient peu de personnes.
Je considère au contraire que les pédagogies réellement explicites sont celles où l’on décrit le plus précisément aux élèves ce qu’on attend d’eux et ce qu’ils doivent être capables de faire. Cela suppose d’identifier clairement les ressources qu’ils auront ensuite à mobiliser dans des situations complexes et inédites. Ce que je viens de décrire sommairement ce n’est rien d’autre que le travail par compétences ! C’est là qu’on est véritablement dans une pédagogie qui ne serait pas faite uniquement pour les “héritiers“. Ensuite, il y a un implicite dans la phrase de ce sociologue qui est difficile à entendre. Dire que dans les milieux défavorisés "les enfants n’ont parfois pas les ressources, les prérequis nécessaires pour y arriver" ressemble presque à du renoncement et du fatalisme indigne d’un sociologue. Alors que c’est là qu’on devrait être le plus vigilant contre toute tentation de naturaliser la difficulté scolaire. De plus dire que "ces méthodes handicapent certains élèves" consiste aussi à pérenniser une école à deux vitesses. Aux uns les "méthodes actives" aux autres les méthodes "explicites" (c’est-à-dire répétitives et routinières). À force de mettre le doigt et l’emphase sur les supposées dérives des pédagogies actives on ne fait que conforter les positions conservatrices.
L’enjeu presque politique derrière la pédagogie apparaît alors clairement. Mais à rebours des positionnements politiques souvent professés par ceux là même qui les prononcent. Car refuser aux élèves de milieux défavorisés une pédagogie où les enseignants les AIDENT à construire leurs savoirs c’est les maintenir dans une position de domination. Et c’est refuser une autonomie et une approche démocratique des rapports aux savoirs. Célestin, reviens ils sont devenus fous !
Enfin, comme souvent, il y a une captation d’héritage à l’égard de la pensée de Pierre Bourdieu. Je ne suis pas un "bourdivin" et un idolâtre de l’auteur à qui il est arrivé d’écrire des choses contradictoires et pas forcément pertinentes. Mais il serait bon de ne pas lui faire dire plus qu’il n’a dit. Bourdieu dans le fameux rapport “Bourdieu-Gros” sur les contenus à enseigner préfigure le socle commun et annonce même la notion de compétences en évoquant la "disposition à acquérir des savoirs”. Je ne résiste pas à citer un extrait de ce rapport de 1989 “Des programmes nationaux devraient définir le minimum culturel commun, c’est-à-dire le noyau de savoirs et de savoir-faire fondamentaux et obligatoires que tous les citoyens doivent posséder. Cette formation élémentaire ne devrait pas être conçue comme une sorte de formation achevée et terminale mais comme le point de départ d’une formation permanente. Elle devrait donc mettre l’accent sur les savoirs fondamentaux qui sont la condition de l’acquisition de tous les autres savoirs et sur la disposition à acquérir des savoirs (adaptabilité intellectuelle, ouverture de l’esprit, etc.).” Certains qui développent une pensée conservatrice à rebours de leur positionnement politique devraient d’abord réviser leurs "classiques"...
Rajoutons enfin que parmi les idées toutes faites et les représentations fausses sur les pédagogies actives, il y aurait l’idée que, comme le dit le sociologue interrogé, on laisserait aux élèves “le plus de marge possible". En d’autres termes, on les laisserait se débrouiller tout seuls. C’est faux. Il n’y a pas plus directif que la pédagogie active ! Simplement elle se situe en amont lorsque l’enseignant installe les dispositifs qui vont permettre aux élèves d’être actifs sinon acteurs dans les apprentissages. Il est aussi présent dans l’accompagnement des élèves dans la voie de ces apprentissages. Dans une pédagogie du “côte à côte" plutôt que du seul "face à face" qui laisse souvent les élèves dans une situation de spectateur. "Laisser de la marge" aux élèves c’est d’abord leur permettre de s’approprier les savoirs. C’est bien moins fatiguant de faire un cours "magistral" que de préparer des situations qui permettent aux élèves d’apprendre de manière coopérative et autonome...
Jean-Michel Zakhartchouk a lui aussi réagi sur son blog à cette interview. C’est ce passage qui, quant à lui, l’a fait réagir : “Est-ce qu’on souhaite une école qui dispense un savoir scolaire, qui apporte des compétences critiques, cognitives et qui apprend aux élèves à réfléchir à leur rapport au monde ? Ou préfère-t-on une école qui apporte un outillage social, qui prévient la délinquance et qui prépare au marché du travail ?”. Notre ami dénonce cette opposition binaire et pense qu’on peut faire l’un et l’autre et ne trouve pas déshonorant que l’École prépare aussi à un métier. Il en appelle même, lui aussi à Célestin Freinet. Je vous invite à lire son billet de blog

Numérique et n’importe quoi…
Louise Tourret dans un article paru sur Slate.fr s’intéresse à la revendication de certains groupes pour rajouter une nouvelle discipline scolaire. Des universitaires, des associatifs, des chefs d’entreprises, des membres de l’Académie des sciences et du collège de France ont en effet signé une lettre ouverte au président de la République lui demandant d’accélérer l’enseignement de l’informatique. La journaliste se demande s’il faut ajouter une discipline aux programmes scolaires français alors que les journées et les semaines des lycéens sont déjà si denses. Et, non sans malice, elle pose une bonne question : “Reste à savoir si nous sommes prêts à retrancher des enseignements et des savoirs enseigné actuellement, bref ce que nous sommes prêt à échanger pour l’informatique…
C’est la même interrogation qu’on retrouve dans un billet de blog intitulé Jusqu’où empiler les disciplines ? rédigé par Olivier Rey de l’Institut Français de l’éducation sur le blog “Éduveille”. Et il ajoute “alors même que le président du Conseil supérieur des programmes met en avant la nécessité d’une approche globale et curriculaire, les pétitionnaires empruntent la voie classique typiquement française consistant à rajouter une couche à l’empilement disciplinaire dont souffre déjà l’enseignement secondaire.”. Les lobbyistes de l’informatique sont peut-être en retard d’une réforme…
Délire sécuritaire. Dans le NouvelObs.fr on apprend que le ministre de l’Intérieur Manuel Valls s’est rendu, mardi 21 janvier, à Lille pour remettre à une classe de CM2 leur "permis internet", programme issu d’un partenariat entre la gendarmerie nationale et AXA Prévention. Un assureur, qui au passage en profite pour s’introduire à l’École et vendre ses produits. Mais c’est aussi l’intervention de la gendarmerie qui tient un discours alarmiste et méfiant à l’égard d’internet qui pose question. Où sont les pédagogues ? Peut-on fonder un usage du numérique uniquement sur un discours sécuritaire et la méfiance ? Et si on arrêtait d’avoir peur pour bâtir une éducation au numérique basée sur une approche raisonnée des outils numériques et en faisant confiance ici comme ailleurs aux enseignants ?

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot