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Bloc-Notes de la semaine du 2 au 8 juin 2014

- Brevet et LPC – Évaluation positive – Gaokao – Métier professeur - Passeur -


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Le bloc notes de cette 23ème semaine de l’année revient sur l’information qui a fait le buzz : l’annonce, par un membre du Conseil Supérieur des Programmes, de la suppression du brevet (et du LPC) . Même s’il faut prendre des précautions avec ce “scoop”, nous nous intéresserons aussi aux enjeux derrière cette intention. L’évaluation risque d’être un des thèmes importants de l’action ministérielle des prochains mois. Peut-on aller vers une “évaluation positive” ? Nous essaierons de répondre à cette question. Tout comme à la question posée par la commission européenne :“comment rendre le métier enseignant plus attractif ?”. Pour agrémenter ces longs développements, on ira aussi faire un petit tour en Chine avant de conclure sur une réflexion de Marcel Gauchet sur l’évolution de l’École et du métier.

Brevet et socle commun
L’information a fait le tour des réseaux sociaux enseignants. Dans le Café Pédagogique du vendredi 6 juin, on pouvait lire que “Le CSP veut enterrer et le brevet et le LPC ”. L’article, signé François Jarraud, s’appuie sur les déclarations de Denis Paget, membre du Conseil Supérieur des Programmes (CSP) lors de l’université de printemps du SNUipp. "On va en finir avec le Livret Personnel de Compétences", a-t-il annoncé, "pour faire une évaluation unique". "Nous n’allons pas maintenir le brevet", a dit Denis Paget. "Il n’y aura que la validation du socle en fin de troisième". Il devrait y avoir 4 compétences pour chacun des 5 domaines du socle commun et leur validation se fera domaine par domaine, collégialement, rapporte par ailleurs le Café pédagogique. Un élève dont le socle ne serait pas validé en fin de 3ème pourrait le valider au lycée.
C’est assurément un “scoop” dont le Café Pédagogique est friand. On notera que le titre est bien choisi pour apporter une petite dimension de provocation et éventuellement inquiéter certains. On peut aussi s’interroger sur le timing de cette annonce. Il y a en effet deux usages d’une “fuite” : on peut chercher à tester les réactions de l’opinion ou on peut au contraire chercher à alerter pour éviter que cela se produise. Denis Paget, ancien secrétaire général du SNES-FSU a choisi de faire cette annonce avant la publication des propositions du CSP devant les syndicalistes du SNUipp-FSU. Quelle sera l’analyse qui prévaudra ? Tous ces éléments invitent à la prudence face à cette annonce.
D’autant plus que le président du CSP, Alain Boissinot, interrogé par Le Monde , a tenu à préciser qu’« il était peut-être hâtif de parler de disparition du brevet des collèges », mais que l’instance qu’il préside « souhaitait réformer en profondeur l’évaluation actuelle pour qu’on puisse valider d’un même coup le socle et le brevet. Validation terminale ou en cours de formation, les discussions sur le sujet vont s’ouvrir », a-t-il ajouté.
Au delà de la polémique sur l’information elle-même, intéressons-nous au fond de l’annonce. A propos du Brevet, l’historien Claude Lelièvre sur ÉducPros retrace l’histoire de cet examen qui selon lui est aujourd’hui un “montage tout à fait composite et intenable où différentes ‘’strates’’ se juxtaposent sans se conjuguer. ” Et il est vrai que c’est l’empilement qui caractérise la situation actuelle. Et cela est assez exemplaire des blocages qui grippent l’ensemble du système éducatif. Alors que le socle commun date de 2006, on aurait pu penser que celui-ci allait se substituer au brevet puisqu’il est supposé valider la maîtrise de sept domaines de compétences à l’issue de la scolarité obligatoire. Or, on a empilé au lieu de remplacer ! On peut y voir le poids des disciplines d’enseignement, des corps d’inspection et de certains groupes qui ont œuvré pour maintenir cet examen redondant et créer plus de contraintes et de travail pour les enseignants. On aurait voulu dégouter les enseignants du travail par compétences qu’on ne s’y serait pas mieux pris. Ou plutôt si : en inventant un Livret par Compétences, unique, pléthorique et bureaucratique qu’on résume souvent en “usine à cases”. On a souvent l’impression qu’au sein de la bureaucratie de l’Education Nationale, certains fabriquent de la procédure pour se convaincre d’exister...
Dans un tel contexte, les enseignants se sont malgré tout emparés des finalités du socle commun pour construire des outils et des dispositifs au service de la réussite de tous les élèves. Si l’annonce est confirmée on peut espérer que cela donne plus de marge de manœuvre aux équipes enseignantes et desserre les contraintes qui pèsent sur leur travail. Mais pour cela, il faut aussi que le nouveau socle commun qui doit sortir prochainement des travaux du CSP n’en reste pas au niveau des grandes intentions avec lesquelles tout le monde serait d’accord mais soit suffisamment opérationnel pour avoir un effet réel sur les pratiques enseignantes.

Évaluation positive
Plus largement, au-delà de la seule question du brevet, c’est le thème de l’évaluation qui est mis à l’agenda par le ministère. La circulaire de rentrée , ce document qui donne les axes de travail pour l’année, évoque une “évaluation positive”. Le texte annonce qu’« “un premier temps d’évolution des pratiques d’évaluation sera engagé dès la rentrée 2014”. Et l’on y ajoute que “Certaines pratiques d’évaluation induisent parfois des classements perçus comme stigmatisants et dévalorisants”. Lors du colloque du Mouvement contre la constante macabre d’André Antibi, mercredi dernier Florence Robine, nouvelle Degesco, a confirmé cette orientation du ministère. «  L’évaluation doit être bienveillante, ce qui ne veut pas dire laxiste, mais au contraire exigeante, avec des exigences claires aux yeux des familles et des élèves  ».
La question de l’évaluation et en particulier de la note est un débat récurrent qui porte au-delà du monde enseignant. Régulièrement, on voit ressurgir des tribunes ou des sondages sur la question de la suppression des notes. Si les parents et l’opinion publique en général semblent rester attachés à la note chiffrée car celle-ci est considérée, à tort ou à raison, comme “lisible” et rigoureuse, on note aussi que l’opinion évolue et qu’en particulier pour le primaire, on apprécie des modes d’évaluation alternatifs et le desserrement de la pression évaluative. Un sondage lancé en 2010 à l’occasion de l’appel de l’AFEV pour la suppression des notes à l’École montre une nette évolution puisque 53% des personnes interrogées se déclaraient favorables au remplacement des notes par un autre système d’évaluation.
Il faut dire qu’on vient de loin... Car l’ADN du système éducatif français est basé sur les notes et le classement . On a l’impression que la note chiffrée a toujours existé. Mais si elle est très ancienne et importée par les jésuites des concours de mandarins chinois, elle ne trouve une existence officielle qu’avec un arrêté du 5 juin 1890 qui établit que « dans les compositions, chaque copie aura sa note chiffrée de 0 à 20 ». Jusque-là, l’usage de la note chiffrée était certes répandu mais pas obligatoire. Pour l’anecdote, il faut savoir qu’à sa création en 1808, le baccalauréat fonctionnait sans notes mais avec un système de boules blanches (accepté) et de boules noires (refusé). On n’est pas loin à l’époque du “acquis/non acquis”. Mais la question qui se pose est de savoir pourquoi on a créé l’obligation de noter. La réponse est à chercher dans le poids des concours (administratifs, grandes écoles) dans la 3ème république naissante. Comme le souligne l’historien de l’éducation Claude Lelièvre "La France est un pays de concours" et dans la logique de la méritocratie républicaine, le classement précède la note. Le système éducatif qui se met en place est construit pour sélectionner et pour créer de l’émulation et notre modalité d’évaluation dominante en résulte. Il y a donc une culture de la note et plus encore l’idée que l’évaluation est associée à la sélection. On peut d’ailleurs expliquer ainsi les polémiques récurrentes sur le fait que le baccalauréat soit “donné” et que le “niveau baisse”. L’idée d’une évaluation au service des apprentissages et qui ne soit pas entièrement tournée vers la sélection a du mal à faire son chemin en France alors que cela apparait beaucoup plus évident dans d’autres pays. Un détour comparatiste est d’ailleurs utile pour relativiser ce trait culturel. On peut par exemple visionner un reportage d’Euronews déjà signalé dans la revue de presse de lundi 2 juin .
Comme souvent en matière d’éducation, il ne s’agit pas de raisonner de manière binaire en considérant qu’il faudrait abandonner complètement cette logique du classement au profit d’une logique de la régulation des apprentissages. Il s’agit plutôt de raisonner « en tension » en identifiant clairement les moments dans la scolarité où la première logique est nécessaire et ceux où il faut la tenir à l’écart. Il faut aussi relativiser le débat sur la note chiffrée. Si l’on privilégie une démarche d’évaluation critériée (par rapport à des objectifs) plutôt que normative (par rapport aux autres), la note reste possible mais perd de son sens. Mais ce qui semble surtout remis en question c’est la “moyenne” qui repose sur un principe de compensation (une difficulté dans un domaine est masquée par une réussite dans un autre).
Enfin, s’il y a un tel attachement à la note, c’est surtout parce que celle-ci est jugée lisible et rigoureuse. En ce qui concerne la première qualité, cela nous renvoie à une dimension essentielle : évaluer c’est communiquer. Et cette communication peut être différente selon les destinataires. On ne fournit pas forcément les mêmes informations aux institutions, aux collègues, aux parents et aux élèves. L’enjeu de l’évolution vers l’évaluation par compétences passe par un travail de simplification des critères qui sont communiqués, loin des “usines à cases” dont nous parlions plus haut… Sur la rigueur de la note chiffrée, il faut s’étonner que les recherches de la docimologie soient si peu connues et enseignées. Rappelons que ces travaux montrent depuis les années 30 la relativité de la notation et tous les biais qui rentrent en jeu. Il n’y a pas un “treize” absolu déposé au Pavillon de Sèvres à côté du mètre et du kilo étalon...

Gaokao
Pour poursuivre sur ces questions d’évaluation allons faire un petit tour ailleurs...
Un article dans Le Parisien et un autre dans 20 minutes nous apprennent que ce samedi 7 juin en Chine, 9,39 millions de candidats –(270.000 de plus qu’en 2013) passent un examen appelé le "gaokao" pour accéder à 7 millions de places sur les bancs universitaires. Ceux qui obtiendront les meilleures notes s’ouvriront les portes des institutions prestigieuses.
Le système de sélection est poussé ici à l’extrême mais génère aussi de nombreux effets pervers. Des dizaines de milliers de policiers et surveillants sont en effet mobilisés pour déjouer les plans des tricheurs, qui eux-mêmes ont recours à des réseaux criminels organisés. Cette année, le gouvernement chinois a aussi prévenu d’une "tolérance zéro" et promis de lourdes sanctions aux examinateurs qui se laisseraient acheter. Mais les enjeux sont tels qu’il semble difficile d’enrayer les tricheries et corruptions.
Par ailleurs, on est bien loin de l’idéal égalitaire. Même en Chine, le gaokao est controversé sous bien des aspects. On lui reproche son formatage et de générer un stress inutile. Mais on l’accuse surtout de conforter un système inégalitaire de quotas à l’entrée des universités, où les jeunes gens des métropoles et des classes supérieures sont favorisés.

Métier professeur
La commission européenne vient de publier (fin mai) un rapport intitulé " Comment rendre le métier d’enseignant plus attractif” (en anglais). Un article du Monde s’en fait l’écho et détaille les principales recommandations de la commission pour encourager les candidatures (ouf, on a échappé aux “vocations" !) Il faut d’abord, selon l’exécutif européen, augmenter les salaires, jugés trop bas au regard du niveau d’études demandé. Cela passe aussi, selon l’exécutif européen, par la mise en place d’un pré-salaire pendant la formation en échange d’un engagement à exercer au moins huit ans et le maintien des aides de début de carrière jusqu’à trois ans après la prise de fonction. Pour la Commission européenne, il faut aussi continuer à recruter les enseignants avec un niveau bac+5. Mais la formation initiale doit mieux articuler cours théoriques et cours pratiques, pour que les étudiants soient plus rapidement et plus efficacement confrontés à la réalité du métier. La formation continue, préconise le rapport, devrait être obligatoire, gratuite et encouragée par les chefs d’établissements.
Sur son blog, le professeur des écoles Lucien Marbœuf fait une analyse critique de ce rapport. On peut partager un bon nombre de ses analyses. Ainsi lorsqu’il pointe que “la création des ESPE par Vincent Peillon a permis le rétablissement de la formation initiale, mais leur fonctionnement soulève de nombreuses critiques : la main mise des Universités sur les ESPE, notamment, ne permet pas de garantir comme il le faudrait les sessions pratiques et les stages, pourtant décisifs d’après tous les rapports. Quant au contenu : la réflexion sur le métier existe mais n’est pas suffisante, le travail en équipe est trop peu abordé, etc. ”. Tout comme lorsqu’il met en avant la nécessité de rendre les salaires des enseignants plus attractifs et notamment en supprimant l’écart entre les enseignants du primaire et du secondaire. On peut rajouter aussi à la liste que l’attractivité du métier passe aussi par la nécessité de redonner de la capacité d’agir aux enseignants. Il faut être cohérent : quand on a bac + 5, on ne peut pas envisager ce métier comme un métier d’exécution dans une structure bureaucratique. Mais il importe aussi de le concevoir dans une vision large incluant toutes les dimensions de l’action éducative : un “ingénieur” ça sait travailler à plusieurs et mobiliser différentes ressources...
Pour poursuivre la réflexion, on peut aller écouter le podcast de l’émission “Rue des Écoles” animée par Louise Tourret sur France Culture. Le mercredi 4 juin, elle avait pour sujet La France aime-t-elle ses profs ? L’image du métier d’enseignant en question. L’émission s’appuyait, entre autres sur le dernier numéro des Cahiers Pédagogiques dont le dossier a pour titre “Enseignant un métier qui bouge”. J’étonnerai mes lecteurs si je ne vous incitais pas à vous procurer ce numéro. A moins que vous ne soyez déjà abonné !

Passeur
Tout en restant sur le thème du métier enseignant, finissons par une longue citation du philosophe Marcel Gauchet. Celui-ci est interviewé par Véronique Soulé dans Libération du 6 juin 2014 à propos de l’importance prise par le numérique. A tel point que dans le domaine éducatif, certains en viennent à se demander si demain, on aura encore besoin de professeurs. Marcel Gauchet, qui vient de cosigner un ouvrage Transmettre, Apprendre (Stock Essais, février 2014) reconnait que le numérique bouleverse profondément l’enseignement. Mais à rebours de ce que l’on entend souvent, il prédit que l’on aura plus que jamais besoin de professeurs et d’école. Des professeurs, passeurs...
Les enseignants se retrouvent dans la position de remettre de l’ordre dans du désordre. Il leur revient d’insuffler de la cohérence dans ce qui se présente comme un patchwork d’interrogations qui peuvent aller très loin - sur les théories scientifiques en vogue mais aussi sur les ragots propagés par les réseaux sociaux. Il faut leur montrer le besoin de clés pour dominer un champ qui part dans tous les sens.[...] L’illusion de premier abord est l’autodidaxie généralisée : plus la peine de s’embêter avec des gens qui souhaitent nous mettre dans un chemin préprogrammé, apprend qui veut quand il veut comme il veut… Mais c’est une apparence, une apparence séduisante. En réalité, tout cela renforce le besoin de médiation. Le contact des enfants, souvent très jeunes, avec des sources d’information démesurées, renforce le besoin d’enseignants, d’interlocuteurs qui prennent leur questionnement au sérieux, capables dans leur domaine de montrer le chemin permettant de maîtriser ces informations.[...] Internet est, de ce point de vue, un média déprimant, où l’on décèle très vite les limites de ce que l’on peut maîtriser. Ce qui manque, ce sont les outils logiques, les connaissances clés qui permettent de relier ces informations et d’en faire quelque chose que vous comprenez. Le sens de l’école se trouve ainsi conforté dans ce qu’il a de plus profond : c’est l’institution de confiance à laquelle on peut demander des réponses à des questions de l’ordre du savoir. A l’exception de milieux privilégiés, l’entourage n’en a pas les moyens.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot