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Bloc-Notes de la semaine du 18 au 24 novembre 2013

C’est du brutal… - Façon puzzle – ce besoin de faire des phrases – nervous breakdown – une ordonnance et une sévère


Un bloc notes en forme d’hommage à un film culte ….
Avec les nouveaux fronts qui s’ouvrent comme celui du temps de travail et du statut des enseignants et des contenus des programmes, mais aussi la querelle des rythmes qui n’en finit pas, l’actualité éducative est aussi pleine de rebondissements qu’un film de gangsters…

C’est du brutal…
Vous avez aimé la petite querelle sur les rythmes, vous allez adorer la polémique sur le temps de travail des enseignants.
Pour les amateurs de films c’est comme passer de “Ne nous fâchons pas” à “Les Tontons flingueurs”…
Régi par le fameux décret de 1950, le métier d’enseignant se résume, officiellement, au temps passé face aux élèves. Un professeur des écoles assure ainsi 24 heures de cours par semaine, un certifié, dans le secondaire, dispense 18 heures et un agrégé 15 heures. Une vision réductrice du métier qui ne tient pas compte de toute la diversité des fonctions et des missions accomplies par les enseignants. Hier et aujourd’hui…
C’est un des dossiers les plus sensibles qu’ouvre donc Vincent Peillon. Un de ceux à côté duquel la réforme des rythmes pourrait apparaître comme une “promenade de santé” selon les mots prêtés au ministre.
Des propos de Vincent Peillon sont aussi repris dans un article de Caroline Brizard, du Nouvel Obs qui délimitent prudemment le périmètre des discussions. "Ma volonté n’est pas d’attaquer les enseignants, mais de les conforter", affirme Vincent Peillon. Outre les heures devant les élèves -15 heures par semaine pour les agrégés, 18 heures pour les capésiens, une différence à laquelle le ministre n’entend pas toucher - les discussions vont identifier les autres tâches qu’assurent aujourd’hui la plupart des professeurs : rencontrer les parents, se concerter avec les collègues, accompagner les élèves, etc. Elles devraient être inscrites dans les textes. Mais certains professeurs font plus que cela encore. Ils assurent la responsabilité du numérique dans leur établissement, ils portent un projet particulier… Le ministre évoque pour eux une forme de valorisation : "Je souhaite que les enseignants qui sont le plus engagés dans la réussite de leurs élèves aient une reconnaissance, y compris indemnitaire". Il ne peut pas chiffrer cette indemnité, puisqu’elle sera l’objet d’une négociation. Autre volet de la négociation, celui de la formation continue dont l’enjeu est celui de l’évolution de la pédagogie. "Nous allons mettre davantage de moyens humains pour permettre aux professeurs de partir en formation continue. Nous prévoyons le recrutement de quelques centaines d’emplois supplémentaires à la rentrée prochaine", annonce le ministre.
Comment mettre cela en œuvre avec une marge de manœuvre très faible puisque l’essentiel de l’effort a porté sur les re-créations de postes et qu’il ne reste presque plus rien pour des augmentations salariales ? Cela passe forcément par des rééquilibrages qui ne vont pas faire plaisir à tout le monde. On envisage ainsi d’alléger le quotidien des enseignants de zone d’éducation prioritaire (ZEP), en piochant dans les avantages octroyés à ceux réputés les plus privilégiés… C’est en tout cas une piste mise sur la table des négociations. Plus précisément nous apprend le Figaro le projet consisterait à supprimer les diminutions horaires liées aux « heures de première chaire », dont bénéficient uniquement les professeurs de première et de terminale, ainsi que celles des professeurs de classes préparatoires. Les décharges horaires seraient calculées différemment avec un système de « pondération » uniforme censé bénéficier à plus de monde, incluant les enseignants de ZEP.
Y a pas que de la pomme (de discorde) mais y en a !


Façon puzzle…
Vincent Peillon propose treize (!) groupes de travail sur ces questions. Quelle sera l’attitude des syndicats et du milieu enseignant (on a vu que c’était de plus en plus distinct…) face à ces changements ? Va-t-on vers une nouvelle glaciation avec en tête l’échec de la “revalo” de Jospin en 1989 ?
Laurent Mouloud dans L’humanité s’essaie à un repérage des sujets tabous et de ceux qui pourraient être l’objet d’avancées. Selon lui, le ministre ne devrait pas s’attaquer à des sujets polémiques comme la bivalence (enseignement de deux matières), une «  ligne infranchissable  », a rappelé Daniel Robin, du Snes-FSU. Mais il va devoir faire des propositions concrètes sur le quotidien des enseignants. En juin 2012, le rapport de la sénatrice Brigitte Gonthier-Maurin (CRC) a mis en évidence la dégradation, ces dernières années, des conditions de travail. L’élue évoquant notamment des enseignants «  soumis à des injonctions contradictoires (…) et qui perdent progressivement prise sur leur travail  ». Autre question centrale, celle des salaires alors que les professeurs français sont payés, en moyenne, entre 10 et 15 % de moins que leurs homologues de l’OCDE. Un point crucial sur lequel Vincent Peillon, rigueur budgétaire oblige, aura peu de marge de manœuvre.
Du côté syndical, à la question de l’Express Faut-il changer le statut de 1950, décrets qui fixent le nombre d’heures d’obligation de service par semaine ?, voici la réponse de Daniel Robin, secrétaire général du SNES-FSU, syndicat national des enseignements du second-degré, majoritaire : “Oui car au-delà des heures de cours, il y a le travail invisible : réunions pédagogiques, conseils de classe, rencontre des parents, préparation des cours, corrigés des copies, etc. Au total, un enseignant du secondaire travaille en moyenne 42 heures par semaine, bien plus que le temps de travail légal en France. Il est essentiel que ce temps de travail soit rendu visible. ”. Mais le responsable syndical s’empresse d’ajouter que cela doit passer par des hausses de rémunération. Avec toutefois une certaine prudence : “Nous sommes conscients du cadre budgétaire qui contraint le gouvernement. Nous n’allons pas exiger des hausses immédiates, mais un engagement à inverser la tendance en matière de rémunérations. ”. Les revendications du SNUipp-FSU, majoritaire pour le primaire sont, elle plus fortes encore et pointent le décalage entre le sort réservés aux professeurs des écoles par rapport à leurs collègues du secondaire. Un sentiment de déclassement qui joue fortement sur le malaise de cette catégorie et qui rejaillit sur les freins à la réforme des rythmes dont nous parlerons plus loin.
Les syndicats considérés comme “réformistes” (SGEN-CFDT, SE-UNSA) sont favorables, quant à eux, à une discussion plus large et à des rapprochements entre les différents corps, voire à un “corps unique” pour le SGEN . Ils évoquent aussi un allè̀gement de la charge globale de travail et un service “TTC” (toutes tâches comprises) intégrant toutes les missions avec une baisse significative du nombre d’heures de cours. Pour rendre visible et reconnu, tout le “travail invisible” et pourtant bien réel évoqué plus haut.
On l’a compris, le sujet est hyper-sensible. D’autant plus que l’état d’esprit des salles des profs est quelquefois en décalage avec les négociations des instances syndicales. On l’a bien vu avec le primaire. Et le climat est aussi alourdi par la multiplication des rumeurs. Ainsi, depuis quelques jours circule dans le petit monde de l’éducation une sorte de présentation « powerpoint » (que le Monde s’est procuré ) de ce qui pourrait être une réforme des missions des professeurs agrégés et du concours de l’agrégation. Sans savoir quel était précisément le statut de ce document, qui en était l’auteur - parfois sans même l’avoir eu entre leurs mains ! -, des organisations d’agrégés (bien connues pour leur conservatisme) se sont insurgées contre la « casse » de l’agrégation. Cela donne une idée du climat. Tout comme les assemblées de profs de prépas dans les lycées dont certains envisagent de bloquer les établissements .
Touche pas au grisbi !

ce besoin de faire des phrases…
Pourquoi est-ce si difficile de réformer le statut des enseignants ? On pourra lire une très bonne analyse d’Arnaud Gonzague dans le Nouvel Obs sur le métier de prof et ses contradictions : “Pourquoi est-il si délicat de chercher à redéfinir officiellement ce qu’est le métier d’enseignant, notamment au collège et au lycée ? [...] Ce qu’il faut comprendre, c’est que le métier d’enseignant dans le secondaire (collège et lycée) français vit dans la négation d’une partie de son activité. Autrement dit, il y a ce que font les profs sur le papier et ce que font les profs dans la réalité. [...] Dans la réalité, évidemment, ils font bien d’autres choses”. C’est le fameux “travail invisible" que nous évoquions plus haut : les préparations de cours et les corrections bien sûr, les conseils de classe mais aussi les réunions de coordinations, le travail en équipe et en partenariat, l’aide et le soutien. Et aussi la formation. "Dans un monde rationnel, les enseignants seraient désireux de faire valoir ces heures auprès du ministère, parce qu’elles constituent la vraie noblesse de leur métier” souligne un expert interrogé dans cet article. “Mais voilà, le monde des syndicats enseignants est loin d’être rationnel ! " Et le journaliste du Nouvel Obs poursuit ainsi son analyse : “ Car pour beaucoup d’entre eux [les enseignants], la "noblesse" du métier réside encore dans l’excellence académique – c’est-à-dire la maîtrise technique de leur matière sanctionnée par un Capes ou une agrégation. Reconnaître le reste de leur mission, c’est inscrire officiellement du "travail en plus" dans leurs agendas, même s’il est déjà très souvent accompli dans les faits. Mais surtout, cela revient à leur faire admettre qu’ils ne sont pas de purs esprits distillant leurs connaissances à des "apprenants", mais bien des adultes qui s’adaptent aux réalités changeantes d’élèves en chair et en os, avec leurs rêves, leurs difficultés, leurs contextes familiaux…
Cette analyse est intéressante, si toutefois, on oublie pas que LES enseignants, ça n’existe pas et qu’il y a (fort heureusement) des situations et des positionnements très divers. Mais elle pointe un élément, essentiel à mon avis, qui est le décalage entre le prescrit et le réel, entre le discours et les pratiques. Comment rendre visible ce travail invisible alors même que la reconnaissance de celui-ci bouscule la construction de son identité professionnelle ?
Mes chers collègues… Comme nous avons des tas de choses en commun, je vous aime bien, tous (ou presque) mais je l’avoue j’ai quelquefois du mal avec certaines discussions de salles des profs. La déploration permanente et le cynisme de certains, ce n’est pas mon truc… Mais, j’ai appris aussi au fil des années (trente-deux, déjà) qu’il fallait se méfier des discours de façade et que les actes (produit de la nécessité) étaient bien souvent sans rapport avec les affirmations péremptoires et la référence à une identité professionnelle mythifiée. Les enseignants ont bien souvent une approche intime et individuelle du métier qui les rend rétifs à tort ou à raison aux injonctions. On ne fera pas volontiers ce qui est imposé alors qu’on le fera quand même si on estime que ça correspond à ses valeurs ou à la conception qu’on se fait soi-même du métier. C’est aussi toute la différence entre le discours, très important chez des gens du "verbe", dans la construction de l’identité professionnelle et les pratiques qui évoluent bien plus vite sous la pression des circonstances. Au final, c’est peut-être ce qui me rend optimiste, car avec l’évolution de la formation, c’est dans cette reconnaissance d’un travail “déjà là” qu’il pourra y avoir une remise à plat des missions des enseignants. Et une réflexion sur les missions et les valeurs de l’École. Mais j’arrête là avec cette parenthèse d’optimisme militant.
j’ai plus ma tête, j’ai plus ma tête !

Nervous breakdown
Ne croyez pas cependant que la “saison 1” de la querelle des rythmes soit terminée. Dans une chronique qui a beaucoup circulé dans les réseaux sociaux Hubert Huertas, sur France Culture affirme “Rythmes scolaires : passée l’hystérie, la montagne était une dune ”. Et l’éditorialiste argumente “C’est l’enseignement principal de l’enquête lancée auprès de 3842 communes par l’Association des maires de France, présidée par le maire UMP de Lons-le-Saunier, Jacques Pélissard. Objet, la fameuse réforme des rythmes scolaires, présentée, dans le débat politique, comme une catastrophe oscillant entre Tchernobyl et Fukushima. Finalement quatre maires sur cinq en seraient plutôt satisfaits. […] Oui, cette adaptation coûte cher. 150 euros en moyenne par élève. Même si ce n’est pas les 4 à 500 euros dénoncés par Jean-François Copé, toujours fidèle à ses nuances de dentelière, trois communes sur quatre ont des difficultés et réclament que le conseilleur soit aussi le payeur, donc que l’Etat mette la main à la poche. Dans l’ensemble les activités périscolaires, tellement critiquées, se passeraient plutôt bien, et seraient même appréciées, avec un taux de fréquentation de 85%. Cependant le recrutement des animateurs n’a pas été simple, surtout en milieu rural. L’organisation de la journée a répondu aux demandes et aux contraintes, et a souvent évolué depuis le début de l’année. Le modèle initial, qui prévoyait de libérer du temps scolaire sur quatre jours, pour les activités, en tranches de 45 minutes, n’est plus majoritaire, chaque ville s’est adaptée à sa manière. Bref, le paysage est nuancé, et il contraste avec le drame, ou le psychodrame mis en avant depuis le début de l’année.
Le journaliste fait allusion à l’enquête de l’AMF (Association des maires de France) qui a déjà été commentée dans les précédentes revues de presse . On pourra aussi lire un compte rendu de la visite du ministre au salon de l’Éducation sur le site des Cahiers Pédagogiques où l’on voit que la contestation doit être nuancée et qu’il y a aussi des soutiens. Même s’il ne faut pas nier les difficultés qui continuent à exister dans la mise en œuvre de cette réforme.
Dans Les Échos, Marie-Christine Corbier résume ainsi la situation : “Alors que le front des élus semblait s’éclaircir hier, celui des enseignants s’est obscurci avec l’appel à la grève. Le principal syndicat du primaire exige une « remise à plat partout où les écoles le demandent », et pointe « un climat d’exaspération ». ” Face à une réforme des rythmes “mal pensée et contestée”, “la nécessaire transformation de l’école reste à quai”, déplore le SNUipp-FSU, qui réclame un “budget ambitieux” et “ une amélioration des conditions de travail”. C’est ce qu’on peut lire dans une interview de Sébastien Sihr dans Le café Pédagogique à la limite du grand écart (ce qui peut être très douloureux ). Vincent Peillon a réagi en rappelant que les professeurs des écoles avaient obtenu “ une indemnité qu’ils réclamaient depuis quinze ans” et en parlant des créations de postes. Les dirigeants du principal syndicat du primaire suivent une partie de leur base en donnant corps à un sentiment de lassitude d’une partie des enseignants qui se ressentent, à tort ou à raison, comme stigmatisés, abandonnés, etc. C’est la thèse développée dans une chronique d’Emmanuel Davidenkoff déjà signalée par Lionel Jeanjeau dans la revue de presse de Vendredi 22 novembre . Emmanuel Davidenkoff considère que la question des rythmes scolaires n’est que l’arbre qui cache la forêt d’un malaise plus profond et qu’on ne fera rien évoluer dans le système si on stigmatise les enseignants du primaire. Ceux-ci se sentent aujourd’hui mis en accusation de tous les maux de l’École.
Dans son style efficace, le journaliste pointe une vraie difficulté. Mais on a envie à notre tour d’en poser une autre qui est celle du rôle des "corps intermédiaires" que sont les syndicats : doivent-ils donner prise à tous les ressentis ou les canaliser de manière positive ? les amplifier ou les relativiser ? Soit on reste dans la déploration et c’est alors la justification de l’immobilisme soit on essaie de le dépasser. On peut aussi rajouter une deuxième question, c’est celle de savoir comment s’alimente ou pas ce sentiment de stigmatisation et là se pose accessoirement aussi la question du rôle des médias...
Pour faire transition , c’est la même Marie-Christine Corbier dans Les Échos qui fait le lien entre plusieurs sujets de cette chronique et souligne que “l’appel à la grève arrive alors que viennent de s’ouvrir des discussions sur le métier d’enseignant qui font craindre au SNUipp de ne pas être traité sur un pied d’égalité par rapport aux professeurs du second degré, et dans un contexte où les mesures catégorielles sont bien maigres. Mais le message du principal syndicat du primaire pourrait bien être brouillé par la prochaine étude Pisa de l’OCDE sur l’évaluation des systèmes éducatifs dans le monde, qui paraît le 3 décembre. Et dont le ministre, qui prédit des résultats catastrophiques, entend se servir pour défendre sa politique.
L’époque serait aux tables rondes et à la détente.

Une ordonnance, et une sévère…
Primaire : le rapport qui accuse était le titre initial d’un article du Monde qui s’est transformé ensuite en “D’où viennent les mauvais résultats de l’école primaire en France ?”. Il est vrai que si on veut éviter la stigmatisation dans une période hyper-réactive, il vaut mieux éviter ce genre de titre !
Selon ce rapport de l’inspection générale intitulé "Bilan de la mise en œuvre des programmes issus de la réforme de l’école primaire de 2008" les programmes scolaires réformés sous Xavier Darcos ne sont pas seuls responsables des difficultés de l’école primaire. Les auteurs expliquent aussi cet échec par "des éléments de fond, récurrents" indépendants du contenu des textes. D’autres facteurs rentrent en ligne de compte : la formation et en particulier la formation continue, la gestion du temps, la différence entre le prescrit et le réel, le travail empêché.... Un exemple : "Plus que la légitimité des contenus à faire acquérir", les enseignants rencontrés par la mission d’inspection générale se sont plaints d’un "manque de temps". Cette dernière propose donc de mieux évaluer le temps réel de classe : en théorie, une semaine à l’école primaire compte 24 heures d’enseignements. Récréations et "temps interstitiels de régulation nécessaire de la vie de classe" déduits, le rapport évalue le temps "réel" de classe à 22 heures.
Un rapport à lire en intégralité et qui devrait alimenter la refonte des programmes mais aussi les autres chantiers de la refondation et notamment la question du temps de travail et du statut.
Quand ça change, ça change... Faut jamais se laisser démonter.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot