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Bloc-Notes de la semaine du 17 au 23 novembre 2014

- Décrochage - Redoublement - Mérite -


Trois thèmes dans ce bloc notes de la semaine éducative (et un refrain). Le décrochage avec un retour sur le plan annoncé ce vendredi par le Premier Ministre et la Ministre de l’Éducation Nationale. Le redoublement avec le décret paru cette semaine qui précise les règles en vigueur à partir de la rentrée prochaine. Et enfin une réflexion sur le mérite qui nous permettra de nous interroger sur les vrais clivages actuels en matière éducative.

Décrochage
Vendredi 21 novembre était annoncé le plan de lutte contre décrochage. C’était à l’occasion d’un déplacement dans le Nord que le Premier Ministre accompagné de la ministre de l’Éducation a fait cette annonce de 50 millions débloqués pour lutter contre le décrochage. Dans la revue de presse du jour, on rentrait dans le détail du plan et le contenu de l’interview que la Ministre a donnée au Parisien.
Le plan semble axé essentiellement sur la prévention du décrochage et la formation des enseignants et comme le souligne Marie-Christine Corbier des Échos , il comporte quelques mesures nouvelles et en recycle d’autres issues des plans précédents. Dans La Croix on parle même d’“un air de déjà vu”. Un numéro unique (0800 12 25 00) permettra aux jeunes et à leur famille de contacter un conseiller pour connaître les solutions proposées. Des dispositifs pour impliquer les parents seront généralisés, notamment l’expérimentation “ La mallette des parents”, lancée par la majorité précédente. Les enseignants seront formés pour, selon la ministre, “ détecter précocement les difficultés scolaires”. L’élève de 15 ans qui a des difficultés pourra “ faire une pause dans sa scolarité” pour un stage en entreprise ou un service civique afin de lui permettre de “ prendre du recul tout en restant sous statut scolaire et revenir ensuite avec une formation plus adaptée”, a précisé Najat Vallaud-Belkacem qui a refusé l’extension de la scolarité obligatoire à 18 ans pour un droit à un retour en formation . En 2012 déjà, le gouvernement avait fait des annonces identiques. La nomination d’un « référent décrochage » dans chaque établissement fera elle aussi, l’objet d’une « deuxième » généralisation…Par ailleurs, plutôt que de développer les micro-lycées ou les écoles de la deuxième chance, le ministère privilégie “ des structures de remédiation innovantes au sein d’établissements classiques”, au moins une par académie.
L’auteur de cette revue de presse s’étant vu refuser l’an dernier (par le Rectorat) un projet de ce type dans son établissement, ne peut que se réjouir de cette évolution mais avec une certaine circonspection (voire amertume)... De même, on peut espérer que la formation des enseignants ne se limite pas qu’à la formation initiale mais s’appuie sur une véritable formation continue. Si la formation dans les ESPÉ se limite au repérage du décrochage sous la forme de ce qui se passe aujourd’hui dans la “culture commune”, on peut aussi être inquiet sur son efficacité. Il ne s’agit pas seulement de faire des cours en amphithéâtre sur ce sujet. La problématique est d’abord pédagogique. Sans jouer sur les mots, tout autant que le décrochage, il faut travailler sur l’ “accrochage” et les moyens de maintenir ces élèves fragiles et démotivés dans le système. C’est-à-dire travailler avec des méthodes actives et en groupes interdisciplinaires sur la motivation et l’implication des élèves et la pédagogie différenciée. Expérimentons ! Innovons ! Mutualisons !

Redoublement
Plusieurs journaux ont titré sur le fait qu’à compter de la rentrée prochaine, le redoublement devra procéder d’une décision “exceptionnelle”. Ainsi, La Croix , le journal Le Monde ou encore le site d’information VousNousIls reprennent cette information.
Il est vrai que c’est l’actualité avec ce décret du ministère de l’éducation publié jeudi 20 novembre 2014. Mais ce n’est pas pour autant une nouveauté. On nous avait déjà fait le coup le 24 septembre dernier lorsqu’ Europe 1 tentait de présenter comme un scoop la suppression du redoublement. Dans le bloc notes de cette semaine-là, nous avions alors rappelé que cette disposition était déjà contenue dans la loi de refondation votée en juin 2013 par la représentation nationale. Et nous écrivions : “La focalisation sur cette question en dit long sur l’état du système éducatif et de l’opinion publique. 
D’abord, on voit que l’opinion s’accommode très bien d’un système qui sélectionne très tôt et dont la fatalité du redoublement n’est qu’un des symptômes. 
Ensuite cela nous montre bien la difficulté du système à innover et trouver des solutions alternatives et à favoriser la remédiation. 
Enfin, on ne peut s’empêcher de voir cet attachement au redoublement chez certains enseignants comme le symbole d’un pouvoir perdu alors que la profession se sent dans une logique de déclassement.. On pourrait reprendre mot pour mot ce que nous écrivions il y a deux mois et demi. C’est d’ailleurs ce que nous venons de faire !
Le décret paru jeudi 20 novembre au Journal officiel n’est donc qu’une application de ce principe contenu dans la loi. A compter de la rentrée 2015, e redoublement demeurera possible en cas de “période importante de rupture des apprentissages scolaires” par exemple en cas d’absence pour maladie ou pour des raisons familiales. Après l’avis positif du conseil de classe, une “phase de dialogue“ avec le chef d’établissement est prévue, et le redoublement ne sera alors possible qu’“avec l’accord écrit” des parents ou de l’élève s’il est majeur. L’autre cas concernera seulement les élèves en fin de 3e et de 2de, « lorsque la décision d’orientation définitive n’obtient pas l’assentiment des représentants légaux de l’élève ou de l’élève majeur ». Dans ce cas, ce seront l’élève ou ses parents qui, faute d’avoir obtenu le passage dans la classe ou filière souhaitées, demanderont un maintien dans le niveau actuel. Une autre disposition importante est annoncée dans le texte, l’élève redoublant devra bénéficier d’ “un accompagnement pédagogique spécifique, qui peut comprendre notamment un programme personnalisé de réussite éducative
On risque de retrouver le débat sans fin sur le laxisme ou le manque d’“exigence” chez les déclinologues patentés de l’École. Or la vraie exigence c’est au contraire celle de la loi qui nous oblige à un devoir d’invention pour trouver (ou retrouver) des alternatives au redoublement. On pourra alors aller jeter un œil sur ce qui se passe déjà aujourd’hui dans un certain nombre d’établissement scolaires (par exemple avec ce reportage d’Alternatives économiques ) et mutualiser les pratiques plutôt que de se réfugier dans la déploration.
Signalons que le Conseil national d’évaluation du système éducatif (Cnesco) s’est aussi saisi de la question du redoublement, avec une conférence de consensus en janvier sur le thème « Lutter contre les difficultés scolaires : le redoublement et ses alternatives ? ».
Expérimentons ! Innovons ! Mutualisons ! (bis)

Méritocratie
Dans l’actualité éducative de la semaine, un article de synthèse mérite notre attention. Il s’agit d’un article de Maryline Baumard dans Le Monde où la responsable du service éducation tente de faire la synthèse sur la question de la méritocratie, “un sujet politiquement très puissant, mais [qui] n’est pas aisé à cerner. ”.
La journaliste essaie de faire le tour des écrits récents sur ce sujet, d’Elise Tenret, à Jérôme Krop, en passant par Marie Duru-Bellat et François Dubet. Pour Agnès Van Zanten, “Il est évident que la méritocratie n’a jamais existé, ni en France ni dans d’autres contextes nationaux ”. Alors que nous commémorons les cinquante ans de la publication de l’ouvrage de Bourdieu et Passeron “Les Héritiers, il est toujours utile de rappeler que les statistiques sont assez semblables à celles des années 60 : les enfants de cadres sont deux fois plus souvent diplômés du supérieur (62 % contre 31 %) que les enfants d’ouvriers. Et la dernière enquête Pisa a montré que la France est le pays où l’origine sociale joue le plus fortement dans l’accès aux diplômes. Eric Charbonnier, analyste à l’OCDE, rappelle que la situation a empiré “En 2012, les élèves de familles défavorisées courent trois fois plus de risques d’être en échec scolaire que neuf ans plus tôt.”.
Maryline Baumard rappelle que dans une interview de 2004 à Alternatives Économiques, François Dubet qualifiait cependant la méritocratie de “fiction nécessaire. Il reprend d’ailleurs cette affirmation dans une interview plus récente à Libération en Octobre 2014 où il rappelle que “dans une société démocratique affirmant l’égalité de tous les individus, le mérite est une valeur incontestable. Vous ne pouvez fonder des hiérarchies sociales justes que sur les mérites des individus - pour occuper une position sociale, il est plus juste que cela dépende du mérite que de la naissance. ”. Mais tout de suite après, il précisait “Le problème est lorsque vous hypertrophiez ce principe. Vous entrez alors dans un système brutal et injuste. Certes, il faut dégager de bons élèves, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper presque prioritairement de ceux qui ne le sont pas. Il faut compenser le mérite par l’idée qu’on a des devoirs envers ceux qui n’en ont pas. Et ici il y a un vrai clivage idéologique.
“Idéologique”..., le mot est lâché. Car l’essentiel du propos de Maryline Baumard n’est pas de faire l’état de la recherche sur ce sujet mais de resituer ce débat dans le champ politique. Et elle montre assez bien que sur cette notion où tout le monde semble en apparence d’accord, il y a en fait des divergences réelles. “Sous Nicolas Sarkozy, la droite a mis en œuvre une conception de la méritocratie qui fait écho à ses convictions libérales. L’individu doit se prendre en main, affirmait le président : s’il réussit, c’est grâce à lui, s’il rate, c’est à cause de lui, pourrait-on caricaturer. [...] Les « internats d’excellence » lancés en 2008 par Nicolas Sarkozy reposaient sur ce principe : ils servaient à repérer dans les « collèges ghettos » quelques élèves travailleurs, à les sortir de leur milieu et à leur offrir des ­conditions idylliques d’études dans des établissements surdotés, pendant que le reste de l’éducation prioritaire était abandonnée à son sort, amputée de ses éléments moteurs.”. Or, la gauche, plutôt que d’insister sur la promotion de quelques élèves défavorisés mais méritants, préfère centrer son discours sur la question de l’égalité des chances. Il y aurait donc une “méritocratie de gauche” et une “méritocratie de droite”. “Comment l’école pourrait-elle être juste si elle abandonne au bord du chemin ceux qui ont le plus besoin d’elle ? ”, se demandait Vincent Peillon, le 5 juillet 2012, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, lors du lancement de sa refondation. Pour prendre le mal à la racine, le gouvernement avait donc décidé de tout miser sur les premières années d’école où se cristallisent un grand nombre d’inégalités. Mais cette volonté a t-elle été suivie d’effets ?
Penser l’École non pas en fonction de la sélection des meilleurs mais de l’attention portée aux plus faibles et aux moins méritants, voilà qui pourrait déjà siffler aux oreilles de quelques enseignants "politiquement à gauche et scolairement à droite", comme dirait François Dubet. La question n’est pas seulement de refaire fonctionner l’ascenseur social mais de se préoccuper aussi de ceux qui n’y ont pas trouvé place. Pour clore cette réflexion donnons encore une fois la parole à François Dubet Certes, il faut dégager de bons élèves, mais cela ne nous dispense pas de nous occuper presque prioritairement de ceux qui ne le sont pas. Il faut compenser le mérite par l’idée qu’on a des devoirs envers ceux qui n’en ont pas. Et ici il y a un vrai clivage idéologique 

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot