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Bloc-Notes de la semaine du 17 au 23 mars 2014

- Remaniement et après ?– Lettre au futur ministre – quart d’heure warholien -


Un bloc notes qui revient sur les rumeurs de remaniement et ses effets pervers. Tout est mis au ralenti et on peut s’inquiéter de cet attentisme alors qu’il est indispensable de réenclencher la dynamique. S’il y a un(e) nouveau ministre, quelle devrait être sa lettre de mission ? On se risque à esquisser quelques pistes. On poursuit la réflexion sur le coup de projecteur mis sur un collègue et on essaye d’analyser les ingrédients d’un débat “médiatique” en matière d’éducation .

Remaniement et après…
Peillon, porté disparu des écrans radars depuis deux semaines ! ”. Voilà un des tweets qui circulait ces derniers jours. Et il est vrai que le ministre était peu présent dans les médias, même s’il faut signaler une émission sur France Culture enregistrée le mardi . Que fait le ministre ? Lionel Jeanjeau dans la revue de presse de vendredi nous donne la réponse : il fait campagne. Vincent Peillon est candidat pour les Élections Européennes dans le Sud-Est et il a décidé de descendre le Rhône en péniche dans le cadre de cette campagne. On pourrait se dire que cette « vacance » du pouvoir n’est pas si grave car le Cabinet et l’administration assurent la continuité. Et qu’il n’est pas rare qu’un ministre fasse campagne. Mais c’est surtout la perspective d’un remaniement qui aujourd’hui “gèle” l’action politique. On gère les affaire courantes. "On ne peut pas dire qu’on s’emmerde, on a des réunions de préparation de rentrée, mais clairement on a le sentiment que les grandes réformes sont derrière nous", confie un haut fonctionnaire anonyme à L’Express . Au cabinet on proteste "Le ministre ne se présente pas aux européennes dans le but de quitter son ministère. Et en plus la décision ne dépend pas de lui !". Mais quoi qu’il en soit on est dans un attentisme qui nuit à la dynamique de ce qu’on n’ose même plus appeler la “refondation”. Les grands chantiers (rythmes, métier, formation, programmes) se sont heurtés à des résistances et on aboutit à des compromis bancals qui, au final, ne satisfont personne. Et cela rajoute à la déception générale. Car c’est au contraire quand tous les dossiers ou presque sont ouverts qu’il faut le plus de volonté politique pour les faire aboutir et éviter qu’ils ne se perdent dans les sables de l’inertie.
De toutes façons comme nous le rappelions plus haut, la décision d’un remaniement appartient au seul président de la République. On lit ici ou là, que, rue de Bellechasse, les cartons ont déjà été commandés et que les membres du cabinet sont en train de se recaser… Et c’est évidemment le temps des rumeurs. Les noms de Benoît Hamon ou de Bertrand Delanoë ont été évoqués. Mais le nom qui circule le plus aujourd’hui est celui de Ségolène Royal. D’après Libération elle pourrait se voir attribuer "Un grand pôle ministériel regroupant l’Education nationale, la Culture, la Jeunesse et les sports". L’équivalent de ce qui avait été proposé à Martine Aubry en 2012, avant que la Première secrétaire de l’époque ne refuse l’offre de François Hollande. Cette rumeur provoque des réactions assez vives. Il faut rappeler qu’elle fut “ministre de l’enseignement scolaire” sous l’autorité de Claude Allègre à la fin des années 90 en se revendiquant comme la « ministre des parents ». Certains se souviennent aussi de ses déclarations dans une vidéo “off” qui avait beaucoup circulé en 2007 durant la campagne présidentielle où elle faisait des propositions assez radicales sur le temps de travail des enseignants. Au delà de la personnalité du ou de la ministre, la question majeure est celle de la continuité ou non de la politique menée. On se souvient que la semaine dernière nous faisions état de certains indices de remise en cause de la promesse des 60 000 postes. L’austérité peut rattraper l’éducation nationale jusqu’ici épargnée.
Mais surtout, la tentation est forte pour les gouvernants après une période de réforme ayant entrainé des protestations de “calmer le jeu”. On se souvient de Jack Lang, nommé ministre après l’épisode Allègre et déclarant à son cabinet “j’ai été nommé pour pisser sur les braises… ”.

Quelle lettre de mission ?
Rêvons un peu…
S’il y avait à définir la lettre de mission du prochain ministre quel qu’il soit, ce serait de conserver en tête le constat de Pisa que l’École Française est une des plus inégalitaires et de vraiment chercher à construire une école plus juste et plus efficace. Donner plus d’autonomie aux établissements et aux équipes et desserrer la contrainte administrative serait alors un des axes de l’action. Tout comme la nécessité de faire évoluer le statut des fonctions d’encadrement et repenser l’évaluation des enseignants est incontournable pour lutter contre la force d’inertie. Profiter du regroupement de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur pour faire un véritable “choc de simplification” dans le dispositif de formation illisible qui se met en place est aussi essentiel. Tout comme le lien avec la jeunesse et sports et la culture pourrait permettre d’envisager enfin le temps de l’enfant et ses activités de manière globale. Et bien sûr, penser les contenus enseignés en envisageant d’abord ce que les élèves apprennent, les dispositifs à mettre en oeuvre et les moyens de l’évaluer, ce qui suppose aussi une réflexion sur la continuité entre les différents niveaux d’enseignement à commencer par le lien entre le primaire et le collège.
Voilà de quoi occuper un(e) ministre !

Quart d’heure warholien
La journaliste Louise Tourret publiait le 18 mars dernier sur Slate.fr un portrait d’un jeune enseignant de SES à Drancy, Jérémie Fontanieu, qu’elle avait déjà invité avec ses élèves dans Rue des Écoles , l’émission qu’elle anime sur France Culture. C’est la lecture d’un portrait réalisé par Monique Royer sur le site des Cahiers Pédagogiques qui a déclenché tout cet intérêt mais aussi une controverse sur les méthodes de ce collègue. Les deux articles comme l’interview radio décrivent un dispositif fondé sur un rythme de travail très soutenu avec un envoi de SMS aux parents si les résultats chutent. On a par ailleurs une gestion de classe assez stricte combinée à la construction d’une cohésion collective par le biais de week-end d’intégration et autres sorties. Certaines réactions ont été très vives soit dans l’adhésion soit dans le rejet. Louise Tourret définit ce jeune collègue comme un “professeur à l’ancienne” qui “réinvente l’exigence”. Lionel Jeanjeau, un des chroniqueurs de la revue de presse, sur son blog, s’interrogePédagogue et réac ? une combinaison incompatible ” et il pointe une “contradiction entre ses objectifs et ses méthodes . ”. D’autres réactions s’étonnent même qu’un tel portrait ait pu être publié dans les Cahiers Pédagogiques
Jérémie est-il "old school" ? Il est un peu réducteur, de considérer Jérémie comme une version "rap" et vingt et unième siècle des hussards noirs de la République du 19e. je ne sais pas si ceux-ci organisaient des week-end d’intégration et des sorties avec les élèves et avaient une telle proximité. Je ne pense pas non plus que l’ "exigence" ait disparue chez les enseignants d’aujourd’hui. Bien au contraire. Si Jérémie est "old school" sur ce point, on est alors nombreux à l’être ! La question est plutôt de savoir si l’ "exigence" est une valeur du passé. Et de se demander pourquoi dans les représentations de la presse et de l’opinion, il en est ainsi. Il nous faut réfuter l’opposition souvent entretenue par les médias (et reprise par Louise Tourret) qui consiste à opposer des pédagogues/laxistes à des prétendus "républicains" rigoureux et exigeants. En fait, iI n’y a pas plus exigeant que les méthodes actives et le travail des pédagogues qui ne se contentent pas de la récitation pour croire que les élèves ont compris mais construisent des situations pour que les élèves s’emparent des concepts et les utilisent dans des tâches complexes.
Est-ce une méthode originale ? Plusieurs travaux récents ont montré que ce qui faisait la réussite des élèves des milieux populaires, des "rescapés" de la mobilité sociale, c’était la position des parents face à l’École. En gros, faire alliance avec les parents est un élément important de la réussite et de nombreux dispositifs vont dans ce sens. De même, on a montré l’importance des rituels d’intégration dans la construction de l’identité scolaire. Trop d’élèves sont "de passage" à l’École pour qu’on ne travaille pas sur la nécessité de les intégrer et d’en faire un lieu qu’ils puissent s’approprier. Tout cela est travaillé à de nombreux endroits. Au final, on peut dire qu’il n’y a pas de "méthode" et de nouveauté particulière mais une conjonction d’intuitions, et juste un prof qui, malgré tout, se pose des questions et a un enthousiasme qui doit être valorisé (à condition que cela ne serve pas à construire de fausses oppositions).
S’il y a débat, on peut finalement s’en réjouir. Car ce qui est au cœur de la pédagogie, ce sont les questionnements, les doutes, l’ouvrage cent fois remis sur le métier...c’est peut-être là qu’est le vrai clivage. En matière de pédagogie, on peut avoir des convictions mais pas de certitudes. Tout ce qui suscite du débat (et c’est le cas ici) est utile pour la réflexion pédagogique. Et c’est finalement une des missions des Cahiers Pédagogiques
Pour finir, il faut s’interroger aussi sur les raisons de cet emballement médiatique. Nous avons publié grâce à Monique Royer un grand nombre de portraits, tous plus intéressants les uns que les autres et qui montrent la diversité des situations de ceux qui cherchent à avoir une "idée positive de l’École". Pourquoi celui-ci a t-il retenu l’attention ? Ca mérite qu’on y réfléchisse.
Quand on pose la question à la journaliste, celle-ci nous répond que cela a à voir avec la jeunesse du personnage et aussi le titre donné par Monique Royer à son portrait “Quand Kery James rencontre Pierre Bourdieu”. Jeunesse, alliance de références classiques et de modernité, attitude en apparence paradoxale… voilà de quoi attirer en effet l’attention des médias. Et puis c’est la possibilité de questionner une nouvelle fois les dichotomies souvent rabâchées : pédagogues/républicains, exigence/renoncement, modernité/tradition, innovateur/conservateur, rebelle/conformiste… Le cocktail est prêt à être servi et il est séduisant. On peut penser (craindre ?) que l’aventure médiatique de ce jeune collègue ne s’arrêtera pas là. Mais on sait aussi que le quart d’heure warholien qui gouverne la société du spectacle est cruel. Espérons qu’il saura y conserver les deux ingrédients qui permettent au pédagogue de progresser et de durer : le doute constructif et surtout l’enthousiasme…

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot