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Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 novembre 2015

- Jours d’après – Mauvais élèves - Analyses - Reprise -


Il n’y a pas eu de bloc notes la semaine dernière. Pourtant, il était quasiment prêt avec déjà des bouts d’analyse sur de nombreux sujets. Et puis, bien sûr cette soirée tragique a tout bouleversé et a rendu toutes les autres actualités et les petites polémiques dans l’éducation bien dérisoires. Une semaine après, les suites des attentats occupent encore toute l’actualité y compris éducative. Même si on voit quelques sujets resurgir, on attendra encore avant de les évoquer.

Le lundi et les jours d’après
Travailler c’est aussi une forme de deuil. Ou du moins un moyen de tenir à distance ses propres émotions. Dans la sidération, l’accablement, la douleur, les enseignants ont au cours de ce week-end très particulier préparé individuellement ou collectivement la journée de lundi, et cherché comment accueillir les élèves, dialoguer, les rassurer tant bien que mal, répondre à leurs questions. Il faut lire sur leurs blogs, les réseaux sociaux ou dans la presse, les témoignages de ces enseignants, émus et fiers à la fois qui disent ce qu’ils ont tenté de faire avec leurs élèves et combien les réactions de ceux ci les ont émus et impressionnés. Ce fut mon cas, comme ce fut le cas de beaucoup.
Les revues de presse de lundi et celle de mardi ont recensé un grand nombre de ces réactions et comptes rendus. On pourra y trouver aussi de nombreuses ressources produites et mutualisées dans une certaine urgence (même si, malheureusement, il y avait déjà l’expérience des attentats de janvier). Les Cahiers Pédagogiques y ont contribué avec un recensement des ressources et une réflexion sur la pédagogie à mener . Ces deux pages ont connu un record de fréquentation, ce qui montre bien qu’elles ont correspondu, avec d’autres, à un réel besoin. Les retours des enseignants montrent aussi que la manière dont se sont gérés ces moments a varié d’un établissement à l’autre. Dans certains collèges ou lycées, cela a été l’occasion d’un travail collectif entre enseignants avec un réel accompagnement des personnels de direction. Dans d’autres plus nombreux, semble t-il, les enseignants ont été livrés à eux mêmes.
Toutefois, d’une manière générale, la minute de silence n’a pas donné lieu à beaucoup d’incidents. Cela tient, comme le disent de nombreux commentateurs et acteurs de ce moment , à la nature de ces attentats : le clivage n’a pas eu lieu et ceux qui n’étaient pas “Charlie” n’ont pas eu cette fois ci la même position. Mais il faut aussi souligner que les instructions données par le Ministère ont été beaucoup plus subtiles et semblent tirer les leçons de janvier. Dans sa lettre , la ministre a rappelé la nécessité de ne pas “plaquer” une minute de silence sans un travail préalable et un nécessaire moment d’expression et de dialogue. On invite même à relativiser d’éventuelles provocations. Il faut quand même signaler que malgré ces précautions ministérielles, les instructions au niveau des rectorats et dans les établissements n’ont pas toujours eu la même tonalité...
On ne peut cependant qu’être d’accord avec l’enseignant blogueur Lucien Marboeuf qui rappelle qu’en janvier l’École avait été au centre de tous les débats et les critiques en raison de quelques incidents (surévalués ?) lors de la minute de silence. On avait même eu droit à une commission d’enquête sénatoriale sur ce sujet... ! Aujourd’hui, on peut à l’inverse être fiers de notre école” comme le dit Louise Tourret . Le débat s’est déplacé vers d’autres questions et l’École n’est plus au centre de toutes les attentions. Même si l’école n’a pas besoin qu’on la félicite, comme le dit Lucien Marboeuf, il faut saluer l’engagement des enseignants dans ce moment difficile. Cela montre aussi qu’avant de “transmettre” et d’apprendre, il est nécessaire de rassurer et de créer la sécurité nécessaire aux apprentissages.

Mauvais élèves
En janvier, on mettait en garde à vue des gamins qui ne respectaient pas la minute de silence... Qu’en sera t-il avec les députés ?
La séance des “Questions au Gouvernement” (QÀG) du mardi 17 a donné lieu à un “triste spectacle”. Comme le raconte Le Monde : “Des huées à n’en plus finir, des commentaires vociférés à pratiquement chaque prise de parole de Manuel Valls, des prises de parole polémiques… […]Quant à Christiane Taubira, elle n’a même pas eu le temps de commencer à répondre au député socialiste Patrick Bloche (Paris) qu’un « Bouuuuh » puéril s’est élevé des bancs de droite
Si la nouvelle matière qu’est l’Enseignement Moral et Civique est fondée en grande partie sur une pédagogie du débat, je propose alors qu’on évite d’utiliser en classe les vidéo des QAG pour illustrer cette pratique...
Ce comportement si peu exemplaire a énervé plusieurs enseignants blogueurs. C’est le cas de Lucien Marboeuf déjà cité . Et c’est aussi celui de Mara Goyet qui leur fait une impeccable leçon de morale civique sur son blog hébergé par Le Monde. . Mara se transforme en “Père Duchesne” ( !) et interpelle les députés : “Ces derniers jours, il y avait un "deuil national". Ça supposait de modifier un peu ton comportement, de faire preuve de tact, de changer un chouïa tes habitudes, bref, de te tenir, sinon bien, du moins mieux. Je ne sais pas si tu le sais mais les enfants te regardent. Oui, ces enfants pour lesquels tu ne dois pas avoir de mots assez durs quand ils dérapent gravement lors des minutes de silence, livrés à des profs fonctionnaires laxistes et gauchistes. Ils te regardent.[...] Et à qui ils les posent, ces questions ? Eh bien, parfois, à nous, les profs. Et là, tu vois, c’est pas sympa de ta part, on est bien emmerdés : l’Etat ne nous paie pas pour qu’on explique à des enfants que certains députés manquent totalement de sens de la dignité, de la décence et de la tenue, que certains élus se tiennent comme des idiots et vont ensuite faire la morale à tout le monde.

Analyses
Comme nous le disions plus haut, pour l’instant il y a peu d’analyses sur ce qui s’est passé qui intègrent l’École.
François Dubet dans Le Café Pédagogique tient d’ailleurs à remettre les choses à leur place et à écarter la responsabilité de l’École : “Il faut cesser de mettre l’école au 1er rang de nos accusations et de nos réponses. Elle n’est pas responsable de ce qui se passe et ne peut pas à elle seule faire que des assassins venus de Syrie ne tuent pas un peu partout dans nos rues. L’échec scolaire n’est pas explicatif. Il faut se rappeler que les auteurs du 11 septembre étaient de brillants ingénieurs. Il faut admettre que ce terrorisme est d’abord la manifestation d’une guerre. L’inégalité scolaire, la ségrégation sont des facteurs contre quoi il faut se battre. Mais c’est absurde de penser que c’est la cause du terrorisme. ”. Dans ce contexte, pour le sociologue le rôle de l’école “ça va être de se présenter comme un lieu de sureté, apaisant. A l’école on doit vivre normalement. Elle doit éviter de stigmatiser les musulmans dont la majorité se sent piégée dans cette histoire. […]Le rôle des enseignants c’est de résister. ”.
Curieusement, c’est chez le ministre de l’économie qu’on trouve une analyse qui offre une réflexion sur le rôle de l’École parmi toutes les autres institutions de la société française. Emmanuel Macron a en effet affirmé lors d’une intervention à l’université du groupe social-démocrate « Les Gracques », que la société française devait assumer une «  part de responsabilité  » dans le «  terreau » sur lequel le djihadisme a pu prospérer. «  Le terreau sur lequel les terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c’est celui de la défiance  », a-t-il affirmé. «  Nous sommes une société dont au cœur du pacte il y a l’égalité, nous sommes une société où en moyenne l’égalité prévaut beaucoup plus que dans d’autres économies et d’autres sociétés  », a noté le ministre. Mais «  nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité  » sociale, a-t-il déploré.«  Nous avons une part de responsabilité, parce que ce totalitarisme se nourrit de la défiance que nous avons laissée s’installer dans la société. Il se nourrit de cette lèpre insidieuse qui divise les esprits, et, si demain nous n’y prenons pas garde, il les divisera plus encore  ».
Pierre Merle, interrogé aussi par Le Café Pédagogique , dit des choses assez semblables. Pour lui, les attentats interpellent l’École. D’abord en amenant à réactiver encore plus les valeurs cardinales de la République. Il ne suffit pas, dit-il, de décréter le “vivre ensemble”, il faut le faire vivre. Et il rappelle l’urgence : “Pour éviter la radicalisation et la dérive meurtrière de jeunes gens en manque d’identités, de repères et d’idéaux, il faut aussi refonder l’école. Malgré le dévouement et l’énergie des professeurs, notre école, institution centrale de socialisation des jeunes générations, ne parvient pas suffisamment à intégrer et à promouvoir la réussite de tous. La référence à l’apartheid scolaire est juridiquement fausse mais sociologiquement juste. La ségrégation sociale de l’école française est considérable, les pauvres et les immigrés sont ghettoïsés. L’inégalité de la réussite scolaire selon l’origine sociale, en croissance continue, est la plus forte d’Europe. Cette situation n’est pas une fatalité. Des politiques éducatives adaptées, mises en œuvre avec succès dans d’autres pays, doivent refonder l’école française. La lutte contre la ségrégation ethnique et sociale est une priorité indiscutable et paradoxalement délaissée.

Reprise des hostilités ?
La douleur et la sidération liées aux attentats ont provisoirement éloigné les autres sujets de débats sur l’École. Mais la lecture des réseaux sociaux et des articles de presse nous laisse penser que la trêve aura été de courte durée.
On évoquera très brièvement les dérives de certains qui tentent des parallèles ignobles entre les attentats perpétrés par Daesh et la réforme du collège. L’excès et l’ignominie de ces propos disqualifient définitivement leurs auteurs.
Après un indispensable temps de deuil, on peut cependant penser que la polémique reprendra sur la réforme du Collège et sur tous les autres sujets. On parle déjà de stratégie de contournement ou encore de “grainS de sable”... Cela sera sûrement très vite de nouveau au centre des revues de presse. En espérant simplement que ce que nous venons de vivre aboutira à un peu plus de mesure et de retenue...

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot