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Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 mars 2015

- Latin et mots grecs – Détricotage ? – Jugements mitigés – Éclipse scolaire -


Le bloc notes revient sur la polémique naissante à propos du latin en essayant de déconstruire le travail de groupes de pression et l’emballement médiatique autour de cet enseignement. La réforme du collège va t-elle se fracasser sur le latin ? Nous verrons en tout cas que l’esprit de la refondation est en train de s’éteindre sous la pression corporatiste et par la logique des appareils institutionnels, syndicaux et politiques. On exhumera aussi un sondage passé un peu inaperçu cette semaine. Et nous dirons bien sûr un petit mot à propos de l’éclipse.

Latin et mots grecs
Recette pour assaisonner un débat sur l’école “à la française”...
Choisissez un sujet que tout le monde connait ou croit connaitre et qui vous rattache à une image nostalgique de l’École. Le latin ? Ah oui, c’est bien le latin, tout le monde a des a priori là dessus. On peut chanter “Rosa, Rosa, Rosam...” et réciter des proverbes... Puis, sine die, lancez une alerte, relancez régulièrement, interpellez, sommez chacun de vos interlocuteurs de répondre à vos ultimatum. Vous trouverez bien aussi quelques intellectuels (qui en ont fait durant leur scolarité) pour vous soutenir. Un slogan, un autocollant, sont aussi les bienvenus, pourquoi pas “Je suis latiniste”... ? Deux ou trois articles et interviews pour lancer la machine à fabriquer de la polémique et le sujet peut rentrer dans l’agenda politique. Nul doute qu’un député interpellera ex abrupto la ministre durant les questions au gouvernement. Et si cela persiste et s’amplifie, tout cela remontera au plus haut sommet de l’État avec un arbitrage destiné à ne fâcher personne et à revenir à la situation ex ante...
Cela rappelle furieusement l’épisode de l’histoire-géographie supprimée de la Terminale S et rétablie par François Hollande dès son arrivée au pouvoir. Et bien d’autres polémiques dont notre opinion publique est friande : on joue à se faire peur, on convoque la presse et les intellectuels, on en appelle aux principes intangibles de l’École de la République et, in fine, on en profite pour faire un sort à toute velléité de réforme.
Qu’en est-il exactement ? Il est assez difficile de trouver un article qui décrive simplement le projet dans le foisonnement de tribunes enflammées et partisanes sur le sujet. Sandrine Chesnel dans L’Express s’y risque cependant. Elle nous rappelle qu’aujourd’hui le latin est proposé aux élèves à partir de la classe de cinquième, à raison de 2 heures par semaine (3 heures hebdomadaires en quatrième et en troisième). C’est une option laissée au libre choix des jeunes, et (surtout) de leurs parents. 20% des collégiens suivent une langue ancienne au collège. Florence Robine directrice de la Dgesco présente le projet actuel ainsi : "Oui, la ministre a souhaité que le latin soit accessible à tous les élèves. C’est pourquoi les futurs programmes de Français comprendront des éléments culturels et linguistiques latins, mais aussi grecs, pour éclairer la construction de la langue française". Il s’agit donc, nous dit-on de séduire d’avantage d’élèves. "Le latin ne sera plus une option proposée en plus des autres matières, mais l’un des nouveaux Enseignements pratiques transdisciplinaires (EPI) explique la numéro 2 du ministère. Mais un EPI un peu différent des autres car dérogatoire : contrairement aux autres, l’EPI ’Langues et civilsations de l’Antiquité’ pourra être suivi tout au long de l’année, et même jusqu’à la fin du collège, pour les élèves qui le souhaitent. Même chose pour l’EPI ’Langues et cultures régionales."Le ministère fait donc le pari que cette souplesse contribuera à augmenter le nombre d’adeptes des langues anciennes.
Alors, les professeurs de latin et de grec ont-ils raison de s’inquiéter ? Ce qui est certain c’est que cela va changer le service des "lettres classiques" (LC) qui risquent en effet à terme de disparaitre en tant que CAPES spécifique. Actuellement il y a deux CAPES de Lettres (“classiques” ou “modernes”). Le service sera modifié car au lieu d’avoir par exemple 10h de français et 8 de latin, les enseignants de LC auront dix-huit heures de français dont une partie en EPI. En bref, les professeurs de lettres classiques risquent de se retrouver avec des conditions semblables à leurs autres collègues profs de français.
Dans la mobilisation actuelle pour le latin ce qui est intéressant à analyser c’est la confusion entre la nostalgie (des enfants d’ouvriers, c’est encore plus émouvant, bien sûr...) pour un enseignement dont on ne peut nier qu’il a marqué des générations et eu un effet bénéfique sur les apprentissages et la capacité à imaginer d’autres modes de transmission de cette langue et de cette culture. Car la question, derrière tout ça, est celle de l’apprentissage de la langue latine. Est-elle indispensable pour découvrir les "humanités" ? Il semble utile que tous les élèves aient (dans le cours de français, mais aussi à l’école primaire, et aussi dans plein d’autres cours, et pourquoi pas dans des projets interdisciplinaires ! ) des moments de découverte de ce qui, du latin et du grec, (mais aussi de l’arabe et de l’hébreu, et autres...) a laissé des traces dans notre monde, dans la langue, dans les œuvres littéraires et artistiques, dans les sciences, dans la philosophie, etc. Et, comme pour les langues vivantes, ce qui faisait que les romains, les grecs, ou d’autres, pensaient le monde autrement que nous (ou pareil). On pourrait très bien imaginer une découverte Langues et cultures de l’antiquité (LCA) en collège et un apprentissage de la langue latin au lycée en option comme le russe ou le chinois...
Mais le problème est que la logique qui prévaut aujourd’hui dans la polémique qui s’annonce et qui est largement instrumentalisée, est une logique de “territoire” qui se mesure au nombre d’heures alloué à un enseignement et en termes de statut avec un concours spécifique. En d’autres termes on touche à des questions identitaires pour certains enseignants...
La réforme du collège va t-elle se fracasser sur le latin ?

Détricotage ?
On nous prend nos heures",
"on a pas été formés pour ça",
on risque de se retrouver avec moins d’heures, pour faire autant”,
c’est la mise à mort du latin/de l’allemand/ de la DP3 ” [Pour la DP3 on s’en fout..]
L’interdisciplinarité, on a déjà vu ce que ça donnait
...
à compléter !!!
C’est la litanie des blocages à toute réforme qu’on voit resurgir à la lecture d’un article du Monde qui résume bien les enjeux et les dangers de la réforme du collège. On trouve aussi une tonalité voisine dans un éditorial de François Jarraud dans le Café Pédagogique du 19 mars . Selon le principal rédacteur de ce site d’information, “sous la pression de l’opposition un détricotage de la loi Peillon est en cours”. Il y a aussi un jeu trouble qui se joue entre l’administration centrale et les organismes indépendants créés par la loi Peillon : CSP, CNESCO... “Chargé de réécrire les programmes et à travers eux de mettre en pratique la réforme d l’Ecole, le CSP est soumis à des pressions importantes de l’administration. Le socle commun a été adopté sans grande difficulté parce que les questions vraiment difficiles ont été reportées aux programmes. Ceux ci devraient être connus en avril et trancher des questions sensibles comme l’évaluation du socle. Peser sur le CSP c’est bien peser sur les objectifs de la loi Peillon”, nous dit François Jarraud.
L’autre pression, elle s’exprime dans les négociations syndicales qui ont lieu en ce moment à propose de la réforme du collège. La pression conservatrice remonte. Elle se focalise sur l’autonomie laissée aux équipes d’établissements et la mise en œuvre des enseignements interdisciplinaires. Toute la question est de savoir si le ministère parviendra à assumer et conserver les choix présentés au CSE sur la réforme du collège, afin de garder la cohérence d’ensemble d’une réforme appuyée sur un socle commun, des programmes redéfinis et une organisation en cycle.
De quoi y perdre son latin...

Jugements mitigés
On sait qu’il faut prendre les sondages avec beaucoup de précautions. Celui-ci est passé un peu inaperçu mais mérite quand même qu’on y consacre quelques lignes.
Comment les jeunes jugent-ils le système éducatif ?” C’est la question que OpinionWay a posé à 800 personnes de 16 à 29 ans. Les résultats, que 20 Minutes publie sont pour le moins mitigés.
Quand on leur demande de décrire spontanément le système éducatif français, les jeunes interrogés répondent : inadapté (12%), compliqué (9%), en retard (6%), inefficace (5%), inégalitaire (5%), vieillissant (5%), nul (5%)... L’aspiration à une école moins théorique et plus ancrée dans la réalité se voit dans les demandes dans le contenu des cours. 31% veulent favoriser le travail en groupe autour de projets collectifs et 32% veulent mettre en avant l’apprentissage individuel, en donnant à l’élève des travaux personnels et plus individualisés. Toutefois, le système éducatif obtient les faveurs des sondés sur deux points : il permet à tous d’accéder à un niveau de qualification minimum (62%), et l’enseignement est de bonne qualité (61%). Mais, cependant, 58% des jeunes sont pessimistes sur l’avenir du système éducatif.
On sait par ailleurs que de nombreuses enquêtes nationales ou internationales ont montré le caractère inégalitaire de notre système éducatif. Et pourtant son adaptation et son évaluation semble toujours aussi problématique comme on l’a vu avec le collège. Dans une interview à 20minutes , la sociologue Marie Duru-Bellat réagit à ce sondage et évoque aussi l’enjeu de la réforme du collège : “Dans le projet de réforme du collège, il y a des mesures pour montrer aux élèves le sens de ce qu’ils apprennent, et pour être plus concret. De ce point de vue, la demande des jeunes est entendue. [...] Le problème majeur ce sont les élèves en difficulté très tôt, qu’on n’arrive pas à « récupérer ». C’est ce que doit améliorer la politique d’éducation prioritaire. Sur le papier, les textes du gouvernement vont dans le bon sens, mais c’est leur application qui pose problème, soit parce que cela prend du temps, soit parce que les enseignants estiment qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires.

Eclipse scolaire
Beaucoup a déjà été dit (notamment dans la revue de presse de Jeudi ) sur l’éclipse de vendredi. On pourrait gloser longtemps.
On soulignera cependant que, bien que prévisible, l’Education nationale a clairement donné le sentiment d’avoir été dépassée par la situation.
La semaine dernière, il était déjà trop tard pour équiper des dizaines d’élèves en lunettes de protection spéciales. Dans la précipitation et devant l’inquiétude des parents, les services d’éducation régionaux ont donc préféré tout verrouiller pour éviter le moindre risque d’accident. Ouvrir le parapluie pour ne pas regarder l’éclipse...
Mais devant la polémique, l’Éducation nationale a décidé à la dernière minute d’assouplir ses consignes, et d’encourager les classes à observer le phénomène astronomique.
Ordre plus contrordre égale désordre… Et qui prouve s’il en était besoin que l’éducation nationale a encore beaucoup de progrès à faire pour sortir de cette culture bureaucratique et infantilisante qui la rend si peu efficace.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

Retrouvez aussi la revue de presse en dessins du 16 au 22 mars 2015.