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Bloc-Notes de la semaine du 16 au 22 juin 2014

- Le décès des ABCD – Sans toit, sans papiers, le bac malgré tout – Le bac : trop dur ? – Trop idéologique ? – Le tweetclash de Victor Hugo -


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Le bloc notes de cette 25ème semaine de l’année parlera du bac, je vous rassure... Mais avant il faut s’intéresser aux “ABCD de l’égalité”, ce dispositif testé dans plusieurs académies pour lutter contre les stéréotypes de genre risque d’être enterré plutôt que généralisé. Il faut aussi évoquer la situation des élèves sans papiers qui se retrouvent dans des situations extrêmement précaires tout en poursuivant leur scolarité.
Et le bac ? Nous nous poserons trois questions à partir des vraies et fausses polémiques du moment. Est-il trop dur ? Est-il trop idéologique ? et pour finir, nous nous demanderons si Victor Hugo peut faire l’objet d’un tweetclash...

Le décès des ABCD...
La semaine a été marquée par plusieurs articles sur la reculade de Benoit Hamon sur les ABCD de l’égalité. Même si celle-ci est annoncée depuis le début du mois de juin. Comme le signalait Bernard Desclaux dans la revue de presse du vendredi 20 juin , c’est surtout un long article récent de Libie Cousteau dans L’Express qui attire l’attention sur ce qui est en train de se jouer. Initialement titré “Comment Farida Belghoul a eu la peau des ABCD de l’égalité”, le titre a ensuite été remplacé par “Benoît Hamon va enterrer les ABCD de l’égalité”. Un autre article de L’Express nous apprend que cette même Farida Belghoul, initiatrice des “journées de retrait de l’École” veut également créer son propre syndicat de "parents d’élèves courageux" avec le soutien de Civitas, de proches d’Alain Soral et de partisans de L’École à la maison.
L’enterrement se voulait discret par le biais d’un rapport d’évaluation de l’inspection générale mais la publicité se fait par cet article et par une tribune publiée dans Le Monde intitulée M. Hamon, généralisez les ABCD de l’égalité. Cet appel porté par des chercheurs et plusieurs organisations syndicales et associations de promotion de l’égalité femmes-hommes interpelle non seulement le Ministre mais aussi le Président de la République : “Nous voulons la généralisation des ABCD parce que renoncer aux engagements est désastreux pour la démocratie et qu’il en va du bien-être des enfants. Votre volonté affichée de faire de l’égalité un marqueur identitaire de votre politique a soulevé l’espoir de voir se concrétiser le projet de progrès qui nous rassemble : faire grandir cette société égalitaire. Cette volonté pourrait donc être tuée par le lobbying de quelques organisations réactionnaires, dont le projet ne trouve aucune convergence avec celui que vous nous aviez promis de défendre ?
Pour de nombreux commentateurs et acteurs de l’éducation, en confirmant l’abandon des ABCD, Hamon associerait son nom à un nouveau renoncement. Et pour le gouvernement après les reculades sur la PMA et le mariage pour tous, cela aboutirait à un recul de plus sur les sujets de société pourtant identitaires de la Gauche. Un renoncement de trop ?

Sans toit, sans papiers, le bac malgré tout
Faut-il qualifier ce qui va suivre de “renoncement” ? C’est en tout cas un déni d’une situation qui est pourtant sous nos yeux et que beaucoup se refusent à voir. De plus en plus de mineurs isolés étrangers se retrouvent sans toit tout en poursuivant leurs études. Et certains, sans papiers tentent de passer leur bac en risquant d’être expulsés.
Quelques articles évoquent cependant cette situation. C’est le cas du journal journal Libération qui consacre une double page avec pour titre “A l’école le jour, à la rue la nuit ” et de l’AFP avec une dépêche reprise par plusieurs journaux : Entre bac et risque d’expulsion, des lycéens sans papiers sous pression.
"J’ai passé la philo lundi matin et tout l’après-midi au tribunal". Comme des centaines d’autres jeunes sans-papiers, Hajar, une lycéenne marocaine, doit gérer de front le stress du bac et le risque d’être expulsée. En France, les mineurs isolés, ou ceux dont les parents ont un titre de séjour en règle, ne peuvent pas être expulsés. Mais à la majorité, ils doivent régulariser leur situation. Ils doivent prouver deux ans de présence en France, la présence de liens "privés et familiaux" sur le territoire et justifier "d’un parcours scolaire assidu et sérieux". Ce critère met évidemment une pression supplémentaire sur les candidats au bac.
Pire encore, est la situation des jeunes mineurs isolés étrangers (MIE) décrite par Libération. Confrontés à une hausse du nombre de mineurs isolés étrangers (MIE) exclus des dispositifs de l’Aide sociale à l’enfance (ASE, censée assurer leur prise en charge jusqu’à leurs 18 ans) souvent parce qu’on conteste leur date de naissance, les établissements scolaires et principalement des lycées professionnels voient de plus en plus d’élèves dormir dans la rue. Libération donne la parole à des enseignants qui disent avoir déjà hébergé chez eux des élèves dans cette situation mais aussi à ces jeunes eux mêmes qui vivent dans ces conditions très difficiles. Ainsi, Bakari raconte Comme je contestais la décision [de contestation de l’acte de naissance et de déclaration de majorité] on m’a envoyé faire des tests osseux, mais je n’ai toujours pas reçu les résultats”. Alors, il se retrouve sans ASE : “Le soir, je demandais de l’aide, mais personne ne voulait m’héberger. Des gens me donnaient des titres restaurant. Je marchais beaucoup parce qu’il faisait très froid. Parfois, j’allais m’asseoir un peu dans les toilettes publiques ”. Début avril, quand il commence ses cours au lycée Hector-Guimard tout proche, l’ado vit toujours dehors. “Je ne m’endormais pas en cours, parce que j’avais vraiment envie d’apprendre, mais j’ai dit à mes profs que je ne pouvais pas réviser.”Fin avril, une militante associative a fini par l’accueillir chez elle, dans l’attente des résultats de ses tests osseux.
Est-il utile de rappeler que le droit à l’éducation fait partie de la déclaration universelle des droits de l’Homme et de la convention relative aux droits de l’enfant ?

Le bac : trop dur ?
Toute l’année t’as des cubes et là, au bac, ils te mettent un tétraèdre régulier isocèle rectangle en A coupé par un plan !” s’indigne un candidat au Bac S après l’épreuve de mathématiques. Plus de 40 000 lycéens ont décidé de s’adresser directement au ministère de l’Éducation nationale en signant une pétition sur internet demandant l’arrêt du « carnage des sujets du bac S ».
Dans un article avec un titre excessif dont Le Figaro a le secret, Jean-Rémi Girard, le secrétaire à la pédagogie du SNALC s’indigne  : “Des concepteurs de sujets taquins ont réalisé l’impensable : une épreuve qui prend appui sur le programme national (tout le monde le dit : tout ce qui est demandé est au programme) et qui demande un bon niveau de mathématiques aux candidats. Scandale ! ”. Toutefois le même journal, dans un autre article rapporte l’avis d’autres enseignants qui racontent que “« plusieurs collègues se sont penché sur la question jeudi soir, et jugent les questions ‘difficiles à très difficiles’ ». Rien hors programme, certes, mais des questions posées de façon « déroutantes » et un sujet « trop homogène dans la difficulté ».
Dans La Charente Libre , un professeur agrégé de maths avoue avoir mis deux heures contre une heure vingt habituellement pour s’acquitter de l’épreuve. “Je ne savais pas comment rédiger certaines questions. Ce sujet a été fait par quelqu’un qui ne connaît visiblement ni le niveau des élèves, ni les programmes ” regrette cet enseignant qui ajoute “À cela s’ajoutent quelques questions où l’on essaye de piéger l’élève, ce qui ne se fait plus depuis longtemps en maths.
Il serait tentant de s’insurger contre ces élèves qui ne cessent de râler et de conclure hâtivement par la bonne vieille antienne millénaire du “niveau qui baisse” et de la jeunesse qui n’est plus ce qu’elle était... Mais on peut aussi prendre un peu de recul et faire un pas de côté. Et d’abord rappeler que pour qu’une évaluation soit efficace il faut qu’elle corresponde à ce qui a été fait auparavant. Et se demander si un examen doit être un “piège” et plus précisément si sa réelle fonction est de sélectionner ou au contraire de valider un ensemble d’enseignements durant la scolarité. Dans un cas, on se satisfera si le taux de réussite est faible (comme notre collègue du SNALC ?) dans l’autre on devrait au contraire viser une réussite maximum. N’est-on pas en train de confondre examen et concours ? N’est-on pas encore dans notre vieux pays marqué par l’élitisme républicain d’assigner au bac des fonctions qu’il n’a pas ?

Le Bac : Trop idéologique ?
1 partout Balle au centre ! L’an dernier, le Medef, cette année la “gauche de la gauche”...
Aujourd’hui, l’entreprise est toujours incomprise dans notre pays. (…) Ma plus jeune fille vient de passer son Bac (et l’aura je l’espère). Son sujet de Sciences Economiques et Sociales était "Vous montrerez de quelle manière les conflits sociaux peuvent être facteurs de cohésion sociale…" (Rires) Il y a du travail. Comme si, dans notre pays, la cohésion devait nécessairement passer par le conflit contre l’entrepreneur ! Comment au XXIe siècle peut-on encore avoir une vision de ce type, aussi caricaturale, aussi dogmatique, aussi éloignée de la réalité de nos chefs d’entreprises, du terrain, de la croissance, du stress de garder nos emplois en France, de les développer ? ”. Ça c’est Pierre Gattaz lors de son discours d’investiture le 3 juillet 2013. .
Un an plus tard, ce sont les “économistes atterrés” qui s’indignent dans Libération avec une critique assez vive de Henri Sterdyniak sur les deux questions de mobilisation des connaissances (3 points chacune) de l’épreuve composée : “Comment la flexibilité du marché du travail peut-elle réduire le chômage ?” et “À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ?”. Sur son blog et sur le site de l’hebdomadaire Marianne , l’économiste Jacques Sapir va plus loin en titrant “Le formatage par le MEDEF commence au Bac !”. Même son de cloche avec François Cocq, secrétaire du Parti de gauche qui publie un billet de blog Hamon propose aux bacheliers de réduire le chômage par la flexibilité et Francis Daspe Président de la Commission nationale éducation du Parti de Gauche qui lui aussi publie un billet : Renflouer les urnes par un bourrage de crâne ? Le scandale du bac ES. Au passage, on ne peut qu’inciter tous ces polémistes à s’intéresser à la manière dont sont élaborés les sujets de bac avant d’écrire n’importe quoi. Mais là n’est pas l’essentiel...
Les économistes atterrés, tout comme Jacques Sapir et tous ceux qui s’insurgent commettent les mêmes erreurs que Pierre Gattaz l’an dernier. Comme le soulignait le communiqué de l’APSES publié l’an dernier à la même époque, demander aux élèves d’expliquer en quoi les conflits sociaux peuvent être facteur de cohésion sociale “ n’implique aucunement qu’ils en soient l’unique source, ni que ce soit toujours le cas ”. Contrairement à ce qu’affirmait Gattaz, on attendait des élèves bien autre chose qu’une apologie de la lutte des classes, tout comme on attend des candidats de 2014 autre chose que de se transformer en chantres du libéralisme. On leur demande simplement de restituer (si possible avec nuance…) des théories et des mécanismes certes discutables, mais dont ils ont étudié les limites en classe et qui ont tout à fait leur place dans une question de cours notée sur 3 points... En revanche, on peut attendre de la part de l’APSES, le même type de communiqué que l’an dernier !
Par ailleurs, si on peut éventuellement se réjouir que les sujets de SES, bien que plus difficiles à résumer en une phrase, soient l’objet d’une attention équivalente à ceux de philo, on peut aussi s’inquiéter de l’importance démesurée accordée à un enseignement trop souvent sous la pression des lobbys et des influences politiques. L’importance démesurée, elle est aussi dans l’idée même qu’un tel enseignement puisse constituer un “formatage”. Rappelons que Nicolas Sarkozy, tout comme Marine Le Pen, Ségolène Royal et bien d’autres ont fait un Bac B... On ne peut qu’inviter à poursuivre la réflexion avec l’excellent billet de mon collègue Denis Colombi .Je partage dans tous les sens du mot sa conclusion : “Comment voulez-vous avoir une parole positive sur vos élèves, dire qu’ils apprennent des choses, qu’ils progressent, que vous faites un vrai travail en classe lorsqu’il suffit à n’importe qui de regarder deux minutes un sujet de bac pour se permettre de rendre un jugement définitif sur votre travail ? Le simple fait d’essayer de dire "non mais en fait, les élèves ça va, ils sont bien, ils apprennent des choses" soulève au mieux du scepticisme, au pire, et plus souvent, de la moquerie devant cet "angélisme". C’est que beaucoup ont intérêt à taper sur l’école pour faire avancer leurs idées, même quand celles-ci n’ont rien à voir avec l’école. Pour vous, c’est peut-être un combat politique où tous les coups sont permis. Pour moi, c’est mon métier. Pour les élèves, c’est leur travail. ”.

Le tweetclash de Victor Hugo
Victor Hugo si j’te croise dans la rue t’es mort, “Pourquoi tu tapes la discut’ entre une tombe et un brin d’herbe sale FDPPP victor hugo de tarace”, “Torches toi avec ton brin d’herbe fdp de Victor Hugo ”, “Victor Hugo il avait même pas de nom de famille le bolosse tavu
Victor Hugo fait le buzz...Depuis la fin de l’épreuve de français du Bac où était proposé un de ses poèmes (“Crépuscule”), certains jeunes internautes se sont lâchés sur les réseaux sociaux . Et les journaux se sont emparés de ce phénomène qui disparaitra aussi vite qu’il est apparu...
Ah, les misérables ! aurait pu s’écrier Victor... Et c’est plus ou moins ce qui ressort des commentaires des internautes à la suite de ces tweets. Comment ! Manquer ainsi de respect à un grand poète ! Insulter, dans des messages bourrés de fautes d’orthographe... Et le pas est vite franchi, là aussi, vers la traditionnelle lamentation sur la baisse de niveau et la jeunesse qui fout le camp...
On notera au passage que les lycéens du bac S font poliment une pétition alors que ceux qui s’expriment sur le bac de français le font moins poliment... Question d’origine sociale ? Même si, en effet, cela est lamentable, on peut s’interroger sur cette tendance actuelle du journalisme qui consiste à reproduire des messages Twitter sans trop de travail et de mise en contexte. Et sans s’interroger non plus sur les effets pervers de ce type d’“information”. Car, il faut quand même raison garder. Twitter est le royaume de la petite phrase, de la blague et de la formule écrite sans réfléchir (et sans se soucier de l’orthographe pour cause de 140 caractères). Il suffit de voir les échanges sur ce réseau social lors d’un match ou mieux encore lors du concours de l’Eurovision pour se rendre compte que c’est une loi du genre. Par ailleurs, qui n’a jamais été désappointé après un sujet d’examen et ne l’a pas exprimé crûment ? Sauf que maintenant avec les réseaux sociaux, on en fait profiter plus de monde. Enfin, il faudrait aussi relativiser l’importance de ces messages par rapport au nombre de candidats qui ont passé l’épreuve. Certes, le poème pouvait décontenancer mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut en profiter pour tirer des conclusions générales sur la jeunesse. Ni même se livrer à un mépris de classe qui est tout aussi exagéré que les quelques messages mis en exergue par une presse qui se complaît un peu trop dans ce type d’information anecdotique et facile.

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot

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