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Bloc-Notes de la semaine du 15 au 21 juin 2015

– Rite – “bacheliers méritants” – Tigre bleu – Textes – Lectures –


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Le bloc notes n’échappe pas à l’actualité du bac. C’est le marronnier par excellence et tous les journaux, chaque année, y consacrent de très nombreux articles. Malgré tout, il y a moyen de réfléchir au delà des anecdotes et des sujets de proximité. On évoquera donc les “bacheliers méritants” et un “Tigre bleu” qui a beaucoup fait rugir et réagir sur les réseaux sociaux. Pour clore cette chronique on signalera quelques textes officiels et quelques lectures intéressantes...

Rite
Cette semaine, l’actualité éducative a surtout été marquée par le baccalauréat. Ce “monument national”, ce “rite républicain” est l’objet de toutes les attentions et bénéficie chaque année d’un traitement particulier dans la presse. Les journalistes essayent bien de changer d’angle mais on nous ressort immanquablement le reportage sur le plus jeune ou le plus vieux candidat ou bien encore sur les triplés qui passent le bac, tout comme les sujets sur la triche qui ont l’avantage de se renouveler avec l’avancée technologique. Tout aussi répétitif est la sempiternelle question de savoir si le bac est “bradé” à des élèves dont le “niveau” baisse inexorablement...
On y a eu droit aussi cette année. Un article du Monde offre une belle synthèse de toutes les critiques et les enjeux de cette épreuve : un examen coûteux, chronophage, “bradé”... Coûteux car selon les estimations cela va de 50 millions d’euros à 1,5 milliard si on prend en compte le coût des journées perdues. Autant d’argent dépensé pour recaler 10% des élèves... et si on employait cette somme à les aider ? Le bac est aussi chronophage et son organisation rend la fameuse “reconquête du mois de juin” très illusoire .
Le débat sur le “niveau” renvoie à plusieurs grilles d’analyse. Car le problème est, qu’en France, le bac remplit deux fonctions qui dans la quasi totalité des autres pays sont bien distinctes :
- une fonction de certification de la fin d’études secondaires.
- une fonction de “clé” pour rentrer à l’université.
En France, le bac est tout cela : à la fois un diplôme de fin d’étude et le premier grade universitaire. Dans beaucoup de pays, la fonction de certification est assurée par un contrôle en cours de formation. Et il y a par ailleurs un examen d’entrée à l’université. La confusion entre les deux fonctions rend les choses compliquées en France. Dans une logique de fin d’études, on devrait se réjouir que la grande majorité des élèves atteignent le niveau. En revanche si on voit le bac comme un instrument de sélection, alors on peut au contraire considérer qu’il doit permettre de trier les orientations... En France, on fait (mal) les deux avec le même examen. Et puis, de fait, la sélection s’opère autrement avec la procédure APB et une orientation qui se fait en amont des épreuves.
Mais surtout, comme le dit très bien le titre de l’article cité, le bac est “ce verrou dont l’éducation ne peut se passer”. Car si le bac apparait comme un “monument national” (expression de Jack Lang) et un “rituel républicain” qui marque une étape importante dans la vie des adolescents, il est aussi un verrou qui bloque toute évolution du système. On le sait, notre système éducatif est piloté par l’aval. L’examen terminal conditionne la pédagogie en amont . C’est d’ailleurs pour cette même raison que la réforme du collège passe par une réelle réforme du brevet. Les épreuves du bac restent quant à elle très académiques et fondées essentiellement sur la restitution. Une réelle évolution de la pédagogie passe forcément par une remise en question de cet examen . Mais aura t-on le courage de toucher à un monument national ?

Bacheliers méritants
Un exemple de cette difficulté à faire évoluer le système nous est donné par l’annonce récente du renforcement du dispositif des « bacheliers méritants ». Ce système annoncé déjà l’an dernier permet, dans chaque lycée, aux 10 % de meilleurs bacheliers, dans chaque filière (S, L, ES, techno, pro) d’intégrer une filière sélective de l’enseignement supérieur, même lorsque celle-ci avait été refusée via le dispositif Admission postbac (APB).
En apparence, on pourrait se réjouir d’une telle annonce qui semble aller dans le sens d’une lutte contre les inégalités. Mais avec du mauvais esprit, on peut aussi se risquer à y voir d’autres messages...
Traduction 1 : N’allez pas à la fac, c’est nul...
Traduction 2 : Comme de toutes façons, nous ne sommes pas capables de nous donner de vrais moyens pour réformer l’Université, continuons à privilégier le système des prépas qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
Traduction 3 : Comme on nous a bien embêté avec la critique du “nivellement par le bas” et de la remise en cause de la méritocratie, on est bien obligé de donner des gages méritocratiques à l’opinion...

Le Tigre bleu
Depuis Vendredi matin et le bac de Français des Bacheliers S et ES, ce qui fait le buzz sur les réseaux sociaux et dans la presse, c’est un tigre bleu...
Plusieurs articles évoquent en effet un texte de Laurent Gaudé tiré de sa pièce de théâtre « Le tigre bleu de l’Euphrate » qui a été proposé en sujet. Et les articles évoquent avec beaucoup d’ironie le fait que de nombreux élèves auraient confondu le fleuve et l’animal.
Je vais vous faire un aveu : je ne suis pas sûr qu’à 16 ans, je savais que le Tigre était un fleuve... D’autant plus que le texte de Laurent Gaudé entretient la confusion. A tous ceux qui, dans les médias et les réseaux sociaux se gaussent de tous ces jeunes qui confondent un tigre et un fleuve, je suis désolé mais je ne partage pas cet “entre-soi” culturel qui peut confiner au mépris de classe. Le texte est très beau et est plein de références culturelles. Je sais bien que c’est notre mission de donner à tous cette culture générale nécessaire pour comprendre ces subtilités. Mais la limite est ténue entre l’évaluation des compétences développées explicitement par l’enseignement du français et l’évaluation “piège” d’un capital culturel inégalement distribué selon le milieu social…
Derrière ce qui peut sembler anecdotique, plusieurs questions essentielles sont soulevées.
D’abord celle de la fonction de l’évaluation. Celle-ci doit elle être un “piège” où on évalue tout à la fois (y compris la connivence culturelle) ou au contraire être centrée sur ce qui permet d’évaluer ce qui a été réellement enseigné et, ici, en particulier la compétence à mener un commentaire de texte.
Ensuite, se pose la question de l’oubli. Car évidemment le Tigre et l’Euphrate ont été vus en Histoire-Géographie (en 6ème si je ne m’abuse). Il faut alors se demander pourquoi ce que l’on apprend et qui fait l’objet d’une interrogation est aussi vite oublié une fois le contrôle passé. Qu’est ce qui fait qu’un savoir est non seulement “vu” mais réellement et durablement appris et intégré ? et cette question est éminemment pédagogique.
Cela pose enfin aussi la question du cloisonnement des connaissances et de l’interdisciplinarité. Le Tigre et l’Euphrate ont été vus en H-G et là, nous sommes en Français quelques années plus tard... Quand on a pas été habitué à faire des ponts entre les disciplines, c’est évidemment plus dur de faire des liens... !

Textes
La semaine a été riche aussi en négociations et publications de textes officiels.
Le Café Pédagogique donnait le 19 juin dernier des échos des négociations sur la circulaire d’application de la réforme du Collège. Celles-ci se font uniquement avec les syndicats “réformistes” puisque les autres syndicats ont quitté la table de négociation lors de la première réunion.
Le nouveau texte enregistre quelques modifications notables. Notamment elle organise un travail d’équipe tout en précisant qu’il s’inscrit "dans le cadre des missions (des enseignants)". Elle introduit également une réforme de l’évaluation qui sera sans aucun doute l’étape suivante de la réforme. Elle prévoit aussi la participation des professeurs documentalistes et des CPE dans les EPI. Le Se-Unsa estime le texte "stabilisé". Sa publication pourrait avoir lieu dès juillet.
Le Journal officiel du dimanche 21 juin a publié les nouveaux horaires de l’école au lycée pour instituer l’Education morale et civique (EMC).L’EMC entre en vigueur dès la rentrée 2015 à tous les niveaux y compris l’enseignement professionnel (CAP BEP bac) : première session en 2016. Une longue liste d’arrêtés modifient les horaires et publient les programmes.
On se souvient que le CSE avait à l’unanimité préconisé un démarrage en 2016. Par ailleurs, dans la précipitation à aller plus vite que la musique ( !), le texte publié initialement oubliait certaines matières dans les horaires officiels. La fausse note a été corrigée très rapidement...

Lectures
Avant la fin de l’année, on peut signaler quelques lecture intéressantes qui auront peut être échappé aux lecteurs de la revue de presse qui a connu quelques éclipses cette semaine.
On ne l’avait pas entendu jusque là sur ce sujet. Mais plutôt que de se moquer du retard par rapport à l’actualité, Cette interview de Valéry Giscard d’Estaing dans Le Monde est intéressante sur le plan historique. Car la création du Collège Unique s’est faite en 75 sous son septennat. Et ce que dit VGE, c’est que d’entrée de jeu, il a arbitré pour un collège “antichambre du lycée” alors que d’autres approches étaient possibles. L’historien Claude Lelièvre répond, textes de l’époque à l’appui, sur le site EducPros : “le « collège unique » n’a pas été conçu initialement comme cela, et en particulier par lui. Cela en dit long sur les revirements ou régressions en cours à droite…”. Et il cite une précédente interview de 2001 où l’ancien président déclarait “Le débat doit se concentrer sur cette question : quels savoirs donner à cet ensemble de jeunes qui constituent un acquis culturel commun ? On n’a guère avancé depuis vingt-cinq ans. Au lieu d’avoir rabattu tout l’enseignement des collèges vers l’enseignement général, les rapprochant des classes de la 6° à la 3° des lycées d’autrefois, en un peu dégradé, il aurait mieux valu en faire une nouvelle étape de la construction du cycle scolaire ». ”. On ne retrouve pas cela dans cette récente interview mais malgré tout un rappel de l’objectif qui a présidé à la création du collège unique quarante ans plus tôt "L’objectif, c’était que jusqu’à 16 ans, l’acquisition des savoirs se fasse dans une situation d’égalité". Le débat d’aujourd’hui n’est pas de savoir si cette égalité s’est vérifiée dans les faits. Les chiffres nous montrent que ce n’est pas le cas. On peut discuter surtout pour savoir si la réforme actuelle remet cela en cause ou au contraire permet de réactiver cet objectif.
Signalons aussi un long et très bon papier de Florence Aubenas dans Le Monde sur l’enseignement de l’arabe en France. Un enseignement en déshérence et qui agit comme un révélateur des phénomènes d’exclusion et disons-le clairement, de racisme au sein de la société française.
Un racisme à l’œuvre dans le village de Prunelli-di-Fiumorbu (Haute-Corse) .Les institutrices avaient préparé leurs élèves à chanter « Imagine » de John Lennon en plusieurs langues, français, corse, arabe, anglais et espagnol à la kermesse de fin d’année prévue le 26 juin. Plusieurs parents ont protesté contre ce projet et des menaces de perturber le déroulement de la kermesse ont été proférées contre les enseignantes. Elles ont alors saisi l’inspection d’académie et exercé leur droit de retrait tout en annulant la kermesse. Après des tags racistes sur l’école,Najat Vallaud-Belkacem a apporté son soutien à l’équipe enseignante. Aujourd’hui, la municipalité prône l’apaisement mais les déclarations de certains parents ne sont guère convaincantes.
En guise de conclusion, quelques paroles de cette chanson...
Imagine there’s no countries
It isn’t hard to do
Nothing to kill or die for
And no religion too
Imagine all the people
Living life in peace...
You may say I’m a dreamer
But I’m not the only one…

Bonne Lecture...

Philippe Watrelot